LE CUIR

Pour ré­pondre p à cette exis­ten­tielle ques­tion q agi­tant g les mi­lieux rock, SM, glam ou gayy de­puisp des lustres, notre spé­cia­liste p a res­sor­ti ses sou­ve­nirs et son pot de talc.

Rock & Folk - - Sommaire 596 - Pa­trick Eu­de­line

Au Moye­ny Age,g on les ap­pe­laitpp les “Che­va­liers Noirs”. Ils n’avaient prê­té al­lé­geance à per­sonne. Re­belles sans cause, ils re­fu­saient tout bla­son et se ren­daient par­fois au plus of­frant. Pri­vés de tout écuyer ou page qui au­raient pu en­tre­te­nir leur ar­mure, ils pei­gnaient leur ar­mure de noir afin d’évi­ter qu’elle ne se rouille. De plus, bien évi­dem­ment, ce­la leur per­met­tait de se fondre dans la nuit. De tout temps, les re­belles, les sombres hé­ros, les cas­sés, les lu­ci­fé­riens, les ha­bi­tés, s’ha­billent de noir, qu’ils soient Erik le fan­tôme de l’opéra, Dra­cu­la le vam­pire, Zor­ro, Bel­phé­gor ou Pa­ga­ni­ni. Pa­ga­ni­ni qui avait tout in­ven­té du ly­risme am­pou­lé et du live sa­cri­fi­ciel. Pa­ga­ni­ni qui cas­sait plus de cordes à son vio­lon qu’Hen­drix ne brû­lait de gui­tares. Ir­ving Schott n’y a même pas pen­sé quand en 1928, il conçut son illustre Per­fec­to. Mais le cuir en était noir. Il ne pou­vait qu’être noir. Comme la robe d’Yvette Guil­bert, ou comme les ha­bits des... “Ha­bits Noirs”. Et il fut un temps où, jeune ly­céen, je me fai­sais in­ter­dire le bla­zer noir, le Le­vi’s noir (je n’osais en­core rê­ver à la che­mise), la cou­leur du bien était le bleu ma­rine. Alors mê­ler le noir im­mé­mo­rial — ce­lui des té­nèbres, d’Ha­dès, de la nuit, des yeux clos et du deuil — au cuir... Le cuir ? L’écorce des hé­ros, de­puis les sa­mou­raïs. Le cuir parce qu’en se vê­tant de la peau d’un che­val, on gagne un peu de sa cé­lé­ri­té et de son élé­gance. Le cuir parce qu’il est opé­ra­tion ma­gique. Oui ! Se vê­tir de la peau d’un ani­mal. Comme le sor­cier de “Tin­tin Au Con­go” avec sa peau de pan­thère. Donc, le cuir noir est un ab­so­lu. Avant le rock, il était là. De­puis tou­jours. In­ter­lope et sa­cri­fi­ciel. Le cuir noir comme la vê­ture des ho­mo­sexuels dou­teux, des Waf­fen-SS et des bi­kers en marge. Le cuir noir est bel et bien le ve­lours sou­ter­rain. Dès le XIXème siècle, le cuir (on ne di­ra plus noir, c’est un pléo­nasme) fait son ap­pa­ri­tion. Au­tour des pra­tiques sa­do­ma­so­chistes, par exemple.

Dans les an­nées 50, les seuls à s’ha­biller de cuir sont les bi­kers et les gays, ten­dance in­ter­lope. Comme Jean Boul­let, le li­braire, amant du nain Pie­ral et qui fait scan­dale avec son pan­ta­lon de cuir. La vague des bi­kers après-guerre, leur mar­gi­na­li­sa­tion via le ci­né­ma, pé­ren­nise et im­pose cette image du cuir. Per­fec­to Schott, Le­wis Lea­thers en An­gle­terre, puis gi­lets et en­fin jeans de cuir : c’est la nais­sance de l’uni­forme. Et très vite, bien sûr... Les ro­ckers entrent dans la danse ! Même si, dans les fif­ties, peu, fi­na­le­ment, osent s’ha­biller ain­si. Les ro­ckers viennent sou­vent de la cam­pagne et s’ils veulent réus­sir, peu sont prêts à as­su­mer une telle image de

dé­lin­quant ju­vé­nile. C’est que Mar­lon Bran­do a im­po­sé au monde en­tier cette évi­dence : les bi­kers sont des re­belles et des voyous. Et ils s’ha­billent de cuir. La mai­son Schott Bros, à son grand déses­poir, voit en 1957, la plu­part des écoles in­ter­dire le port du Per­fec­to. Alors ? El­vis, mais sur sa mo­to. Ed­die Co­chran ? Mal­gré la gui­tare, une fois en­core, il semble prêt à mon­ter sur la Har­ley et s’est juste ha­billé pour l’oc­ca­sion. Non, avant 1960, le cuir est rare. Mais l’idée est là. C’est d’An­gle­terre que tout ex­plo­se­ra, grâce à Lar­ry Parnes, l’homme der­rière les pre­miers ro­ckers an­glais. L’homme der­rière Mar­ty Wilde, Billy Fu­ry, Joe Boyd, Duf­fy Po­wer, Eden Kane, Tom­my Steele... Les ro­ckers an­glais sont une sur­en­chère de leurs ho­mo­logues amé­ri­cains, une mise en abyme, une concep­tua­li­sa­tion — dé­jà. De toute fa­çon, ils en font plus. Comme pour com­pen­ser de n’être pas nés amé­ri­cains... Plus de glit­ter, de blon­deur, de sa­tin.

Gene Vincent ? Il n’est pas an­glaisg mais est ve­nu cher­cher

re­fuge. Gene Vincent est le cuir. Dans l’in­cons­cient du ro­cker, c’est un pléo­nasme. Mais le ro­cker mas­sa­cré, pour ce­la, au­ra obéi aux ordres de Jack Good, men­tor, ma­na­ger et pres­ti­di­gi­ta­teur. Un autre Lar­ry Parnes. Jack Good a lui aus­si une vi­sion glam et ex­trême des choses. En Amé­rique, le rock se ba­na­lise et se ra­ta­tine sur lui-même. On est pas­sé de la splen­deur ba­roque d’Es­que­ri­ta au gen­til Pat Boone ? Il re­naî­tra donc en Eu­rope fa­çon Bar­num de luxe et grand spec­tacle, avec des hé­ros spec­ta­cu­laires. Der­rière, bien­tôt, un jour... il y au­ra quelques mau­vais gar­çons comme les Rol­ling Stones et les Pretty Things, des mods à pom­pa­dour comme Rod et le pe­tit Da­vid, des glam ro­ckers à la pelle, et même des punks. Tous doivent quelque chose, un tré­fonds d’eux-mêmes, à Lar­ry Parnes et Jack Good, les in­ven­teurs de ce que le rock an­glais al­lait de­voir être. L’ou­trance, des pan­ta­lons do­rés, “The Sound Of Billy Fu­ry”, le dé­co­rum et la gui­tare ma­niaque des Pi­rates de John­ny Kidd... c’était tout ce dont l’Amé­rique était dé­sor­mais in­ca­pable. Gene Vincent, An­glais d’adop­tion, pour tout ro­cker eu­ro­péen, c’était l’ab­so­lu. Parce que l’homme, al­coo­lique, très tôt shoo­té de mor­phine, souf­frait dans sa chair, n’était que fê­lures et danger. Bé­quilles, patte folle, sou­rire tor­du de dou­leur et “Ba­by Blue” ou “Wo­man Love”, ces ex­trêmes du blues blanc. Si le concept, un jour, eut un sens. Jack Good lui im­po­se­ra le port du pan­ta­lon de cuir noir, d’un haut de même ma­tière et d’un unique gant. Tout ce­la avec un dé­me­su­ré mé­daillon qui brin­que­ba­lait sur son torse. Que di­sait le mé­daillon ? On ne l’a ja­mais vrai­ment su. Et Vince Tay­lor, à sa suite, adop­te­ra de même le cuir en voyant, en vi­trine de chez Har­rod’s, une com­bi­nai­son de ski toute de cette même ma­tière, qu’il achè­te­ra illi­co. Jack Good, ma­na­ger, lui avait de­man­dé, à lui aus­si de dur­cir son ap­pa­rence. En 1978, Vince me dit ce­la : “J ai été le pre­mier à m’ha­biller de cuir noir. Gene Vincent m’a imi­té. C’est Jack Good qui l’a obli­gé” Comment dire ? C’est bien pos­sible.

En France, d’ailleurs, et ce n’est pas pour rien, c’est en pan­ta­lon de cuir (et che­mise à den­telles, noir et or) que John­ny Hal­ly­day se pré­sente de­vant Line Re­naud et en pre­mière par­tie de Ray­mond De­vos. La proxi­mi­té géo­gra­phique et la chro­no­lo­gie font que le rock fran­çais qui est en train de naître, lorgne plus qu’il ne le croit lui-même vers Londres. L’Amé­rique, c’est autre chose, ils in­ventent le twist et com­posent des chan­sons ma­giques — Spec­tor, Tam­la ! — C’est beau­coup, c’est for­mi­dable, mais ce n’est pas du rock.

Donc, le cuir noir, dès ce dé­but des sixties est un uni­forme

in­cons­cient et obli­gé. Les lou­lous en rêvent, même si dans la pra­tique on ne trouve que des jeans Ri­ca Le­wis, du skaï et des mau­vaises mou­moutes ins­pi­rées du Bombardier B6. Les bi­kers an­glais eux, n’en dé­plaise aux mods, ont le style. Le­wis Lea­thers clou­tés, purs jeans Le­vi’s, bottes Har­ley et duck­tails ou­trées. Mais bien­tôt, le cuir connaît une éclipse, une éclipse mod jus­te­ment. Il faut être Pierre Clé­men­ti dans “Belle De Jour” pour por­ter un man­teau de cuir. Le cuir, ce qui est pour lui une chance, fi­na­le­ment, re­tourne dans les ghet­tos in­ter­lopes. C’est Ken­neth An­ger qui l’illustre comme per­sonne ( gay et bi­kers pour “Scor­pio Ri­sing”), et bien­tôt Ge­rard Ma­lan­ga, qui porte un jean cuir en fai­sant sa fo­folle dan­seuse avec un fouet pen­dant que le Vel­vet joue. Une idée de Wa­rhol. On a en­vie de dire évi­dem­ment... Le reste de l’his­toire est connue. En pleine confi­ture hip­pie, Jim Mor­ris­son porte le pan­ta­lon de cuir... Parce qu’il a vu Ge­rard Ma­lan­ga sur scène, lors de la courte tour­née du vel­vet au pays des fleurs. Oui, Ma­lan­ga. Et non Gene Vincent. Ce qui n’ho­nore guère le dé­nom­mé Mor­ris­son, fi­na­le­ment. On au­rait ai­mé lui trou­ver une fi­lia­tion moins pseu­do es­thète. En­fin, il le porte bien. Avant de gros­sir. Si­non, ce sont les femmes, Em­ma Peel, Ma­rianne Fai­th­full dans la mo­to­cy­clette (et bien­tôt Su­zi Qua­tro, donc) qui portent le cuir. Fa­çon com­bi mou­lante et zip­pée.

Mais bien­tôt, dès 1969, on voit cette chose im­pro­ba­blep cinq q ans au­pa­ra­vantp : des mods aus­si no­toires que Steve Mar­riott

ar­borent un Per­fec­to, n’hé­si­tant pas (Jim­my Page !) à l’as­so­cier à un pan­ta­lon de ve­lours frap­pé ce­rise. Le look bi­ker re­vient ! Avec le pre­mier re­vi­val rock. C’est El­vis en quête de cré­di­bi­li­té pour son re­tour en 1968. C’est John­ny Hal­ly­day dans “A Tout Cas­ser”. En che­mise de sa­tin noir, Per­fec­to, Ray Ban mer­cu­ri­sées, mé­daillon et cein­tu­ron. L’homme est par­fait. Car­ré­ment glam rock avant la lettre, même si per­sonne ne le sait en­core. Ses co­pains Du­tronc et Pol­na­reff, alors que l’an­née 70 n’a pas en­core frap­pée se­monce, portent aus­si le Perf’. L’ico­nique 613 (j’ai tou­jours un peu mé­pri­sé ceux qui por­taient le tar­dif 614 avec les deux ri­vets sur le col. Je n’y peux rien). Ce qui vou­lait cer­tai­ne­ment dire quelque chose. Dès 1972, l’af­faire est clouée. Le rock re­vient dans tous ses états et le Per­fec­to, et le pan­ta­lon de cuir idem. J’achète mon 613 au mar­ché Ma­lik. Le ven­deur s’ap­pelle Gé­rard Lan­vin. De John­ny Thun­ders (qui l’agré­mente sou­vent, lui le pe­tit Ita­lien, d’un svas­ti­ka) au MC5 jus­qu’aux punk ro­ckers, le Per­fec­to Schott ou le Light­ning de Le­wis Lea­thers (Sid ! Mick Jones !) est une obli­ga­tion. Cer­tains (Nick Kent, en sa pé­riode flam­boyante, et à qui je po­sais la ques­tion) n’hé­sitent pas à al­ler jus­qu’à New York, chez The Lea­ther­man de Christopher Street (nous ne par­lons pas ici, on s’en doute, du fa­bri­cant d’ou­tils) pour trou­ver un jean cuir cor­rec­te­ment cou­pé. Ce qui n’est pas chose ai­sée. S’ha­biller tout de cuir, à cette époque, est un must. Mais un must mal­ai­sé. On se re­tourne sur vous, dans le meilleur des cas. Le pire n’est pas nar­rable. J’en fais sou­vent l’amère ex­pé­rience. Mais le ppunk rock bien­tôt a chan­gég la donne à ja­mais.j Le cuir, trop vu, est de­ve­nu pré­vi­sible. Un cli­ché. S’ha­biller de cuir ? Motö­rhead ou les Pre­ten­ders peuvent un temps por­ter le flam­beau mais bien­tôt... Billy Idol, George Mi­chael ou Kim Wilde à l’ho­ri­zon. Jo­sé d’“Hé­lène Et Les Gar­çons” est vu avec un per­fec­to (un 614 trop grand, mais quand même) et même La­villiers. Tout est dit. Le cuir se ba­na­lise, il ap­par­tient à l’his­toire. Et au­jourd’hui, même Va­lé­rie Pe­cresse peut por­ter im­pu­né­ment des jupes en cuir noir, ce qui était ja­dis ré­ser­vé à Sioux­sie ou Blondie. Et à la ques­tion cru­ciale — peut-on por­ter un pan­ta­lon de cuir noir en 2017 ? — j’au­rais ten­dance à ré­pondre d’une ma­nière plus dras­tique en­core que Ma­don­na, qui af­fir­mait net­te­ment voi­là quelques an­nées que, pas­sé trente ans, le pan­ta­lon de cuir noir, ce n’est vrai­ment pas pos­sible et qu’il convient de se mé­fier sé­vè­re­ment de ce­lui qui tran­sige et le porte. Oui, les der­niers à avoir pu, c’étaient les ba­by-ro­ckers, sans doute. Avoir dix-sept ans en 2005 et jouer au Gi­bus avec des boots Bar­ra­cu­da et un pan­ta­lon de cuir trou­vé chez Guer­ri­sol, c’était pos­sible et même sou­hai­té. Au­jourd’hui, on a en­vie de pen­ser que seul Rob Hal­ford de Ju­das Priest, parce qu’il est gay et Ch­ris­sie Hynde (parce que c’est comme ça) peuvent se le per­mettre. Ah ! Et John­ny Hal­ly­day aus­si, bien sûr et évi­dem­ment. Même conçu par Jean-Claude Ji­trois. Parce que John­ny a tous les droits, et même ce­lui de por­ter un aigle dans le dos avec des in­crus­ta­tions tur­quoise. Puisque c’est John­ny. Si­non, le cuir. Non mer­ci. Hors trench-coat, je ne vois pas. Je ne vois plus. Il est de­ve­nu l’af­faire d’Agnès B et de Gaul­tier, Sli­mane ou La­ger­feld. Des créa­teurs. On leur cé­de­ra vo­lon­tiers. Bien obli­gé. Les ori­gi­naux, on les laisse aux fan­tômes. Et aux sou­ve­nirs.

Gui­tar Wolf

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