THE DOORS

Comment la ren­contre de trois mu­si­ciens pas vrai­ment ro­ckers et d’un ap­pren­ti beat­nik a-t-elle en­gen­dré unet elle dé­to­na­tion? Voi­ci l’his­toire d’un jeune groupe af­fa­mé juste avant la­gloire.

Rock & Folk - - Sommaire 596 - Thomas E. Flo­rin

Long­stemps, Le Pre­mier Al­bum Des Doors Fut Am­pute De Deuz Mots : High, Comme Dans "she Gets High" Sur "break On Th­rough "Et Fuck, Comme Dans "mo­ther, I Want To Fuck You" Sur "the End" . High, Fuck, De­fonce, Baise, Deux Mots Cen­sures, Ele­phants Dans La Piece, Qui Re­sument Pour­tant Ce Groupe Et Le Genre De Mu­sique Qu Il Jouait, Pour Bien Des Es­prits. Les Doors, Eux, Se Vou­laient Des Me­dia­teurs, Un Pont Ten­du Entre Le Ma­te­riau Et La Conscience, Le Rock 'n' Roll Et La Poe­sie. Cette Porte Ou­verte, Ils L' Ont Ete Pour Bien D' Autre Choses " Pour L' Anne 1967 , Don't Ils Don­net Le La En Sor­tant L Al­bum En Jan­vier. Pour Elek­tra Qui, De La­bel Folk Aven­ture En Con­tree elec­trique, de­vint su­bi­te­ment une mai­son de fous. Puis, pour JIm Mor­ri­son, l'ex-etu­diant en ci­ne­ma pro­pulse sex-sym­bol de­vant l'Eter­nel, n' en fi­nis­sant plus d'hu­mi­di­fier les ge­ne­ra­tiobs. Tout ce­la ap­par­tient de­sor­mais a l ima­gi­nauire col­lec­tif. Mais que s' est-il passe au pas de cette porte avant le grand raout? Voi­ci la ge­nese de ce can­tique des can­tiques.

C omme l’a sub­ti­le­ment fait re­mar­quer Jean-Paul Bourre dans ces pages il y a dix ans : le pre­mier al­bum des Doors fut mis en boîte en six jours, comme la créa­tion du monde. Une ques­tion d’éco­no­mie dont la coïn­ci­dence de­vait ra­vir Jim Mor­ri­son, lui qui ado­rait railler la foi de ses pa­rents. A l’édu­ca­tion mi­li­taire d’un père de­ve­nant à 47 ans le plus jeune ami­ral de l’US Na­vy et la ri­gueur re­li­gieuse d’une mère éle­vant pra­ti­que­ment seule ses trois en­fants, Mor­ri­son s’in­ven­ta son propre monde, un pan­théon dont le point de dé­part fut la pre­mière phrase de son livre d’en­fance pré­fé­ré : “Les

rep­tiles sont les des­cen­dants d’an­cêtres ma­gni­fiques.” Ren­du no­made par les dif­fé­rentes af­fec­ta­tions de son père, l’aî­né de la fa­mille Mor­ri­son ne pos­sède, pour toute sta­bi­li­té, que les rayons des li­braires et des bi­blio­thèques. La my­tho­lo­gie est sa pre­mière pas­sion, lui qui lit tôt les oeuvres de Jo­seph Camp­bell, un des maîtres de la my­tho­lo­gie com­pa­rée et les 12 vo­lumes du “Ra­meau D’Or” de George Fra­zer, pre­mier an­thro­po­logue à avoir ten­té de dres­ser un re­cueil ex­haus­tif des mythes mon­diaux. Pour ne rien ar­ran­ger à la chose, Jim­my, comme on l’ap­pelle alors, est per­sua­dé d’abri­ter l’âme d’un cha­man in­dien de­puis l’âge de ses 4 ans. Il vi­vait au Nou­veau-Mexique au bord de la high­way 25 quand son re­gard a croi­sé, pen­dant qu’il voya­geait avec son père, la car­casse d’un ca­mion. Au­tour du vé­hi­cule bou­geaient en­core les corps de plu­sieurs ou­vriers in­diens éjec­tés à même la route pen­dant l’ac­ci­dent. Ici, le roi lé­zard pon­dit un oeuf. En plus d’abri­ter des âmes d’In­diens, Jim a be­soin d’at­ti­rer le re­gard sur lui. Très tôt, il est adepte d’un nombre de blagues consis­tant à si­mu­ler des syn­copes dans les couloirs de l’école. C’est ici, éga­le­ment, qu’il dé­bute sa car­rière de fu­nam­bule ama­teur, mar­chant sur di­vers re­bords de fe­nêtre, de pa­ra­pet... A l’ado­les­cence, il s’en­ferme dans les vo­lumes de Nietzsche, Joyce, les poèmes vi­sion­naires de Blake et Rim­baud et la Beat Ge­ne­ra­tion d’où il tire son mo­dèle de tou­jours, Dean Mo­riar­ty, le per­son­nage em­prun­tant ses traits à Neal Cas­sa­dy dans “Sur La Route” de Jack Ke­rouac. Il écrit des poèmes, vit dans un sous-sol où s’est sui­ci­dée une femme — il a, bien sûr, choi­si la chambre — et fait quo­ti­dien­ne­ment face au “Nu Des­cen­dant Un Es­ca­lier” de Mar­cel Du­champ, oeuvre cu­biste re­pré­sen­tant la 4e di­men­sion de l’es­pace. La mu­sique l’in­té­resse peu, hor­mis El­vis qu’il adu­le­ra tou­jours et Frank Si­na­tra dont il ad­mire la voix. Mal­gré la fré­quen­ta­tion de quelques clubs folk, il choi­sit le ci­né­ma après avoir dé­cou­vert la Nou­velle Vague fran­çaise et ita­lienne. Contre l’avis de ses pa­rents au­près des­quels il consom­me­ra bien­tôt une rup­ture dé­fi­ni­tive, il s’ins­crit à UCLA en art dra­ma­tique avec la ferme in­ten­tion de de­ve­nir réa­li­sa­teur un­der­ground. Nous sommes en 1964, et, jus­qu’à pré­sent, l’ori­gine des Doors s’avère bien peu mu­si­cale.

Ver­tige de li­ber­té

Dans la Ca­li­for­nie de ce mi­lieu des sixties, bien des choses ne sont

pas co­ol. Faire du ci­né­ma par exemple, art pha­go­cy­té par les porcs ca­pi­ta­listes de Hol­ly­wood. Ou boire de l’al­cool, drogue de pré­di­lec­tion des adultes ré­ac­tion­naires lais­sant leurs en­fants par­tir pour le Viet­nam. Sur­tout avoir les che­veux courts, quand Mick Jag­ger les porte jus­qu’aux

épaules. Pour­tant, à UCLA, Jim Mor­ri­son fait tout ce­la. Il est même un peu gros, lui qui, dans “Back Door Man”, chan­te­ra avec ex­pé­rience “je mange plus de pou­lets que ce qu’au­cun homme n’a ja­mais vu”. Heu­reu­se­ment, Los An­geles va le des­sa­ler. Nietz­schéen jus­qu’au bout des ongles, il ap­par­tient à une pe­tite bande de ra­di­caux com­pre­nant Den­nis Ja­kob, qui tra­vaille­ra sur le mon­tage du my­thique “The Trip”, et en tant que consul­tant sur “Apo­ca­lypse Now” et... “The Doors” ; et John De­bel­la, fu­tur co­mique et DJ de ra­dio in­fluent, adepte de la méditation trans­cen­dan­tale du Ma­ha­ri­shi Ma­hesh Yo­gi aux cô­tés de

Mor­ri­son dé­couvre la fas­ci­na­tion qu’il exerce sur les femmes

Ray Man­za­rek, John Dens­more et Rob­bie Krie­ger. Oui, les trois mu­si­ciens des Doors se sont ren­con­trés au­tour d’un Om. Très vite, Mor­ri­son et Man­za­rek, avec qui il suit les cours de Jo­seph von Stern­berg, réa­li­sa­teur de “L’Ange Bleu” avec Marlene Dietrich, se mettent à la colle... Et aux acides. Leurs di­plômes ob­te­nus au prin­temps 1965, ils plongent à deux pieds dans l’herbe et le LSD. Un peu d’am­phèt’ éga­le­ment, et beau­coup d’al­cool pour Mor­ri­son qui ar­pente Ve­nice Beach, sans do­mi­cile fixe, tri­pant des jours du­rant, at­ter­ris­sant par­fois chez une fille, sou­vent sur le toit d’une ba­raque dont est gardien l’ami Ja­kob. Il écrit des tonnes de texte, une grande par­tie de ce qui don­ne­ra les deux pre­miers Doors. Ses che­veux poussent, son corps s’af­fûte, il a la sil­houette fine des bouf­feurs de pi­lules, co­ol comme le Dy­lan du “Like A Rol­lin Stone” qui vient de sor­tir. Le gros ga­min, fils de mi­li­taire, tient sa re­vanche. A 22 ans, il est pris par ce ver­tige de li­ber­té de­vant le­quel se re­trouvent ceux pour qui tout de­vient pos­sible. Bien qu’il ait dé­ci­dé de lais­ser le ci­né­ma der­rière lui après l’ac­cueil mi­ti­gé de son court mé­trage de fin d’études (nom­mé “White Trash” ou “First Love” se­lon l’hu­meur), un nou­veau film se joue dans sa tête : lui, chan­tant ses poèmes, avec un

groupe de rock, de­vant une foule. Il en­tend tout : la mu­sique, les mé­lo­dies, a même un nom pour le groupe : The Doors, en hom­mage au livre ”Les Portes De La Per­cep­tion”, où l’au­teur Al­dous Hux­ley dé­taille ses ex­pé­riences sous mes­ca­line. Un jour, alors qu’il re­monte la plage, il tombe sur un Ray Man­za­rek éton­né de voir ce­lui qu’il pen­sait par­ti me­ner la vie de beat­nik à New York. Jim lui dit que la jeu­nesse aci­du­lée de Ve­nice Beach lui sem­blait plus in­té­res­sante. Alors, que fait-il de ses jour­nées ? Il écrit des chan­sons. Vrai­ment ! Mais qu’il lui en chante une, alors ! Ici. Face aux rou­lis du Pa­ci­fique. Mor­ri­son se fait prier, puis fre­donne “Moon­light Drive” : “Let’s swim to the moon/ let’s climb to the

tide”. “Mon Dieu, s’écrit Ray, mais, ce groupe, on va le for­mer.”

Es­clandre et bou­de­rie

Ren­du à la moi­tié de notre his­toire, il se­rait grand temps que nous par­lions un peu de mu­sique. Tran­chons dans le vif : la grande par­ti­cu­la­ri­té des Doors, ce qui en fait un groupe unique, ré­side dans le fait qu’au­cun de ses mu­si­ciens ne soit vrai­ment un ro­cker. Ray Man­za­rek, éle­vé à Chi­ca­go, était un pia­niste clas­sique ayant ap­pris le blues sur le tard dans la ville des frères Chess. John Dens­more est un bat­teur de jazz qui se fas­cine, en ce mi­lieu des an­nées 60, pour la nou­velle mu­sique ve­nue du Bré­sil : la bos­sa no­va. Quant à Rob­bie Krie­ger, il a fu­sion­né la gui­tare fla­men­ca qu’il étu­diait de­puis ses 15 ans avec l’élec­tri­ci­té de Chuck Ber­ry dont il était tom­bé amou­reux. De cet al­liage étrange naî­tront les chan­sons des Doors, groupe com­po­site au re­gard de ce que pro­dui­sait le San Fran­cis­co de l’époque : es­sen­tiel­le­ment des groupes de blues dur­cis­sant le ton du Paul But­ter­field Blues Band qui ve­nait de sor­tir son pre­mier al­bum sur Elek­tra. Man­za­rek, grand ar­chi­tecte des Doors, ne réunit pas le com­bo de lé­gende du pre­mier coup. Les ré­pé­ti­tions com­mencent avec Rick & The Ra­vens, son groupe de R&B où jouent ses frères, aug­men­tés du jeune Dens­more à la bat­te­rie. Un soir, Man­za­rek em­bauche Jim pour faire de la fi­gu­ra­tion sur scène : il doit pré­tendre jouer sur une gui­tare dé­bran­chée. Après l’en­re­gis­tre­ment d’une dé­mo en sep­tembre, les fran­gins trouvent le chan­teur trop pé­nible et claquent la porte. Entre deux séances de gym avec Jim sur Muscle Beach, Man­za­rek ac­tive le ré­seau Ma­ha­ri­shi Ma­hesh Yo­gi. Le fu­tur gou­rou des Beatles ve­nait de po­ser le pied sur le sol amé­ri­cain, ini­tiant une dou­zaine d’élèves à la “méditation

trans­cen­dan­tale”. Après avoir pas­sé plu­sieurs mois dans la brume mauve du LSD, les fu­turs Doors sen­taient le be­soin de re­tom­ber sur terre. Mais ils vou­laient tout de même ren­con­trer Dieu. Avec cette mé­thode as­cète, les trois hommes de­viennent vé­gé­ta­riens et re­fusent les sub­stances. Un mode de vie qui les sé­pa­re­ra à ja­mais de leur chan­teur et ses ex­cès. Avant que les dif­fé­rences créent es­clandre et bou­de­rie, le groupe tra­vaille d’ar­rache-pied, trans­for­mant les mé­lo­dies su­sur­rées par Mor­ri­son en chan­sons d’un genre in­édit. Les ré­pé­ti­tions durent de longs mois, leur per­met­tant de consti­tuer un ré­per­toire qu’ils pré­sentent à Billy James, em­ployé chez Co­lum­bia. Ce der­nier les signe sans avance mais non sans leur ou­vrir les ré­serves de Vox, que le la­bel vient jus­te­ment de ra­che­ter. Si cette mai­son de disques ne sor­ti­ra ja­mais d’al­bum des Doors, au­cun pro­duc­teur de chez eux n’étant in­té­res­sé par ces “sous-Rol­ling Stones”, le groupe garde de cette pé­riode l’orgue Vox Con­ti­nen­tal si ca­rac­té­ris­tique à son son. Com­plé­tés par un Fen­der Rhodes Bass que Man­za­rek joue de la main gauche, voi­ci les Doors fin prêts à se dres­ser de­vant un pu­blic. Au prin­temps 1966, si on est hip, on joue sur le Sun­set Strip. Mais pas n’im­porte où : au Whis­ky a Go Go, la boîte où guinchent les Beatles et Steve McQueen, l’en­droit où l’on in­ven­ta les Go Go dan­seuses. Les Doors ont le club dans le vi­seur mais échouent un bloc plus bas, au Lon­don Fog, un bouge sur­fant sur l’es­thé­tique de l’in­va­sion bri­tan­nique. Bien que le pa­tron se mé­fie de ce groupe sans bas­siste, il fi­nit par le si­gner pour cinq sets par soir après qu’il a ame­né tout UCLA dans sa boîte. Ici, le quar­tette se fait les dents, sur son ré­per­toire, mais sur­tout sur des stan­dards de blues, de “Rock Me Ba­by” de Mud­dy Wa­ters à ce “Back Door Man” que Mor­ri­son chante de dos pour char­mer “le

der­rière” des femmes. Iro­ni­que­ment, le groupe dé­bute sa car­rière comme il la ter­mi­ne­ra : en or­chestre blue­sy tor­ride, idéal pour se col­ler une murge. Mais Mor­ri­son n’a pas en­core la bite atro­phiée dans son pan­ta­lon en cuir : il res­semble à un jeune étu­diant, frais, dé­cou­vrant la fas­ci­na­tion qu’il exerce sur les femmes. C’est l’une d’elles, Ron­nie Ha­ram, an­cienne Go Go et pro­gram­ma­trice du Whis­ky, qui tombe sur eux le soir où ils se font vi­rer suite à une ba­garre dans le pu­blic. Les Doors dé­crochent la tim­bale la veille de l’été 1966 et se re­trouvent groupe mai­son au Whis­ky, as­su­rant les pre­mières par­ties de Zap­pa, Buf­fa­lo Spring­field, Them et

sur­tout Love, les grands res­pon­sables de la car­rière du groupe. Le show Doors gagne en in­ten­si­té, ce che­wing-gum émo­tif où Mor­ri­son teste ses théo­ries sur la ma­ni­pu­la­tion des foules. C’est un pon­cif : leurs concerts sont des ri­tuels. Quand Dens­more dé­cé­lère, que Mor­ri­son hurle, que Krie­ger tisse ses so­los qui fas­ci­ne­ront San­ta­na et que Man­za­rek fait groo­ver le tout de sa main gauche, quelque chose de ma­gique flotte dans l’air. Les chan­sons ne sont ja­mais jouées à l’iden­tique, Mor­ri­son im­pro­vi­sant quelques poèmes par-ci, créant l’évé­ne­ment en se rou­lant par terre par-là. Un soir, il va voir Wa­rhol et sa Fac­to­ry des­cen­due sur la côte Ouest. Jim a un flash. Dé­jà sur le son du Vel­vet Un­der­ground et les textes de Lou Reed. Mais sur­tout sur le look de cuir noir de Ge­rard Ma­lan­ga, le dan­seur aux fouets. De re­tour au Whis­ky, il com­prend qu’il doit re­pous­ser les li­mites de la dé­cence. Alors que le groupe joue “The End”, il en­tonne, sous la barbe de ses com­pères “The Killer Awoke Be­fore Dawn”, cette li­ta­nie se ter­mi­nant par les mots “mo­ther I want

to...”. On en­tend les mouches vo­ler puis... c’est l’émeute. Le groupe est fou­tu à la porte, trai­té de dé­gé­né­ré. Qu’im­porte : Elek­tra vient de le si­gner. Jac Holz­man, pa­tron d’Elek­tra, était ve­nu voir le groupe au Whis­ky sous les conseils du chan­teur de Love, Ar­thur Lee. Il a fal­lu à Holz­man voir les Doors quatre soirs de suite pour prendre une dé­ci­sion : ces mu­si­ciens avaient quelque chose d’unique, cette touche West Coast qu’il cher­chait à cap­ter avec son la­bel, et as­sez de chan­sons pour rem­plir 4 faces vi­nyle. Pro­blème : leur chan­teur, bien que beau, sem­blait fou et ses textes par­laient de la mort. Il les convoque au Sun­set Sound avec l’équipe mai­son : Paul Ro­th­child à la pro­duc­tion, fraî­che­ment sor­ti de pri­son pour quelques bar­rettes de shit, et Bruce Bot­nick comme in­gé­nieur, res­pon­sable des al­bums du Paul But­ter­field Blues Band, de Love et de “Ma­ry Pop­pins”. Ils ont six jours pour faire pas­ser leurs 11 mor­ceaux dans la console 4-pistes. Et ça com­mence par un rythme de bos­sa no­va. Man­za­rek al­terne basse la­ti­no et celle “What’d I Say” de Ray Charles. Le riff de Krie­ger, em­prun­té à Paul But­ter­field, presse le tout. Puis Jim hurle dans le Te­le­fun­ken U47 (le même que Si­na­tra) bran­ché sur une re­verb longue : “Break on th­rough to the other side”. Un ma­ni­feste. Piste deux : soul. Krie­ger re­pro­duit les cuivres des JB’s à la gui­tare, Mor­ri­son miaule de sa belle voix feu­trée, Lar­ry Knech­tel (du Wre­cking Crew) pose une basse d’an­tho­lo­gie. “Soul Kit­chen”. Chan­ge­ment de cou­leur : Mor­ri­son croone d’une voix pure comme l’O2, Man­za­rek rap­pelle qu’il est d’abord pia­niste, le groupe serre les coudes der­rière ce vais­seau de cris­tal... En huit mi­nutes, les Doors ont mon­tré qu’ils n’avaient au­cun pré­dé­ces­seur. Ils parlent ou­ver­te­ment de dé­fonce et mé­langent quatre genres mu­si­caux en seule­ment trois titres. L’éten­due de leur pa­lette semble sans fin. Elle s’éti­re­ra en­core au fil de l’al­bum, avec la chan­son à boire “Ala­ba­ma Song” em­prun­tée à Kurt Weill et Ber­tolt Brecht, les gui­tares slide mi­neures de “End Of The Night”, les hur­le­ments so­do­mites de “Back Door Man”, l’in­tro­duc­tion fa­çon Bach, le so­lo psy­ché de “Light My Fire” et, bien sûr, les 11 mi­nutes de “The End”, son ar­pège his­pa­ni­sant et ses os­cil­la­tions entre su­blime et ri­di­cule. Voi­ci l’oeuvre d’un groupe sûr de lui, ob­sé­dé par le jazz et la mu­sique contem­po­raine, dont le chan­teur a pas­sé 20 ans de sa vie à ne faire que lire avant de sif­fler la moindre note. “The Doors”, un al­bum aux chan­sons si

ex­tra­or­di­naires qu’on l’écoute, 50 ans plus tard, en­core in­ter­lo­qué.

Sous le choc

Holz­man croit tel­le­ment en la mu­sique du groupe (et au phy­sique de son chan­teur) qu’il fait des Doors la prio­ri­té du la­bel pour le dé­but de l’an­née 1967. Le groupe de­vient bran­ché, se pro­dui­sant à New York, traî­nant à la Fac­to­ry, ali­gnant les concerts à San Fran­cis­co où il parle jazz avec Greg Shaw, fu­tur pa­tron de Bomp. Mais le single “Break On Th­rough” ne perce pas. Les­ter Bangs, âgé de 19 ans, se bi­donne en en­ten­dant “The End” se faire railler à la ra­dio. Le groupe tourne sans réel suc­cès. L’an­née s’écoule, les al­bums sortent : pre­miers Vel­vet, Pink Floyd, “Sgt Pep­per...”... Puis, à l’été, un DJ souf­fle­ra l’idée : il faut am­pu­ter “Light My Fire” de son so­lo. La coupe ef­fec­tuée, les Doors pas­se­ront au Ed Sul­li­van Show, Mor­ri­son y chan­te­ra le mot in­ter­dit :

high. Sous le choc, les pe­tites filles se rue­ront chez leur dis­quaire. Jim de­vient “un phal­lus sa­cré gai­né de cuir”. “Light My Fire” de­vient le tube de l’été 1967. L’été de l’amour. ★

Sous le choc, les pe­tites filles se rue­ront chez leur dis­quaire

Rob­bie Krie­ger, John Dens­more, Jim Mo­ris­son et Ray Man­za­rek, les Doors aux portes de la gloire

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