Su­gar Pie DeSan­to

UMPEYLIA MARSENA BALINTON 1935 (New York)

Rock & Folk - - Beano Blues -

Au­jourd’hui Pie a l’air d’une vieille ma­que­relle in­do­chi­noise. Elle en joue. Nul ne se­ra plus cruel qu’elle ne l’est elle-même quand elle ri­di­cu­lise ce corps vi­dé de sa beau­té et de sa lé­gende, quand elle s’agrippe à l’un de ses mu­si­ciens et fait le co­chon pen­du, la tête en bas. Le re­tour en grâce a été tar­dif et fai­blard : quelques hon­neurs, mais pas de contrats. C’est tou­jours mieux que cette nuit d’oc­tobre 2006 où elle a tout per­du dans l’in­cen­die de son ap­par­te­ment d’Oak­land, son ma­ri, son chat, ses af­faires. A 71 ans, elle s’est re­trou­vée à la rue, pieds nus, sans autre bien qu’une che­mise de nuit et le den­tier de son époux, ra­mas­sé dans les dé­combres. Une oeuvre ca­tho­lique l’a re­lo­gée dans une niche et lui a four­ni des bons ali­men­taires, des an­ti­dé­pres­seurs et des som­ni­fères. Née à Brook­lyn, gran­die à Los An­geles, ses pa­rents, une mère noire et un père phi­lip­pin, l’ont bap­ti­sée Pey­lia. Lors du re­cen­se­ment de 1940, lorsque le fonc­tion­naire lui de­mande son pré­nom, elle marque un temps d’hé­si­ta­tion : “Hmm... Pey­lia.” Il note : “Umpeylia.” En phi­lip­pin : me­lon amer ( am­pa­laya). Pey­lia n’en a pas fi­ni avec les so­bri­quets gas­tro­no­miques. John­ny Otis est le par­rain du R&B à Los An­geles. De nom­breux chan­teurs re­lèvent de sa ju­ri­dic­tion. Otis leur dé­cerne des noms d’ar­tiste comme “Lit­tle Miss Su­gar Pie”, pour ce pe­tit bâ­ton de dy­na­mite sor­ti d’un gang de filles, qui veut tâ­ter du show bu­si­ness. Plus tard son ma­na­ger, l’an­cien bas­ket­teur Don Barks­dale, lui trouve le pa­tro­nyme DeSan­to, pour une rai­son qu’on ne sau­ra ja­mais. Pie au­rait pu faire la car­rière de sa co­pine Et­ta James, chef des Lu­cky 20, cette bande dont elle fai­sait par­tie. Il lui au­ra man­qué un gros hit qui l’ancre so­li­de­ment dans la mé­moire du R&B. Au moins quelques de­mi-suc­cès sup­plé­men­taires qui au­raient été bien­ve­nus après 1968. Len Chess payait 10 000 dol­lars le pri­vi­lège de l’en­re­gis­trer en 1962, il la ré­pu­die six ans plus tard pour in­suf­fi­sance com­mer­ciale. Sa vie à Oak­land se­rait en­suite

“longue et dif­fi­cile”, comme le si­gna­le­rait un jour­na­liste. Pie est un pe­tit ga­ba­rit de 43 ki­los, une es­piè­gle­rie en­fan­tine, des traits vo­lon­taires, une voix huit-cy­lindres qui peut être ca­res­sante, puis pa­ti­ner dans une rau­ci­té vi­rile. Sur scène, c’est une lo­li­ta de com­bat qui saute sur des mines, exé­cute des sal­tos ar­rière, es­ca­lade les pia­nos, éba­hit John­ny Otis en 1955, ve­nu as­sis­ter au tremplin de l’El­lis Thea­ter au cours du­quel elle écra­bouille ses concur­rents. Otis la jette aus­si­tôt dans un stu­dio. Pie évo­lue avec le hit-pa­rade, slow rock, rock’n’roll, R&B tem­pé­tueux, bal­lade doo-wop, tout ce qu’on a en­vie de chan­ter quand on a vingt ans, spé­cia­li­tés qu’elle sou­ligne d’une ride de blues. Le qua­trième 45 tours est le bon : “I Want To Know” (Vel­tone, 1960). Ce mam­bo rock mid-tem­po, chant et choeoeurs dans un unis­son contem­pla­tif, l’ac­croche à la qua­trième place des charts R&B. Vel­tone vend le titre à Chess, Pie fait ses va­lises pour Chi­ca­go en 1962. Entre 1959 et 1966, elle re­çoit ses gages de star­lette, deux an­nées dans la re­vue de James Brown à prendre les pia­nos pour des che­vaux d’ar­çon, six an­nées de glo­riole sur le mar­ché noir, une dou­zaine de singles chez Chess (Che­cker et Ca­det), quelques-uns d’un bon rap­port : “Slip-In Mules”, re­prise de “Hi-Heel Snea­kers” (Tom­my Tu­cker), “Soul­ful Dress”, “I Don’t Wan­na Fuss”, et une paire de disques qu’elle chante en duo avec Et­ta James : “Do I Make My­self Clear”, “In The Ba­se­ment”. Cer­tains titres sont co­si­gnés Pa­rham/ DeMell. Pa­rham, c’est Pie. She­na DeMell, alias Miss Mo­town, com­po­sait un peu pour Billy Ste­wart, les Su­premes ou Mar­vin Gaye. Elle fut en­chris­tée pour avoir cre­vé l’oeil de sa lo­geuse, qu’elle trou­vait ma­lé­fique. En taule, elle se pré­le­va l’oeil gauche de ses propres doigts pour ex­pier. 1964, l’AFBF et l’Eu­rope. Dans cette co­lonne des vieux mâles, Wolf, Son­ny Boy, Light­nin’ Hop­kins (“comment je les en­voyais ba­la­der,

tous ces vieux boucs”), Pie est à peine plus haute que la caisse de la contre­basse. La pe­tite jeune fille cra­quante vampe le pu­blic, mais elle sait aus­si ex­pul­ser de la scène les lour­dauds qui tentent d’y prendre pied. Dé­chue chez Chess, elle at­taque Bruns­wick (“Lo­vin’ Touch”). Hé­las, ses jours à Chi­ca­go sont comp­tés. En 1968, n’ayant plus rien à faire dans cette ville, elle re­des­cend et se pose à Oak­land. Elle bri­cole pour les pe­tits la­bels Soul Clock et sur­tout Jas­man, en­re­gis­trant une soul de plus en plus so­phis­ti­quée qui vire au funk au dé­but des an­nées 70. En 1972, elle se re­tire im­pli­ci­te­ment sur un hymne en forme de blues, “Hel­lo San Fran­cis­co”. Bien sûr, il y au­ra en­core des concerts, quelques com­pi­la­tions re­va­lo­ri­sant la pe­tite mon­naie de sa jeu­nesse, quelques al­bums chez Jas­man, quelques ru­bans que lui agrafe sa nou­velle pro­tec­trice, Bon­nie Raitt, mais Pie n’est plus sur le coup. Reste une oeuvre comp­tée mais ca­non, tou­jours bien écrite, tou­jours bien chan­tée, bien ba­lan­cée. Fi­na­le­ment, Me­lon Amer lui al­lait mieux que Tarte au Sucre. b UMP

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