A LA COUR DE BLONDIE, LES HERITIERES DE DEB­BIE HAR­RY

Suf­fit-il d’être blonde dé­co­lo­rée, d’avoir la pom­mette in­so­lente et la moue désa­bu­sée pour être une fille spi­ri­tuelle cré­dible de la New-Yor­kaise ? Non, ce se­rait trop fa­cile.

Rock & Folk - - News - PAR ISA­BELLE CHELLEY

Au jeu de l’imi­ta­tion, beau­coup ont ten­té d’être Deb­bie Har­ry

just for one day et sont vite tom­bées dans les ou­bliettes de la pop. A l’ins­tar d’un Da­vid Bo­wie, l’in­fluence de Deb­bie Har­ry a dé­pas­sé les fron­tières de la mu­sique. Son car­ré pla­tine à ra­cines sombres est de­ve­nu un clas­sique, aus­si ico­nique que le court ébou­rif­fé de Joan Jett ou la ti­gnasse grise bo­hème de Pat­ti Smith. Et la mode n’a pas fi­ni de pio­cher dans ses looks bri­co­lés de la fin des se­ven­ties — nés de sa fas­ci­na­tion pour l’âge d’or d’Hol­ly­wood et son bud­get de mu­si­cienne fau­chée s’ap­pro­vi­sion­nant dans les fri­pe­ries new-yor­kaises — pour nous les res­ser­vir en ver­sion asep­ti­sée. Mais ce qui nous in­té­resse ici, ce sont les hé­ri­tières mu­si­cales les plus convain­cantes de celle que Shir­ley Man­son dé­fi­nit comme “la plus belle fille dans n’im­porte quelle pièce, dans n’im­porte quelle ville de n’im­porte quelle pla­nète”.

Ma­don­na

Dans les co­lonnes de ce magazine, son nom peut sem­bler blas­phé­ma­toire. Pour­tant avant de se muer en créa­ture fi­gée dans le Bo­tox comme un fos­sile dans l’ambre, Ma­don­na a été, avec Deb­bie Har­ry, l’une des pre­mières ar­tistes fé­mi­nines in­dé­pen­dantes dans sa fa­çon de pen­ser et d’agir, dame de fer dans une mi­ni­jupe de ve­lours. Elle a sou­vent ci­té la co­fon­dra­trice de Blondie comme ins­pi­ra­tion, ex­pli­quant que son cô­té fort et res­pon­sable de son destin l’avait ai­dée quand elle écri­vait ses pre­mières chan­sons. Son mo­dèle, en re­vanche, n’a ja­mais été tendre avec elle, ques­tion de mau­vais ti­ming dans leurs car­rières res­pec­tives, sans doute. En so­lo après la sé­pa­ra­tion de Blondie, Deb­bie voit son étoile dé­cli­ner et la pe­tite nou­velle lui faire de l’ombre. “Ma­don­na était vrai­ment pous­sée par War­ner alors que j’étais re­lé­guée au se­cond plan,” a-t-elle dit en­suite. OK, un point pour Deb­bie. Qui, sur sa lan­cée, l’a ac­cu­sée de piller son look (pas faux), d’être plu­tôt reine du mar­ke­ting que de la pop, voire de n’être pas rock, tout en ad­met­tant qu’elle au­rait pu être aus­si cé­lèbre que Ma­don­na si elle avait tra­vaillé plus dur et été une meilleure femme d’af­faires. Ayant rha­billé la blonde am­bi­tieuse pour l’hi­ver, Deb­bie a fi­ni par re­con­naître que “Bor­de­line” était une bonne chan­son. OK, elle est sor­tie en 1984 et Ma­don­na n’en est que l’in­ter­prète, mais c’est un dé­but...

Ali­son Gold­frapp

Entre elles, il y a d’abord cette his­toire d’iden­ti­tés brouillées. Ali­son a don­né son nom de fa­mille au duo qu’elle forme avec Will Gre­go­ry et Deb­bie Har­ry est sou­vent confon­due avec Blondie (un vieux sur­nom ce­ci-dit). Et ce cha­risme qui re­lègue leurs par­te­naires dans l’ombre... Et puis, “De­nis” a été l’un des pre­miers disques ache­tés par Ali­son. Quand celle-ci se lance dans la mu­sique dans les an­nées 1990 et se la­mente de ne pas voir sa car­rière dé­col­ler, elle s’ac­croche à l’idée que Deb­bie Har­ry a at­ten­du la tren­taine pour si­gner un contrat avec une mai­son de disques. Mais c’est en 2005 que le duo rend hom­mage à Blondie avec son troi­sième al­bum, “Su­per­na­ture”, cock­tail de pop syn­thé­tique sexy et de new wave élé­gante. Sur cer­tains titres, Ali­son Gold­frapp chante à la ma­nière d’une pe­tite soeur de Deb­bie Har­ry, co­quine et bla­sée, es­souf­flée comme après une par­tie de jambes en l’air et dis­tante à la fois. Un exer­cice ris­qué, mais réus­si, puisque “Su­per­na­ture” reste l’un des al­bums les plus ex­ci­tants du duo à ce jour.

Beth Dit­to

La pe­tite bombe ron­douillarde, mi­li­tante des droits LGBT de­puis ses dé­buts avec son ex-groupe Gos­sip, bête de scène prête à bous­cu­ler les men­ta­li­tés (on se sou­vient de cette une du NME où elle po­sait, avec pour seul vê­te­ment, un re­gard de dé­fi) n’a ja­mais ca­ché son in­té­rêt pour la mode. Et lan­çant en 2016 sa vraie ligne de vê­te­ments pour filles très en formes, elle a men­tion­né Deb­bie Har­ry par­mi ses mo­dèles en ma­tière de style. On la croit sur pa­role. Il traîne sur in­ter­net une pa­lan­quée de vieilles pho­tos de Beth ar­bo­rant une robe rayée qui res­semble étran­ge­ment à l’un des looks em­blé­ma­tiques de la chan­teuse de Blondie. Mais au-de­là de l’as­pect chif­fons (à ne pas né­gli­ger dans le rock tout de même), les deux di­vas se sont réunies pour un duo en 2013. Le titre de rock syn­thé­tique, “A Rose By Any Name”, res­te­ra sur­tout mé­mo­rable pour cette phrase : “que tu sois un gar­çon ou une fille, je t’ai­me­rais tout au­tant”, am­bi­guë comme il faut (en réa­li­té, la pa­ro­lière en­ceinte s’adres­sait à son futur bé­bé). Lors de cette col­la­bo­ra­tion, Beth Dit­to a re­çu un pré­cieux conseil de son aî­née :

“Ma­quille-toi tou­jours seule”. Qu’elle s’est em­pres­sée de ne pas suivre, évi­dem­ment...

Ka­ren O (Yeah Yeah Yeahs)

En­core une his­toire de choc mu­si­cal et es­thé­tique... Ka­ren Or­zo­lek est une ado­les­cente qui s’en­nuie dans le New Jer­sey lors­qu’elle en­tend “Rap­ture” pour la pre­mière fois. Elle reste sous le choc : une jo­lie fille qui rappe, elle n’est pas ha­bi­tuée. La pre­mière ren­contre entre elle et son hé­roïne n’a pour­tant rien d’idyl­lique. Ka­ren noie un cha­grin d’amour dans un bar quand elle aper­çoit Deb­bie Har­ry et vient lui confier ses dif­fi­cul­tés sur le fait d’être une fille dans un monde de gar­çons. Et s’en­tend ré­pondre, “ché­rie, pro­fites-en

tant que ça dure”. Elle met­tra des an­nées à com­prendre la sa­gesse ca­chée de cette phrase... Les Yeah Yeah Yeahs ont ap­pli­qué quelques bonnes re­cettes de leurs pré­dé­ces­seurs new-yor­kais : prendre par­fois les fans à re­brousse-poil, se ris­quer à faire dan­ser ceux qui se croient trop co­ol pour ça.

Shir­ley Man­son (Gar­bage)

En 2006, lorsque Blondie entre au Rock’n’Roll Hall of Fame, c’est Shir­ley Man­son qui fait le dis­cours d’in­tro­ni­sa­tion, re­con­nais­sant au groupe son énorme in­fluence dans la réa­li­sa­tion de ses propres am­bi­tions mu­si­cales. Ado­les­cente, l’Écos­saise mal dans sa peau s’adonne à l’au­to­mu­ti­la­tion avant de dé­cou­vrir les joies de la ré­bel­lion. Ses mo­dèles s’ap­pellent Pat­ti Smith, Ch­ris­sie Hynde et Deb­bie Har­ry. Quelques an­nées plus tard, cla­vié­riste et cho­riste du groupe Good­bye Mr. Macken­zie, elle est re­pé­rée par le ma­na­ger de Blondie qui l’en­cou­rage à al­ler dans la lu­mière. Le grand saut réa­li­sé, Shir­ley li­bère sa Deb­bie in­té­rieure, in­ter­prète les chan­sons de Gar­bage (groupe doué pour mé­lan­ger gui­tares, syn­thés, rock et pop cat­chy) avec ce même cock­tail en­tê­tant de froi­deur, de me­nace et de sen­sua­li­té. Aux der­nières nou­velles, Shir­ley et Deb­bie au­raient en­re­gis­tré un titre dis­co pour la B.O. de la sé­rie “Ame­ri­can Gods” et tour­ne­ront cet été aux USA avec leurs groupes res­pec­tifs. Quel abru­ti a dit qu’il ne fal­lait ja­mais ren­con­trer ses idoles ?

Ain­si en 2009, le groupe sort “It’s Blitz !”, qui s’éloigne du punk ar­ty des dé­buts et louche cô­té dis­co, scan­da­li­sant cer­tains ra­bat-joie comme Blondie l’a fait à l’époque de “Heart Of Glass”.

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