Out­si­der DE PHI­LIPPE FA­LAR­DEAU

Un ou­blié des rings

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Jouer une lé­gende de la boxe avec muscles saillants, short en po­ly­es­ter et ar­cade sour­ci­lière en char­pie semble faire par­tie de la­charte de­car­rière des plus grandes stars d’Hol­ly­wood. Par­mi les plus em­blé­ma­tiques on se sou­vien­dra de Ro­bert De Ni­ro en Jake LaMot­ta dans “Ra­ging Bull” de Mar­tin Scor­sese, Will Smith en Mo­ha­med Ali dans “Ali” de Mi­chael Mann, Er­rol Flynn en James J. Cor­bett dans “Gent­le­man Jim” d’Ho­ward Hawks ou Den­zel Wa­shing­ton en Ru­bin Car­ter dans “Hur­ri­cane Car­ter” de Nor­man Je­wi­son… Et, cham­pion du monde poids lourd, Syl­ves­ter Stal­lone en Ro­cky Bal­boa. Pour le coup, un boxeur fic­tif lui. Fic­tif ? Pas tant que ça en fait… En créant le per­son­nage de Ro­cky dont il écri­vit le scé­na­rio à l’époque où il fai­sait des pa­nouilles dans des sé­ries B pro­duites par Ro­ger Cor­man (“Ca­pone”, “La Course A La Mort De L’An 2000”), Stal­lone avait dé­jà en tête son ins­pi­ra­tion prin­ci­pale. A sa­voir Chuck Wep­ner, un ou­blié des rings, qui, après avoir ga­gné quelques com­bats dès le mi­lieu des six­ties (35 vic­toires sur 51 confron­ta­tions) fi­nit par faire par­ler de lui quand il se re­trou­va face au mas­to­donte ab­so­lu : Mo­ha­med Ali. C’était le 24 mars 1975 au Ri­ch­field Co­li­seum de Cle­ve­land. Alors que le monde en­tier pen­sait que l’out­si­der (payé 100 000 dol­lars) se fe­rait la­mi­ner le mi­nois en moins de dix se­condes, ce der­nier tint quinze mi­ra­cu­leux rounds face au dieu des boxeurs (payé 1,2 mil­lion de dol­lars). Et trou­va même un pe­tit es­pace — au neu­vième round — pour ba­lan­cer deux di­rects du gauche dans la ca­ro­tide d’Ali. Pour, au fi­nal, se re­trou­ver dans les cordes, dé­fi­gu­ré, avant que l’ar­bitre n’ar­rête le com­bat. KO­tech­nique comme on dit. Bien que bat­tu, Wep­ner bâ­tit sa lé­gende sur ce com­bat à l’ar­rière-gout de duel entre Da­vid et Go­liath. Si le pre­mier “Ro­cky” n’est pas un bio­pic de Chuck Wep­ner, ce der­nier est quand même son ins­pi­ra­tion prin­ci­pale. Ro­cky Bal­boa per­dant à la fin du pre­mier opus, non pas par KO comme Wep­ner, mais par dé­ci­sion des juges. Après un ul­time com­bat (qu’il per­dit) en sep­tembre 1978, Wep­ner, re­pré­sen­tant en al­cool du co­té du New Jer­sey, aban­donne la com­pé­ti­tion après une car­rière riche en frac­tures na­sales (huit) et en points de su­ture di­vers (313 pour être exact). Ex­cellent et mé­con­nu ci­néaste qué­bé­cois, Phi­lippe Fa­lar­deau, ré­pu­té pour “The Good Lie” (sur le par­cours de trois or­phe­lins sou­da­nais en­voyés aux Etats-Unis par un or­ga­nisme hu­ma­ni­taire), est très à l’aise pour dé­man­ti­bu­ler la psy­cho­lo­gie de per­son­nages forts en gueule. Ce qu’il réus­sit avec “Out­si­der”, se­mi bio­gra­phie de Wep­ner, puis­sam­ment in­ter­pré­tée par le fas­ci­nant Liev Schrei­ber et qui, pour le coup, ar­rive à faire ou­blier son per­son­nage d’avo­cat vé­reux et psy­cho­pathe de l’ex­cel­lente sé­rie “Ray Do­no­van”. Schrei­ber s’iden­ti­fie par­fai­te­ment — voire se clone — à Chuck Wep­ner, per­son­nage mas­sif, un peu gauche, as­sez naïf et lar­gué par la vie. Un homme qui sait qu’il n’au­ra ja­mais ni l’au­ra, ni le par­cours d’une grande star du ring. A tel point que, dans le film, Wep­ner s’iden­ti­fie au boxeur dé­chu et sans ave­nir in­ter­pré­té par An­tho­ny Quinn dans l’ex­cellent “Re­quiem Pour Un Cham­pion” de Ralph Nel­son et dont il connaît les dia­logues par coeur. “Out­si­der” suit donc la deuxième par­tie de vie, la plus lose, de TheRealRo­cky (comme on l’a sur­nom­mé après le suc­cès du film de Stal­lone). Avec au pro­gramme dé­chéance (il trompe sa femme, abuse de sub­stances illi­cites, se re­trouve en taule), ré­demp­tion (il fi­nit par se cal­mer), grande ren­contre (avec Stal­lone qui le re­çoit avec res­pect et dé­vo­tion et tente même d’en faire un ac­teur) et, en­fin, le bon­heur apai­sant. Syn­thé­ti­sé ici par ce ma­gni­fique plan-sé­quence fi­nal où la caméra, par­tant du faux Wep­ner in­ter­pré­té par Liev Schrei­ber se di­rige vers le vrai qui, à 77 ans, marche, tran­quille et heu­reux, avec sa femme le long d’une plage ( ac­tuel­le­men­ten­salles).

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