TRO­JAN

L’im­mense ca­ta­logue de cette mai­son spé­cia­li­sée dans les mu­siques jamaïcaines fait l’ob­jet d’une vaste cam­pagne de ré­édi­tions. L’oc­ca­sion de rap­pe­ler que le reg­gae et ses dé­ri­vés sont au dé­part une af­faire d’es­thètes.

Rock & Folk - - En Vedette - PAR NI­CO­LAS UNGEMUTH

Ça n’a pas ra­té : un sa­me­di soir, des amis peu mé­lo­manes — il est bon d’en avoir, les mo­no­ma­niaques sont sou­vent pé­nibles — viennent dî­ner. Un disque des Pio­neers est mis dans la pla­tine. Dès que les pre­mières me­sures sortent des en­ceintes, ma­dame prend l’air dé­goû­té de celle qui vient d’ava­ler une vraie tar­tine de merde et dit d’une voix aigre comme un vieux cor­ni­chon : “Mais... mais... tu aimes le reg­gaeeee ?!” On ne peut pas la blâ­mer. Des vi­sions de fans de Ma­nu Chao ou de Pier­pol­jak (qui pour­tant, a été un au­then­tique skin­head) se su­per­posent. Les tubes pé­nibles de Bob Mar­ley à la fin de sa vie, les ras­tas blancs, les fa­meux che

vreuils, avec ou sans chien, tout ce­la fait beau­coup trop : le reg­gae est de­ve­nu un gros mot. Mais d’ailleurs, les gens pensent connaître le reg­gae mais en ignorent tout. Pour eux, c’est Mar­ley, voire La­villiers ou Gains­bourg pour les plus âgés. Une mu­sique sté­réo­ty­pée et plain­tive, le chant pé­nible des op­pri­més. Un truc de ploucs, quoi. Des em­mer­deurs qui nous bas­sinent avec “Jah”, “Ba­by­lone”,

“I & I”, leur gan­ja à la noix — les drogues douces, c’est comme les freins : c’est pour les lâches — et plein d’ac­cords mi­neurs... C’est un peu comme ré­duire le rap à Boo­ba et Maître Gims... Mais en ce qui concerne le reg­gae, il existe une mi­no­ri­té si­len­cieuse pour qui la mu­sique ja­maï­caine est tout au contraire une oa­sis d’élé­gance, le raf­fi­ne­ment ul­time. Ils sont ve­nus au genre di­vin via les mods ou les skin­heads au dé­but des an­nées 80, comme ceux-ci s’y étaient mis, à Londres, dans les an­nées 60. Car c’est là que le vi­rus s’est d’abord pro­pa­gé. Lorsque les émi­grés pas­saient la mu­sique de leur pays, fraî­che­ment in­dé­pen­dant (1962), les mods ne tar­dèrent pas à y voir quelque chose d’aus­si splen­dide que leur cher R&B. Le ska était af­fû­té, sans gras, dan­sant, et joué par des Noirs. Les mu­si­ciens avaient un look in­fer­nal : cos­tumes

to­nic trois-bou­tons-trois-poches-deux-fentes aux pan­ta­lons très courts et à l’our­let an­glé, che­mises à col bou­ton­nés et le fa­meux tril­by ou pork pie

hat. C’était une ver­sion plus me­na­çante et plus fla­shy du look Ivy League dé­jà dé­tour­né par les jazz­men, et adop­té par ces jeunes paons an­glais avec les moyens du bord. Et c’était par­fait. Bien­tôt, les disques de Millie, Der­rick Mor­gan, Prince Bus­ter, des Ska­ta­lites, de Lord Kit­che­ner ou de Lord Ta­na­mo de­vinrent des fa­vo­ris dans toutes les boîtes de nuit du cir­cuit, de la Scene au Fla­min­go. Prince Bus­ter ve­nait jouer en An­gle­terre et était es­cor­té par une cin­quan­taine de scoo­ters Ves­pa et Lam­bret­ta pi­lo­tés par de jeunes mods am­phé­ta­mi­nés en te­nue d’ap­pa­rat. Le ska était une mu­sique fes­tive par dé­fi­ni­tion (d’où la stu­pi­di­té de l’ex­pres­sion ska fes­tif), au tem­po ra­pide et ri­gide, por­té par des cuivres criards et des voix rus­tiques. Une drôle de pol­ka ja­maï­caine in­fluen­cée par le R&B amé­ri­cain et Fats Do­mi­no en par­ti­cu­lier. C’était aus­si la mu­sique d’un peuple ra­vi d’avoir

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