BOSS HOG

Parce que deux groupes ne lui suf­fisent pas, Jon Spen­cer ré­ac­tive ce­lui qu’il avait for­mé à la fin du siècle der­nier avec son épouse Cris­ti­na Mar­ti­nez.

Rock & Folk - - Sommaire 596 - Isa­belle Chel­ley

La der­nière fois que Boss Hog est pas­sé par la France, c’était en 2009. Le groupe de Cris­ti­na Mar­ti­nez et Jon Spen­cer jouait à la Garden Nef Party d’An­gou­lême, ce qui nous avait mo­ti­vée à cou­vrir le fes­ti­val (le reste de la pro­gram­ma­tion n’était pas sale non plus). A 2 heures du ma­tin pas­sés, les cinq New-Yor­kais avaient dé­bar­qué sur scène et, mal­gré un concert plus tôt dans la jour­née et la route, ils s’étaient to­ta­le­ment lâ­chés, fai­sant mon­ter la ten­sion sexuelle plus qu’à l’ac­cou­tu­mée. D’autres concerts aux USA et des nou­velles spo­ra­diques avaient sui­vi. Jus­qu’à ce qu’on dé­couvre un étrange vi­suel et ce nou­vel al­bum, “Brood X”, sor­tant 17 ans après “Whi­teout”. Un disque plus brut, sec, sale et sombre que son pré­dé­ces­seur, rac­cord avec son époque.

Longue pause

Comme tous les bars et les clubs, la Ma­ro­qui­ne­rie en plein jour a l’air d’une co­quille vide. Le per­son­nel at­tend sa li­vrai­son d’al­cool. Dans la salle, on en­tend le bruit d’une ba­lance. Bon­net de laine, man­teau en poils de Mup­pet, pan­ta­lon en cuir, Cris­ti­na Mar­ti­nez — dé­so­lée les ja­louses

qui la dé­testent parce qu’elle est belle, sexy et ma­riée à Jon Spen­cer, tout aus­si ga­gnant à la lo­te­rie gé­né­tique —a à peine chan­gé de­puis la pro­mo­tion de “Whi­teout”. “J’ai ven­du mon âme au diable, évi­dem­ment. Ou bien, c’est parce que j’ai fait une longue pause. Le se­cret, c’est vivre sai­ne­ment. Tour­ner constam­ment est très dur pour le corps. Jon n’a ja­mais ar­rê­té et il a des pro­blèmes de ver­tèbres à force de sau­ter sur scène. En ce mo­ment, je m’éclate, j’adore jouer, mais c’est de­ve­nu cre­vant de don­ner neuf shows d’af­fi­lée. Les concerts sont as­sez in­tenses, une heure de car­dio punk. Dès que l’adré­na­line pulse juste avant le show, tout va bien, mais après, j’ai be­soin de dor­mir pour ne pas être épui­sée. On a vieilli, dif­fi­cile de le nier.” Non, pas tant que ça. Le dé­ni est de courte du­rée. Cris­ti­na ex­plique la rai­son de sa longue pause : Char­lie, fils qu’elle a eu avec Jon. Un ado­rable pe­tit gar­çon qu’on avait croi­sé sur la der­nière tour­née de Boss Hog. “Char­lie est à

l’uni­ver­si­té, an­nonce-t-elle tan­dis que le poids

des ans nous cloue dans le ca­na­pé. Dès qu’il est al­lé à l’école, il a fal­lu que quel­qu’un reste à la mai­son pour lui don­ner une struc­ture. C’est ce que j’ai fait. Ça a été fan­tas­tique. J’ai beau­coup joué avec lui, es­sayé de lui ap­prendre à être un bon être hu­main, ce qui est plus dur qu’on ne pense. Et pas­sé du temps à faire du bé­né­vo­lat pour de très pe­tites écoles in­dé­pen­dantes qui ap­portent un nou­veau type d’en­sei­gne­ment à une com­mu­nau­té très mé­lan­gée. Puis j’ai re­pris le tra­vail que j’avais quand on s’est ins­tal­lés à New York, dans la pro­duc­tion de ma­ga­zines. Je me suis consa­crée à mes pro­jets ar­tis­tiques, je fais de la pho­to, j’ai conti­nué à écrire des chan­sons en at­ten­dant le mo­ment où on les uti­li­se­rait. Quand on ré­pé­tait, je les ap­por­tais. J’ai tou­jours créé, je me suis tou­jours sen­tie très ac­tive de ce cô­té-là.”

Cau­che­mar

En dé­cou­vrant “Ground Control”, chan­son à l’at­mo­sphère pa­ra­no où Cris­ti­na se la­mente sur l’état du monde et de sa ville et Jon l’en­joint à te­nir le coup avant de conclure sur un ap­pel à bou­ger avant qu’il ne soit trop tard, on pense à l’Amé­rique post-clown à la Mai­son-Blanche. “Pour­tant, ce disque a été écrit avant le dé­sastre Trump. J’ai une ap­proche très ou­verte quand je crée et, iro­ni­que­ment, mes pa­roles peuvent s’ap­pli­quer ou faire écho à ce qu’il se passe main­te­nant.” Et si “Brood X” est par­cou­ru par une cer­taine ur­gence, ça n’a rien d’un ha­sard. Il a été en­re­gis­tré en six jours au Key Club Re­cor­ding Stu­dios dans le Mi­chi­gan. Pen­dant sa pause, le groupe a éco­no­mi­sé les royal­ties de “Whi­teout” pour les ré­in­ves­tir dans l’en­re­gis­tre­ment du

der­nier. “On a vé­cu sur place pen­dant qu’on tra­vaillait sur l’al­bum. On était concen­trés sur le fait de jouer, on a écrit deux chan­sons là-bas, dont ma pré­fé­rée, ‘17’, qui est un ac­ci­dent de stu­dio. On fai­sait du bruit et j’ai trou­vé ça si beau que j’ai écrit quelque chose. C’était un de ces mo­ments ma­giques en stu­dio. On est re­ve­nus au Boss Hog des dé­buts, plus lo-fi et di­rect, pas si po­li­cé.” On re­trouve la même ten­sion à fleur de peau sur “Save Our Souls”, titre du groupe sur la com­pi­la­tion “Battle Hymns”, dont les bé­né­fices iront au Plan­ning Fa­mi­lial, l’ACLU (Union Amé­ri­caine pour les Li­ber­tés Ci­viles) et 350.org

(or­ga­ni­sa­tion en­vi­ron­ne­men­tale). “Le soir des élec­tions j’avais or­ga­ni­sé une grosse soi­rée chez moi. A 21 h on a com­pris que les choses tour­naient mal et à 22 h je me suis ex­cu­sée pour me rou­ler en boule dans mon lit. Le len­de­main, j’ai es­pé­ré me ré­veiller de ce cau­che­mar. Im­mé­dia­te­ment, il y a eu des ma­ni­fes­ta­tions dans les rues de New York et nous n’en avons pas ra­té une. Pour re­ve­nir à la com­pi­la­tion, Jon est ami avec Ja­net (Weiss) qui joue avec Sam — son ex, je crois — dans Qua­si. Ils nous ont de­man­dé une chan­son et on était ra­vis de par­ti­ci­per à quelque chose qui bé­né­fi­cie­rait di­rec­te­ment à des or­ga­ni­sa­tions pour les li­ber­tés ci­viles qui sont en pé­ril à cause de la sup­pres­sion de leurs fi­nan­ce­ments.”

Né par ac­ci­dent

Jon entre dans la loge, te­nant la vieille gui­tare que tout bon fan du Blues Ex­plo­sion connaît, re­lique dont la pein­ture n’est qu’un loin­tain sou­ve­nir. Cris­ti­na s’éclipse, Jon s’ex­cuse de de­voir chan­ger ses cordes de gui­tare pen­dant qu’il nous parle. On re­vient sur l’al­bum, sur la dif­fi­cul­té d’en­tre­te­nir une al­chi­mie, un es­prit de groupe quand on

en­re­gistre tous les 17 ans. “Le groupe s’est re­trou­vé ré­gu­liè­re­ment pour jouer, com­po­ser, il y 5 ans. C’est une sorte de club. Des co­pains qui se réunissent dans le même sous-sol du Lo­wer East Side, ce­lui de nos dé­buts. On a tou­jours écrit de la même ma­nière, en dis­cu­tant, en fai­sant du bruit, en bu­vant un verre. Comme on ne doit pas d’al­bum à un la­bel, il y a une bonne am­biance.” La po­chette et le titre du disque font al­lu­sion à une sorte de ci­gale qui reste à l’état lar­vaire du­rant 17 ans et n’émerge qu’une se­maine pour se re­pro­duire. Etrange pa­ral­lèle avec un groupe né par ac­ci­dent se­lon la lé­gende, pour com­plé­ter une af­fiche au CBGB.

“Ce n’était pas to­ta­le­ment im­pro­vi­sé, pré­cise Jon. On n’était pas vrai­ment af­fû­tés, mais on avait des chan­sons, en­fin des ébauches. Sans me sou­ve­nir des dé­tails, je suis as­sez sûr qu’on por­tait tous des vê­te­ments. Sur in­ter­net, on ra­conte qu’on était nus, mais c’est une lé­gende ur­baine.” Vu l’in­sa­lu­bri­té lé­gen­daire du club, on le croit. La tour­née eu­ro­péenne de Boss Hog s’ache­vant bien­tôt, que compte faire le New-Yor­kais le plus oc­cu­pé du rock’n’roll pour s’oc­cu­per ? “L’an der­nier a été as­sez calme pour moi. Après le der­nier al­bum du Blues Ex­plo­sion, ‘Free­dom To­wer’, on a tour­né pen­dant six mois. Puis Ju­dah Bauer est tom­bé ma­lade et on a dû an­nu­ler des concerts. On ne peut tou­jours pas re­prendre. Je ma­nage Boss Hog, mais je tente de mettre un nou­veau pro­jet sur pied.” ★ Al­bum “Brood X” (Pias)

“Une heure de car­dio punk”

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