TY SEGALL

L’in­fa­ti­gable Ca­li­for­nien a en­core chan­gé de groupe et peau­fi­né un al­bum où le concept est qu’il n’y a pas de concept.

Rock & Folk - - Sommaire 596 - Eric Del­sart

Après une an­née 2016 à re­brousse-poil, du­rant la­quelle il s’est ap­pli­qué à jouer avec son image au point de faire dou­ter ses fans de sa san­té men­tale, Ty Segall a dé­ci­dé de re­mettre les comp­teurs à zé­ro. Nou­vel al­bum, nou­veau groupe, nou­veau pro­duc­teur, mais tou­jours le même dé­sir de ne pas res­ter dans sa zone de con­fort et de se ré­in­ven­ter. Bi­lan de san­té avec l’ar­tiste quelques jours avant la sor­tie de “Ty Segall”, son nou­vel al­bum.

Qu’on se sou­vienne, c’était il y a un peu plus d’un an. Ty Segall avait beau­coup fait par­ler de lui après avoir en­voyé la pro­mo de son nou­vel al­bum à la presse au for­mat VHS. L’acte fon­da­teur d’un pro­jet ar­tis­tique éton­nant qui avait pour but de dé­sta­bi­li­ser son pu­blic. Pour l’al­bum “Emo­tio­nal Mug­ger”, Segall avait re­cru­té quelques-unes des meilleures gâ­chettes de Los An­geles à la gui­tare (Kyle Thomas de King Tuff et Em­mett Kel­ly de Cai­ro Gang) qui l’avaient en­suite ac­com­pa­gné sur scène du­rant l’es­sen­tiel de 2016. Ain­si li­bé­ré de ses obli­ga­tions gui­ta­ris­tiques, Segall a pas­sé l’an­née à hur­ler sur scène de­vant les sons dis­so­nants des Mug­gers tout en étant vê­tu d’une te­nue de ga­ra­giste et ca­ché der­rière un masque de bé­bé aus­si hi­deux qu’ef­frayant. Cer­tains ont théo­ri­sé un pé­tage de plombs, le burn-out de cet in­sa­tiable qui pu­blie deux à trois al­bums par an et semble in­ca­pable de s’ar­rê­ter. La vé­ri­té est toute autre : “C’était une per­for­mance ar­tis­tique, ex­plique Segall. Je vou­lais vrai­ment faire flip­per les gens, les mettre mal à l’aise. J’avais dé­ci­dé de ne pas jouer de gui­tare avec les Mug­gers, je vou­lais être le front­man et être aus­si atroce que pos­sible. Je me suis dit : ‘Voyons si les

gens conti­nuent à me suivre si je leur fais peur.’ J’ai pris beau­coup de plai­sir mais c’était bi­zarre de chan­ter sans gui­tare. Je ne sais pas si je le fe­rai à nou­veau.” Doit-on dire adieu à cet étrange per­son­nage de Ba­by Big Man, cou­sin pas si éloi­gné du Boo­ji Boy de De­vo ? “J’en ai fi­ni avec les Mug­gers, pour­suit Segall. Nous avions conve­nu de ne faire qu’une tour­née en­semble. Le groupe qui est sur le nou­vel al­bum est ce­lui qui va le jouer sur scène. Ça fait par­tie du deal : on fait cet al­bum et puis on tourne, et peut-être un autre en­suite...” Un autre ? Comme tou­jours, l’ul­tra­pro­duc­tif Ty Segall a quelques coups d’avance. Alors que son al­bum vient de sor­tir, lui est dé­jà pas­sé au pro­chain. En fait, de­puis notre en­tre­tien, la sor­tie en mars d’un EP in­ti­tu­lé “Sen­ti­men­tal Go­blin” sur le la­bel Sui­cide Squeeze a été an­non­cée. Mieux, quelques jours avant qu’on ne dis­cute, de nom­breux re­ports avaient fait état de concerts don­nés par Ty Segall à Los An­geles, dans un bar nom­mé The Grif­fin. Quelques fans ont réus­si à sai­sir le concert, dé­voi­lant ain­si des mor­ceaux in­édits qui de­vraient voir le jour sur disque fin 2017. “J’ai plein de

nou­velles chan­sons en ce mo­ment, confirme Segall. On est en train d’en­re­gis­trer un nou­vel al­bum, pour la fin d’an­née, et on avait en­vie de

les jouer sur scène. Ce se­ra un al­bum avec les mêmes mu­si­ciens.” Sa troupe, Segall l’a nom­mée The Free­dom Band. Sans sur­prise on y re­trouve ses aco­lytes de tou­jours Mi­kal Cro­nin (à la basse) et Charles Moo­thart (à la bat­te­rie cette fois-ci), ain­si qu’Em­mett Kel­ly (gui­ta­riste res­ca­pé des Mug­gers) et Ben Boye (au pia­no). C’est un groupe conçu pour s’éga­rer dans des rave-up ho­mé­riques. Les pre­miers pas­sages té­lé­vi­sés en at­testent : Ty Segall éprouve en ce mo­ment une joie com­mu­ni­ca­tive à l’idée de jam­mer entre amis, qui tranche ra­di­ca­le­ment avec l’ap­proche an­xio­gène d’ “Emo­tio­nal Mug­ger”. Sa ver­sion de “Slee­per” avec le Free­dom Band n’a plus grand-chose à voir avec la bal­lade acous­tique de l’al­bum du même nom. Eti­rée sur une di­zaine de mi­nutes, elle pos­sède dé­sor­mais des échos du Cra­zy Horse de Neil Young ou des All­man Bro­thers. On trouve sur “Ty Segall” un mor­ceau si­mi­laire et taillé pour ce genre d’exer­cice avec “Warm Hands (Free­dom Re­tur­ned)”, épo­pée de 10 mi­nutes en plu­sieurs mou­ve­ments qui per­met d’ap­pré­cier l’im­mense ta­lent du groupe qui en­toure Segall. A l’image de ce mor­ceau, l’al­bum prend des dé­tours in­at­ten­dus, ce qui plaît à un Segall en quête de nou­veaux ter­ri­toires à ex­plo­rer : “Je vou­lais faire un al­bum très di­vers, qu’il n’y ait pas qu’un seul son. Ce n’est pas l’al­bum aux gui­tares hur­lantes ou l’al­bum acous­tique, c’est un peu de tout. C’est mon al­bum le plus va­rié.”

Des­truc­tion d’une cu­vette de WC

Cer­tains ont vu dans la vo­lon­té de ne pas don­ner de titre à ce nou­vel al­bum comme un nou­veau dé­part après des an­nées où il a sem­blé fuir la no­to­rié­té, que ce soit en se ca­chant dans d’autres groupes (à la bat­te­rie sur Fuzz, au se­cond plan dans le pro­jet GØGGS) ou en pre­nant son pu­blic à contre-pied. Le chan­teur confirme : “Oui, c’est sans doute

pour ra­fraî­chir les choses, ça pa­rais­sait ap­pro­prié de ne pas le nom­mer. Mais c’est aus­si que tous mes autres al­bums ont un thème ou un concept.

Ce­lui-ci n’en avait pas. Ce sont sim­ple­ment des chan­sons.” On pour­rait pour­tant per­ce­voir un fil conduc­teur sur ce disque, un mot clef qui re­vient comme un leit­mo­tiv. Plu­sieurs chan­sons de l’al­bum évoquent le thème d’une li­ber­té re­trou­vée, voire d’une li­bé­ra­tion — rien à voir ce­pen­dant à une éven­tuelle sé­pa­ra­tion amou­reuse, étant don­né que le jeune homme vient de se ma­rier avec sa com­pagne de longue date De­nee Pe­tra­cek (pho­to­graphe de plu­sieurs de ses po­chettes d’al­bum) — et le groupe for­mé sur ce disque a été bap­ti­sé The Free­domBand par Segall. Alors pour­quoi ne pas avoir in­ti­tu­lé l’al­bum ain­si ? “Ça m’a tra­ver­sé l’es­prit, mais c’est en­core trop tôt. Peut-être que le pro­chain s’ap­pel­le­ra comme ça.

“Ces ru­meurs sont un fan­tasme”

C’est quelque chose d’un peu fou que d’ap­pe­ler son al­bum ‘Free­dom’, c’est un geste au­da­cieux. Je n’y

suis pas en­core.” Contrai­re­ment à ses ha­bi­tudes, Ty Segall a quit­té la Ca­li­for­nie pour al­ler en­re­gis­trer son nou­vel al­bum à Chi­ca­go. Lui qui avait pour ha­bi­tude d’en­re­gis­trer à Sa­cra­men­to chez Ch­ris Wood­house pour ses pro­duc­tions so­lo s’est of­fert les ser­vices de Steve Al­bi­ni (pro­duc­teur adu­lé des plus grands disques des an­nées 90, des Pixies à Nir­va­na). “Je me suis dit que ce se­rait le meilleur pour en­re­gis­trer un groupe live. C’était vrai­ment su­per, une ex­pé­rience in­croyable. Steve est un maître, c’est la classe mon­diale, s’en­thou­siasme le chan­teur avant d’ajou­ter, avec une hu­mi­li­té éton­nante : J’ai tou­jours vou­lu tra­vailler avec lui.

J’ai en­fin as­sez confiance en mes ca­pa­ci­tés pour le faire. Jus­qu’à ce pro­jet, je ne me sen­tais pas à l’aise. J’ai ap­pris plein de choses. Il m’a mon­tré plein de tech­niques avec les mi­cros no­tam­ment. Il est très trans­pa­rent

vis-à-vis de ça. Il ne laisse pas son ego in­ter­fé­rer.” On no­te­ra que le gou­rou Al­bi­ni au­ra mon­tré à Segall comment im­mor­ta­li­ser sur bandes la des­truc­tion d’une cu­vette de WC. De­puis des mois, le site of­fi­ciel de Ty Segall ac­cueille les in­ter­nautes avec une étrange vi­déo où on le voit dé­truire une cu­vette en faïence de­vant un Al­bi­ni en bleu de tra­vail. L’écoute de “Thank You Mr K” a per­mis de com­prendre le pour­quoi de cette vi­déo, mais l’in­ten­tion der­rière le brui­tage reste tou­jours floue. Ty Segall est cou­tu­mier de ce genre de vi­déos éton­nantes. L’an der­nier, pour “Emo­tio­nal Mug­ger” il avait mis en ligne un court mé­trage de sé­rie Z dans le­quel on le voit, au son des gui­tares stri­dentes, dé­am­bu­ler dans les rues de Los An­geles et se dé­com­po­ser pe­tit à pe­tit tel un zom­bie. Segall se montre plus vo­lu­bile à ce su­jet : “Cet al­bum est un dis­que­con­cept. C’est l’his­toire d’une per­sonne qui tra­verse Los An­geles d’est en ouest en mar­chant et meurt. C’est ce qui se passe dans le film, en gros. Il y a tous les per­son­nages qu’il ren­contre sur son che­min, toutes ces vi­gnettes, ces si­tua­tions dans les­quelles le per­son­nage se re­trouve. Ça fi­nit par le tuer, alors qu’il ne s’im­plique ja­mais. C’est une per­sonne mo­derne dans le sens où c’est un voyeur, un ob­ser­va­teur du monde qui ne s’im­plique ja­mais.” Ty Segall en connaît un rayon cô­té im­pli­ca­tion, sur­tout de­puis quelques mois.

Test-pres­sing aux en­chères

Alors qu’il est no­toi­re­ment al­ler­gique aux ré­seaux so­ciaux, il s’est fen­du d’un mes­sage qui n’est pas pas­sé in­aper­çu le 9 no­vembre der­nier, au len­de­main de la vic­toire de Do­nald Trump à l’élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine (“I pu­ked my guts out last night. And woke up this mor­ning crying...”). Un vé­ri­table évé­ne­ment pour qui­conque suit de près la car­rière du blon­di­net, peu en­clin à se lais­ser gui­der par la dic­ta­ture de l’émo­tion ins­tan­ta­née et à ré­pandre son ego sur in­ter­net. Un ap­pel à la to­lé­rance, mais sur­tout à ces­ser de vivre le monde par pro­cu­ra­tion der­rière un écran. “C’était un mo­ment de vé­ri­té et je ne sa­vais pas trop quoi faire

d’autre, se jus­ti­fie Segall. Je res­sens tou­jours la même chose au­jourd’hui, mais ce qui compte c’est d’être po­si­tif et de réa­li­ser des choses, que ce soit don­ner de l’ar­gent, faire des ap­pels aux dons ou des opé­ra­tions de cha­ri­té. Nous avons mis des test-pres­sing aux en­chères, nous al­lons réa­li­ser un al­bum dont les bé­né­fices se­ront in­té­gra­le­ment re­ver­sés à l’Ame­ri­can Civil Li­ber­ties Union (Union

amé­ri­caine pour les li­ber­tés ci­viles – NdA). Il est temps que les mu­si­ciens se re­montent les manches et fassent quelque chose. Si les mu­si­ciens les plus cé­lèbres tels que Beyoncé don­naient 1 % de tout ce qu’ils gagnent à ces as­so­cia­tions de cha­ri­té, ça ai­de­rait tel­le­ment de gens... J’es­saie de don­ner plus que ça, j’es­père in­ci­ter les autres à le faire aus­si. Main­te­nant il ne reste plus qu’à at­tendre les deux pro­chaines an­nées, et es­pé­rer que les élec­tions de mi-man­dat chan­ge­ront la donne.” D’ici là, Ty Segall au­ra-t-il en­re­gis­tré ce fan­tas­ma­go­rique al­bum col­la­bo­ra­tif avec John Dwyer, comme le veut une ru­meur in­sis­tante ? Dans un grand éclat de rires, Ty Segall dé­ment : “Je pense que ces ru­meurs sont un fan­tasme, nous n’avons ja­mais par­lé de faire quoi que ce soit en­semble. John, bien sûr, c’est le meilleur. Il est comme mon grand frère. On n’en n’a ja­mais par­lé, ça n’a ja­mais été sur la table, et j’ai le sen­ti­ment que si on ne l’a pas en­core fait à ce jour, ça n’ar­ri­ve­ra ja­mais. Mais bon, on ne sait ja­mais...”

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