THE DOORS

Aus­si bien ca­pable de ci­ter Cé­line que d’en­ton­ner une ode à la so­do­mie

Rock & Folk - - En Couverture - JO­NA­THAN WITT

“The Doors” Elek­tra/ War­ner L’in­dus­trie du disque va-t-elle une nou­velle fois ten­ter de ca­pi­ta­li­ser sur des chef­sd’oeuvre dé­jà maintes fois ré­édi­tés ? Il sem­ble­rait que ce soit le cas puisque nous abor­dons le cin­quan­tième an­ni­ver­saire d’une an­née riche en la ma­tière en com­men­çant, donc, par ce­lui du pre­mier opus des Doors. Au pro­gramme, trois ga­lettes com­pre­nant le mixage sté­réo, le (rare) mixage mo­no — tous deux sa­vam­ment dé­pous­sié­rés, avec un son pré­cis, cris­tal­lin — et en­fin huit titres en pu­blic cap­tés le 3 mars 1967 dans l’une des salles em­blé­ma­tiques de San Fran­cis­co, The Ma­trix. Ces der­niers ont ap­pa­rem­ment été ré­cem­ment dé­cou­verts, alors que l’ex­cellent la­bel Rhi­no avait dé­jà pro­po­sé un “Live At The Ma­trix ‘67” en 2008... Quoi qu’il en soit, ce­lui-ci per­met d’ap­pré­cier, avec une cap­ta­tion plu­tôt cor­recte, les Doors dans une belle forme, deux mois après la sor­tie de leur pre­mière ga­lette, ap­pe­lée à de­ve­nir his­to­rique. Les ar­ran­ge­ments en sont d’ailleurs re­pris de ma­nière fi­dèle, avec évi­dem­ment quelques fan­tai­sies d’un Jim Mor­ri­son qui adopte par­fois un drôle d’ac­cent ou bien im­pro­vise de nou­veaux vers sur “The End” (avant une ex­plo­sion haute en cou­leur : “Fuck ! Fuck !

Kill !”). Les Doors sonnent ici comme un groupe ap­pli­qué, concen­tré, sou­dé, prêt pour la gloire. Si les pre­miers clas­siques sont bien pré­sents, on pour­ra ce­pen­dant re­gret­ter l’as­pect un rien chiche de l’en­semble : huit titres seule­ment, pas de bo­nus is­su des séances stu­dio, dont on sait qu’elles avaient vu naître entre autres “Moon­light Drive” et “In­dian Sum­mer”, qui étaient par exemple pré­sents dans l’édi­tion du qua­ran­tième an­ni­ver­saire. Après un de­mi-siècle, on au­rait pu at­tendre plus de ma­tière in­édite... En ce qui concerne l’al­bum à pro­pre­ment par­ler, que dire ? Pour son pre­mier es­sai, Jim Mor­ri­son et sa bande réus­sis­saient un coup de maître, un disque in­croya­ble­ment ori­gi­nal et mo­derne pour son temps, plus en­core si l’on consi­dère qu’il a été gra­vé en juillet 1966, soit en pleine époque ga­rage, folk, blues. On pour­ra l’ex­pli­quer par la com­po­si­tion as­sez dis­pa­rate du quar­tette : un gui­ta­riste pi­quant pas­sion­né de fla­men­co (Rob­bie Krie­ger), un cla­vié­riste pro­lixe à la for­ma­tion clas­sique (Ray Man­za­rek), un bat­teur de jazz au style mar­tial (John Dens­more), pas de bas­siste... et à la tête de cet or­chestre dé­pa­reillé, bien sûr, Jim Mor­ri­son : un croo­ner poète au ma­gné­tisme hors-norme, de­ve­nu dès ses pre­mières pho­to­gra­phies une idole des sixties. La per­son­na­li­té trou­blée de ce der­nier tran­chait dé­jà à l’époque et c’est en­core le cas au­jourd’hui. Peu de gens peuvent se tar­guer d’avoir dé­truit le stu­dio Sun­set Sound à la neige car­bo­nique lors d’un bad trip au LSD-25, ou bien d’avoir lit­té­ra­le­ment ba­lan­cé une té­lé au vi­sage de son pro­duc­teur... Rep­ti­lien, let­tré, mys­té­rieux, sé­dui­sant, le Dio­ny­sos de Ve­nice Beach ne res­sem­blait à per­sonne. Jim in­car­nait le danger, exer­çait une at­trac­tion qua­si sa­ta­nique. Son style vo­cal même était in­édit, ba­ry­ton soyeux ca­pable de dé­railler dans une sorte de transe or­gas­mique. Sur cet al­bum, il touche à di­vers re­gistres, du plus tri­vial au plus re­cher­ché : il est aus­si bien ca­pable de ci­ter Cé­line (la cré­pus­cu­laire “End Of The Night”) que d’en­ton­ner une ode à la so­do­mie (“Back Door Man”, Willie Dixon via Howlin’ Wolf) ou bien de cla­mer son pen­chant pour la bi­bine en re­pre­nant un obs­cur titre de ca­ba­ret ger­ma­nique (“Ala­ba­ma Song”, Kurt Weill et Ber­tolt Brecht). Bien sûr, il se­ra ques­tion d’acide — “Break On Th­rough (To The Other Side)”, cen­su­rée — de sexe et de filles, un peu par­tout, mais aus­si de trans­cen­dance (“The Crys­tal Ship”). On ne peut pas pas­ser sous si­lence les deux plages les plus em­blé­ma­tiques, clô­tu­rant cha­cune des deux faces. D’abord “Light My Fire”, im­mense tube de l’été 1967 (dans une ver­sion tron­quée pour les be­soins de la ra­dio) et sa lé­gen­daire in­tro­duc­tion ins­pi­rée par une fugue de Bach. Un long mor­ceau fa­çon­né mé­tho­di­que­ment du­rant d’ha­ras­santes ré­pé­ti­tions me­nées par le pro­duc­teur Paul Ro­th­child qui a ai­dé à struc­tu­rer et po­lir ce qui étaient en­core de pro­met­teurs brouillons. Et puis il y a “The End”, ca­thar­sis oe­di­pienne de onze mi­nutes, lon­gueur presque re­cord à l’époque, au cours de la­quelle il est ques­tion de tuer son père et bai­ser sa mère. Un fi­nal épique, in­ouï en son temps, que ce soit sur le fond ou la forme, qui clôt une dé­mons­tra­tion de classe dans la­quelle il n’y a rien à je­ter, où tout est co­hé­rent. Les Doors ins­tal­laient là leur uni­vers, riche, ré­fé­ren­cé, im­pré­vi­sible, conqué­rant. Un chef-d’oeuvre à l’image de leur ville, Los An­geles, vé­né­neuse et mul­tiple, toxique et gran­di­lo­quente. Elek­tra, via son pa­tron Jac Holz­man, a com­pris tout ce­la très vite : d’im­menses por­traits se­ront bien­tôt pla­car­dés sur Sun­set Bou­le­vard et ce se­ra le dé­but d’une brève mais pas­sion­nante course ter­restre pour Jim, ul­time pro­phète des sixties dé­ca­dentes, et de ses apôtres.

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