DEPECHE MODE

Le groupe de Mar­tin Gore ppour­suit sa triom­pha­lep rou­tine avec un al­bum spi­ri­tuel en pré­am­bule d’une tour­née des stades.

Rock & Folk - - Sommaire 596 - Jé­rôme So­li­gny

Il fau­dra, un jour, ra­con­ter l’his­toire de ce groupe qui n’en est plus un pour beau­coup d’ob­ser­va­teurs. Ceux qui vo­lettent à la pé­ri­phé­rie des choses et des gens, ont un avis sur tout et le tou­pet de l’ex­pri­mer sur­tout quand on ne leur de­mande rien. Qua­rante ans exac­te­ment après sa ger­mi­na­tion du cô­té de Ba­sil­don, dans l’Es­sex, Depeche Mode conti­nue d’exis­ter. A sa fa­çon. Lors­qu’ils en éprouvent le be­soin ou plu­tôt l’en­vie, Mar­tin Gore, Dave Ga­han (les deux Amé­ri­cains qui ha­bitent res­pec­ti­ve­ment à San­ta Barbara et New York) et An­dy Flet­cher (qui ré­side en An­gle­terre) se re­trouvent pour écrire et en­re­gis­trer en­semble. De­puis plus d’une dé­cen­nie, c’était af­faire de sur­vie comme nous l’a ex­pli­qué Ga­han à plu­sieurs re­prises, la ge­nèse des chan­sons du groupe est un vé­ri­table tra­vail en com­mun. Mar­tin Gore n’est plus l’unique créa­teur du ma­té­riau qui, tous les quatre ans, pousse le trio à faire la tour­née des stades. Sur “Spi­rit”, qua­tor­zième al­bum, le bat­teur Ch­ris­tian Ei­gner et le cla­vié­riste Pe­ter Gor­de­no (deux membres ad­di­tion­nels — de scène — qui ne jouent donc pas sur les disques) ont sug­gé­ré des choses qui ont été re­te­nues. Sur “Del­ta Ma­chine”, l’al­bum pré­cé­dent, le mu­si­cien/ pro­gram­meur/ in­gé­nieur du son Kurt Ue­na­la avait par­ti­ci­pé à l’écri­ture de plu­sieurs titres. Pen­ser que Depeche Mode était in­ca­pable d’évo­luer ou que Gore n’ou­vri­rait pas la mu­sique du groupe était une er­reur. Comme les plus grands, le trio est vic­time d’idées re­çues qui gan­grènent sa réa­li­té. Et puisque, dans le même temps, il choi­sit de s’adres­ser de moins en moins à la presse (au profit des ré­seaux so­ciaux, pour­voyeurs de mes­sages ra­pides, mais su­per­fi­ciels sur le plan du conte­nu ex­pli­ca­tif), le fos­sé entre ce qu’est vrai­ment Depeche Mode et la per­cep­tion du pu­blic est de­ve­nu un abîme. U2 et Coldplay sont dans le même cas.

La sale éti­quette va long­temps col­ler au groupe

Ce dé­ca­lage ne date pas d’hier. Au dé­but des an­nées 80, Depeche Mode a été as­so­cié à une vague pop élec­tro­nique, lé­gère pour ne pas écrire

su­per­fi­cielle. En France, un ter­ri­toire en passe de de­ve­nir ma­jeur pour eux, on a hâ­ti­ve­ment uti­li­sé l’ex­pres­sion gar­çons coif­feurs, pour par­ler de ces mu­si­ciens qui, au dé­part, pré­fé­raient les syn­thé­ti­seurs aux gui­tares, les mé­lo­dies tra­vaillées aux am­biances lu­gubres. La sale éti­quette va long­temps col­ler au groupe, pour­tant im­pos­sible à ca­té­go­ri­ser puisque ani­mé de sou­bre­sauts dès l’al­lu­mage. Si Mar­tin Gore a bel et bien eu la main­mise sur Depeche Mode en ma­tière d’écri­ture jus­qu’à “Ex­ci­ter” en 2001, il convient de rap­pe­ler que “Speak & Spell”, le pre­mier al­bum, était le bé­bé de Vince Clark, lea­der mal­gré lui qui, de peur que la gloire le happe, pré­fé­ra s’éclip­ser peu après sa sor­tie. De même, la contri­bu­tion d’Alan Wil­der, membre of­fi­ciel (très por­té sur les ar­ran­ge­ments) à par­tir de “Construc­tion Time Again” en 1983 — et pour­voyeur de for­mi­dables dé­cors so­nores jus­qu’à “Song Of Faith And De­vo­tion” dix ans plus tard — a for­te­ment im­pré­gné la dis­co­gra­phie du groupe. Son dé­part inau­gu­ra une troi­sième ère. Aus­si, Depeche Mode, bien qu’em­por­té par son élan, ne s’est ja­mais lais­sé gri­ser au point d’être abu­sé et a tou­jours mi­sé sur le col­la­bo­ra­tif. Da­niel Miller (Mon­sieur Mute), puis Ga­reth Jones, Da­vid Bas­combe, Flood, Tim Si­me­non, Mark Bell, Ben Hillier et cette fois James Ford, se sont pen­chés, en tant que pro­duc­teurs/ par­te­naires, sur le ber­ceau d’al­bums le plus sou­vent ap­pré­hen­dés de ma­nière dif­fé­rente. Alors qu’il au­rait été si simple de ré­pé­ter la for­mule ma­gique trou­vée au mi­lieu des an­nées 80, “Black Ce­le­bra­tion”, “Mu­sic For The Masses” et “Vio­la­tor” ont re­flé­té une in­dé­niable té­mé­ri­té ar­tis­tique et contri­bué à am­pli­fier le suc­cès com­mer­cial de Depeche Mode, no­tam­ment aux USA, où il ri­va­lise, de­puis, avec U2.

Même bé­ni­tier

Ima­gi­ner un seul ins­tant que tout n’a tou­jours été que fun et in­sou­ciance pour ces mil­lion­naires en dol­lars est éga­le­ment al­ler bien vite en be­sogne. D’abord, sur le plan fi­nan­cier, Mute n’a ja­mais ces­sé de res­pon­sa­bi­li­ser ses ar­tistes en les fai­sant par­ti­ci­per, sous forme d’avances, aux frais d’en­re­gis­tre­ment. Le pour­cen­tage était bien meilleur en cas de suc­cès. Heu­reu­se­ment pour Depeche Mode, il a vite été mas­sif et ne s’est ja­mais dé­men­ti. Mais per­sonne n’ignore que Dave Ga­han a dan­ge­reu­se­ment fri­co­té avec l’hé­roïne et, au point où il en était, avec la mort : en 1996, de battre son coeur s’est ar­rê­té un ins­tant, au Sun­set Mar­quis à Los An­geles (où il y a pour­tant tel­le­ment mieux à faire) suite à une over­dose. En 2009, il a su­bi un trai­te­ment contre le can­cer consé­cu­tif au re­trait d’une tu­meur ma­ligne et, la même an­née, des en­nuis de cordes vo­cales ont en­traî­né l’an­nu­la­tion de concerts de Depeche Mode. Pour au­tant, Ga­han n’a pas ser­ré le frein à main. De­puis 2003, il a éga­le­ment pu­blié deux al­bums so­lo et par­ti­ci­pé aux qua­trième et cin­quième de Soul­sa­vers. Sur­tout, en tant que père concer­né, il s’in­quiète à pro­pos de l’ave­nir du monde en gé­né­ral et de ce­lui de ses en­fants en par­ti­cu­lier. Ces pré­oc­cu­pa­tions qu’il a en com­mun avec Mar­tin Gore (et tout être vi­vant do­té d’un cer­veau, même de taille moyenne) ali­mentent les chan­sons de “Spi­rit”. Pas­sion­né des choses de l’es­prit, Dave Ga­han ne l’a tou­te­fois ja­mais été au­tant que Mar­tin Gore qui, dans bon nombre de textes pour Depeche Mode, a abor­dé de ma­nière plus ou moins fron­tale le thème de la croyance et la dé­pen­dance de l’homme aux re­li­gions. Après avoir consi­dé­ré un temps qu’il n’était que le mes­sa­ger de chan­sons que Dieu souf­flait à Gore, Ga­han chante dé­sor­mais, avec plus de convic­tion que ja­mais, des vers qui les montrent gre­nouillant de bon coeur dans le même bé­ni­tier, no­tam­ment dans “Where’s The Re­vo­lu­tion”, pre­mier single ex­trait de l’al­bum dis­po­nible mi­mars.

Ha­billé en oi­seau

La foi n’est pas la seule à avoir ins­til­lé l’oeuvre de Depeche Mode. Tan­dis qu’elle boos­tait la verve de Mar­tin Gore et no­tam­ment cer­tains des tubes les plus fé­dé­ra­teurs du groupe (“Per­so­nal Jesus”, pour ne ci­ter que ce­lui-là), la gui­tare (ins­tru­ment rock’n’roll par ex­cel­lence) contre toute at­tente s’est in­si­nuée jus­qu’à de­ve­nir une com­po­sante ma­jeure du son du groupe lors de l’éla­bo­ra­tion de ses al­bums. Sur scène, éga­le­ment, Gore as­sume sa dé­pen­dance à la 6-cordes — celle à l’al­cool ne se­rait plus qu’un mau­vais sou­ve­nir — et, bien fier d’en­ri­chir ain­si une fac­ture so­nore qui reste prin­ci­pa­le­ment élec­tro­nique, il y joue de la Gretsch comme si sa vie en dé­pen­dait. Ha­billé en oi­seau ou pas. En vé­ri­té, la vie de Mar­tin, à l’ins­tar de la car­rière de Depeche Mode, ins­tal­lé comme peu d’autres groupes au­jourd’hui (Coldplay, U2, tou­jours eux...) ne dé­pend plus de rien, et sû­re­ment pas des autres. Le suc­cès de la pro­chaine tour­née, les ventes de billets le prouvent, se­ra co­los­sal. Comme la fois d’avant et cer­tai­ne­ment la sui­vante. Le pu­blic n’a pas écou­té l’al­bum ? Pas be­soin. Les nou­veaux titres se­ront cer­nés par des clas­siques, c’est l’es­sen­tiel. Les gens se dé­pla­ce­ront pour eux. Dans pa­reille cir­cons­tance, la pro­mo­tion n’est même plus une for­ma­li­té : elle est brou­tille, perte de temps. Trai­té comme il se doit en pages Disques, “Spi­rit” est un bon cru. Qui souffle le chaud et le froid, la me­nace et l’es­poir. Depeche Mode reste un grand groupe. Il fau­dra, un jour, en ra­con­ter l’his­toire.

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