“T’in­quiète pas ma­man !”

Rock & Folk - - Livres -

sou­sa­cide” nous dit Mar­cus O’Dair, l’au­teur de cette épa­tante bio­gra­phie. Un vé­ri­table sum­mer of love qui les em­me­na à Saint-Tro­pez jouer de­vant Bri­gitte Bar­dot une pièce de Pi­cas­so avec des ac­teurs de la Fac­to­ry ou le voyait jouer sans che­mise et par­fois sans pan­ta­lon en tour­née amé­ri­caine avec Ji­mi Hen­drix. Hé­las, cette heu­reuse “ren­con­treen­tre­le­free­jaz­ze­tu­ne­po­phal­lu­ci­no­gè­neet in­sou­ciante” prit fin quand le gros bu­veur qu’il était de­ve­nu se fit vi­rer du groupe par un si sale “coupd’état­jazz­rock” qu’il en fait en­core des cau­che­mars. Il fon­da alors Mat­ching Mole — no­tez la fine as­tuce sur la tra­duc­tion de “Soft Ma­chine” en fran­çais — mais l’aven­ture pro­met­teuse prit fin après deux al­bums quand, pa­ta­tras, ivre mort pen­dant une fête, il tom­ba du qua­trième étage et à 28 ans se re­trou­va pa­ra­plé­gique. “T’in­quiè­te­pas­ma­man,j’ai tou­jour­sé­téun­con­nard­pa­res­seux”, au­rait dit l’im­pa­vide gent­le­man qui eut tout de même du mal à s’adap­ter à sa nou­velle vie de bat­teur de­ve­nu, le crai­gnait-il, joueur “de bon­go”, et n’a ja­mais pu, de­puis l’ac­ci­dent, en­vi­sa­ger un vrai re­tour sur scène à cause de sa chan­ce­lante condi­tion phy­sique. Ce qui ne l’a pas em­pê­ché du tout de conti­nuer la pro­li­fique car­rière que l’on connaît avec même des hits in­at­ten­dus comme “I’m A Be­lie­ver” chan­té à Top Of The Pops en fau­teuil rou­lant contre l’avis du pro­duc­teur crai­gnant d’hor­ri­fier les té­lé­spec­ta­teurs (sic) ou le “Ship­buil­ding” en­ga­gé de Cos­tel­lo en temps de guerre des Ma­louines. Le plus im­pres­sion­nant du livre est d’ailleurs peut-être son abon­dante dis­co­gra­phie et l’im­mense liste de di­zaines et de di­zaines de mu­si­ciens de toutes obé­diences et de toutes cha­pelles avec les­quels il a col­la­bo­ré va en si­dé­rer plus d’un. Mu­si­cien de mu­si­ciens, mo­deste par­mi les mo­destes, in­tègre, gé­né­reux et sensible, la bio­gra­phie af­fec­tueuse mais ja­mais cire-pompes lui rend le tri­but que sa place unique dans l’his­toire du rock mé­ri­tait et dresse au pas­sage un por­trait vi­vant de ces an­nées folles là, va­che­ment exo­tiques vues d’ici. Im­pos­sible de ne pas ci­ter aus­si sa femme l’ar­tiste Al­fre­da Benge qui est de­puis qua­rante ans le roc et le pi­vot de Ro­bert Wyatt tout au­tant que sa plus proche col­la­bo­ra­trice. Hé­las pour ceux qui, al­lé­chés par cette ex­cel­lente bio­gra­phie et ayant épui­sé les plaisirs évo­ca­teurs de YouTube, es­pè­re­raient en­core des fu­tures pro­duc­tions, quand on de­mande au­jourd’hui au dé­li­cieux Ro­bert Wyatt s’il sor­ti­ra en­core des al­bums, il se contente pour toute ré­ponse de ra­con­ter que lorsque l’édi­teur de la ro­man­cière Jean Rhys lui ré­cla­mait un jour un nou­veau ro­man, elle lui de­man­da alors :“As-tuai­mé le­der­nier?” — “Ouais”, ré­pon­dit le naïf et Jean Rhys de ré­pli­quer : “Eh­bien,re­lis-le!” Fai­sons donc ça. en­fi­lade de por­traits de splen­dides mis­fits et autres beaux monstres qui ont cha­cun, on le com­prend, tou­ché, ému, bou­le­ver­sé, voire ré­vo­lu­tion­né l’au­teur qui leur rend en re­tour un par­fait hom­mage. On le se­rait à moins, ces no­mades in­té­rieurs, tous unis par le ta­lent, les songes en­fuis, les bosses et les chutes, brû­lèrent leur vie comme leurs pages, leurs chants, brûlent d’un feu mor­tel et fé­cond. Si cer­tains sont cé­lèbres, Billie Ho­li­day qui “au­ra­mis pres­que­cin­quan­teansà­fai­re­res­sem­bler­son­corpsà son­coeur”, Bu­kows­ki le “vieuxBuk” qui rê­vait “de­cas­ser sa­pe­ti­te­gueu­le­de­bel­lâ­treà­la­lit­té­ra­tu­rea­mé­ri­caine” ou Fran­cis Ba­con qui a “bu­tout­no­tre­brouillard”, d’autres sont au­jourd’hui un peu ou­bliés, Michel Si­mon “col­lec­tion­neur­de­culs,d’étoi­le­set­de­gou­lots”, B Tra­ven l’ac­ti­viste qui fai­sait dis­crè­te­ment “bou­gerl’his­toi­re­sans per­cheà­sel­fie” ou Ka­ren Dal­ton qui, quand elle chan­tait “on­di­rait­que­le­so­ra­ges­fontl’amour”. Pe­tits maîtres ou gé­nies, ces poètes, écri­vains, au­teurs, mu­si­ciens — tiens, Ro­bert “la­man­tin” Wyatt ici aus­si — tous dé­chi­rés par la vie ou par leurs rêves ir­réa­li­sables, sont tous dignes, de­bout même dé­truits, ha­bi­tés par une force à re­tour­ner le monde : “je­frap­pe­de­la­tê­teen­sang­con­tre­le­cie­len­creux/au point­de­me­trou­ver­de­bout­maisàl’en­vers”, écri­vait le poète Gil­bert-Le­comte qui ré­sume ain­si pas mal la plu­part des exis­tences vi­ve­ment conden­sées ici dans ces brefs textes justes et tou­jours poé­tiques. “Puis­qu’ille faut/en­traî­nons-nousà­mou­rir,àl’om­bre­des­fleurs”, chan­tait le pro­to-ho­bo Ko­baya­shi Is­sa mais as­su­ré­ment la par­faite play­list que Thomas Vi­nau nous offre là, nous ai­de­ra à pas­ser le temps en bonne com­pa­gnie.

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