HANNI EL KHATIB

L’homme-or­chestre ca­li­for­nien com­mente l’épo­quepq tour­men­tée sur son troi­sième al­bum. Est-ce parce qu’il a dé­sor­mais quelque chose à dire qu’il est plus es­sen­tiel que ja­mais ?

Rock & Folk - - Sommaire 596 - Jo­na­than Witt

C’est non loin de la gare du Nord que l’on di­rige nos pas, à des­ti­na­tion du Wal­rus, co­quet ca­fé-dis­quaire où il est pos­sible de s’hu­mec­ter le go­sier d’une li­mo­nade bio au ma­té. Au fond de la pièce nous at­tend Hanni El Khatib. Vê­tu d’une che­mise rose à pois blancs, les che­veux go­mi­nés et mé­chés, le lou­bard chic du ga­rage rock ca­li­for­nien se ré­vèle être, sous une sta­ture imposante, un gent­le­man af­fable à l’in­tel­li­gence acé­rée.

Monde hos­tile

Il faut confes­ser que nous avions un peu per­du de vue notre homme de­puis “Head In The Dirt” pro­duit par un Dan Auer­bach à l’écra­sante pré­sence, et un “Moon­light” hé­té­ro­clite (avec néan­moins l’exal­tante “Melt Me”). C’est avec sa­gesse que Hanni évoque au­jourd’hui ces deux

ar­te­facts du pas­sé : “Il a été très fa­cile de tra­vailler avec Dan, car nous avons beau­coup de choses en com­mun, mu­si­ca­le­ment par­lant. J’ai beau­coup ap­pris à ses cô­tés, sur le ma­té­riel, les sons, et ce sa­voir m’a en­suite ser­vi pour ‘Moon­light’ où c’était la pre­mière fois que j’en­dos­sais seul la pro­duc­tion et la plu­part des par­ties ins­tru­men­tales. Avec le re­cul, ce disque a mar­qué un pro­grès im­por­tant dans mon évo­lu­tion.” Après cette troi­sième li­vrai­son, Hanni El Khatib a en­chai­né avec une longue tour­née qui ne s’est pas dé­rou­lée comme pré­vu : “Nous de­vions jouer au Tria­non à Paris et ce show a été an­nu­lé suite aux at­ten­tats du Ba­ta­clan. C’était un sen­ti­ment étrange de ne pas pou­voir ter­mi­ner cette tour­née, et je me suis dit que j’al­lais pas­ser au moins un an sans mon­ter sur scène. Nous sommes donc ren­trés di­rec­te­ment à Los An­geles, puis je suis en­tré en stu­dio avec Jon­ny Bell.” Voi­ci donc le point de dé­part de “Sa­vage Times”, col­lec­tion de titres en forme de ca­thar­sis, de ré­ac­tion face à une ac­tua­li­té trou­blée : “Je pense que cet al­bum capture une sorte d’éner­gie par­ti­cu­lière. Un sen­ti­ment de peur, une ten­sion qui flotte dans l’air. Le monde est de­ve­nu rude, hos­tile, sau­vage.” Pro­jet opu­lent et touf­fu, “Sa­vage Times” dé­montre les nou­velles ap­ti­tudes de notre song­wri­ter d’as­cen­dance phi­lip­pi­no-pa­les­ti­nienne, qui al­terne entre ré­volte face à la vio­lence des temps pré­sents et sou­ve­nirs émus de son en­fance à San Fran­cis­co. Dans la pre­mière ca­té­go­rie, on peut no­ter “1AM”, ré­cit d’une agres­sion su­bie de­vant chez lui par sa pe­tite amie ou bien “Gun Clap He­ro”, com­men­taire des ba­vures po­li­cières com­mises sur les afro-amé­ri­cains : “Il n’est pas rare qu’on ait des his­toires de po­li­ciers qui tirent sur des in­no­cents désar­més. Via les smart­phones et in­ter­net, on prend conscience de la fré­quence et de l’ab­sur­di­té de ces crimes.” Dans la se­conde,

on trouve “Born Brown” et la fré­né­tique “Man­gos

And Rice” : “J’ai tou­jours vou­lu écrire sur mes pa­rents, mon en­fance. J’ai gran­di à San Fran­cis­co, qui est une ville mul­ti­cul­tu­relle, donc je ne me suis ja­mais sen­ti trop dif­fé­rent des autres. Mais, de ma­nière sub­li­mi­nale, on me fai­sait sen­tir que je l’étais un peu tout de même. Je me suis ha­bi­tué à ce qu’on ne sache pas pro­non­cer mon nom cor­rec­te­ment. A l’école, j’avais un dé­jeu­ner avec de la mangue et du riz, tan­dis que les autres avaient des sand­wichs au beurre de ca­ca­huète. Pe­tit à pe­tit, j’ai com­men­cé à me sen­tir un peu à part, et ça ne s’est pas amé­lio­ré par la suite.”

Au pé­ni­ten­cier

Au to­tal, on ob­tient la ba­ga­telle de dix-neuf mor­ceaux qui, de fa­çon in­no­vante, ont été li­vrés sous la forme de cinq EP pro­po­sés di­rec­te­ment en té­lé­char­ge­ment sur la Toile : “J’ai vou­lu pri­vi­lé­gier la spon­ta­néi­té. Dans le cir­cuit clas­sique, l’en­semble du pro­ces­sus prend en­vi­ron huit mois, ce qui est trop long. Les ar­tistes de rap ou d’elec­tro pro­posent sou­vent plu­sieurs mix­tapes en une an­née. Etant le pa­tron de mon propre la­bel, j’ai dé­ci­dé de m’en ins­pi­rer, afin que mes mor­ceaux res­tent en prise avec l’époque.” Tout au long de ce mag­num opus, on dé­am­bule donc dans l’uni­vers du mu­si­cien, pas­sant d’un ga­rage-rock tei­gneux à des or­ches­tra­tions funk se­ven­ties, voire disco, comme sur l’épa­tante conclu­sion “Freak Free­ly” :

“J’avais un ami qui tra­vaillait au pé­ni­ten­cier d’Al­ca­traz et qui avait la pos­si­bi­li­té de nous faire en­trer dans les sous-sols ca­chés. On y trouve des cel­lules qui étaient oc­cu­pées par des ac­ti­vistes à la fin des sixties. Il y avait des graf­fi­tis par­tout, et j’ai été mar­qué par ce­lui qui di­sait ‘ Freak Free­ly’

(dé­li­rer en toute li­ber­té). Cette chan­son parle donc du fait d’être soi-même, de ne pas se com­pro­mettre, d’être libre.” Une devise conscien­cieu­se­ment ap­pli­quée sur “Sa­vage Times”, qui pour­rait mar­quer l’avè­ne­ment d’un ar­tiste ap­pe­lé à comp­ter.

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