VIV ALBERTINE

La gui­ta­riste des Slits pu­blie ses mé­moires, francs et tran­chants comme son jeu de Ri­cken­ba­cker.

Rock & Folk - - Sommaire 599 - Isa­belle Chel­ley

Lire “De Fringues, De Mu­sique Et De Mecs” peut sus­ci­ter, même au­près d’un pu­blic aver­ti, ha­bi­tué aux re­bon­dis­se­ments les plus roc(k)am­bo­lesques de l’au­to­bio­gra­phie rock, une cer­taine in­cré­du­li­té. Car en ma­tière de réa­li­té plus folle que la fic­tion, Viv Albertine s’y connaît. Au­cun scé­na­riste n’au­rait ima­gi­né l’ex-gui­ta­riste des Slits, groupe punk tri­bal et ex­pé­ri­men­tal féminin, se re­con­ver­tir en prof d’aé­ro­bic au dé­but des an­nées 1980. Ou res­ti­tué le ton di­rect du livre, son hon­nê­te­té, son mé­lange de fond et de lé­gè­re­té. Un ou­vrage qui mé­rite de fi­gu­rer aux cô­tés de “Just Kids” de Pat­ti Smith, “Girl In A Band” de Kim Gor­don ou “Hun­ger Makes Me A Mo­dern Girl” de Car­rie Brown­stein.

Pan­ta­lon et veste noirs, boots à ta­lons plats, ma­quillage dis­cret : Viv Albertine as­sume son âge avec la même grâce que ses er­reurs au fil des pages de son livre. Avant de com­men­cer l’in­ter­view, elle nous tend un plan de Pa­ris pour qu’on lui in­dique nos meilleures adresses de shop­ping. Le cha­pitre fringues tem­po­rai­re­ment ex­pé­dié, pas­sons à la mu­sique,

après un dé­tour par la pre­mière phrase de l’ou­vrage : “Pour écrire son au­to­bio­gra­phie il faut être un sa­cré connard, ou alors c’est qu’on est fau­ché.” Ce qui ne dit pas dans quelle ca­té­go­rie elle se range... “Les deux. Je me sen­tais em­bar­ras­sée à l’idée d’écrire mes mé­moires. Ce n’est pas punk du tout. On pen­sait de fa­çon éga­li­taire, alors pour­quoi suis-je spé­ciale au point d’écrire mes mé­moires ? Ce livre est truf­fé de toutes mes er­reurs. Au bout d’un an à le pro­mou­voir, à par­ler de pipes ra­tées,

d’avor­te­ment, d’être vi­rée de groupes et de bou­lots, ça ne m’a plus af­fec­tée. Ça a été une thé­ra­pie for­mi­dable. On peut en­jo­li­ver sa vie, mais je vou­lais dé­crire la vé­ri­té. Je ne croyais pas pou­voir être dans un groupe parce qu’au­cune fille ne le fai­sait, je n’avais pas de mo­dèle. Celles qui réus­sis­saient étaient très brillantes comme Jo­ni Mit­chell. Trop à part pour que je les co­pie.” Tout fon­du de mu­sique se re­con­naî­tra dans la ré­ac­tion de Viv, 10 ans, dé­cou­vrant les Beatles avec sa ba­by­sit­ter. “Ça a été une éva­sion pour moi. J’avais une vie cul­tu­relle très pauvre. L’An­gle­terre dans les an­nées 70 était très froide, le sys­tème de classes res­tait très ri­gide. Il y avait de la vio­lence chez moi, je n’avais pas de livre, d’ac­cès à l’art. N’im­porte quoi à cet âge-là au­rait pu me faire cet ef­fet. Les Beatles ont été un dé­clen­cheur. J’ai com­pris qu’il y avait autre chose, de l’ex­ci­ta­tion, de la co­lère puisque ‘Can’t Buy Me Love’ com­mence par un cri. J’ai eu l’im­pres­sion qu’il exis­tait un autre monde qu’on m’avait ca­ché.” A 19 ans, elle part l’ex­plo­rer dans le Londres des squats et traîne avec la fu­ture aris­to­cra­tie punk, de Mick Jones au vi­cieux Sid, de Vi­vienne West­wood à Don Letts, avant d’être contac­tée par les Slits, quatre filles dés­in­hi­bées, avec à leur tête une fu­rie de 14 ans, Ari Up. C’est une bo­hème cras­seuse et fau­chée, où la créa­ti­vi­té bouillonne. La vio­lence aus­si. “C’était ter­ri­fiant. En par­ti­cu­lier à nos concerts. Ve­nir voir un groupe de jeunes femmes et avoir peur d’elles, craindre qu’on saute de scène pour com­mettre un acte violent ou que le pu­blic le fasse, c’était in­ha­bi­tuel.” Pour­tant, en li­sant l’his­toire of­fi­cielle du punk, on a pu croire que le mou­ve­ment avait abo­li les dif­fé­rences, y com­pris entre les sexes. Etrange alors que les groupes fé­mi­nins, Slits in­clues, aient été re­lé­gués au se­cond plan. “Oui, on a été ex­clues, Ari en était fu­rieuse. Grâce à in­ter­net, on a été re­dé­cou­vertes par une jeune gé­né­ra­tion qui a fouillé dans les ar­chives.” On aborde l’hé­ri­tage des Slits. “J’en vois des traces par­fois. On a été par­mi les pre­mières à fu­sion­ner les genres mu­si­caux, reg­gae, world, etc. J’en­tends l’hé­ri­tage de mon jeu de gui­tare et de mon son, mais pas de notre at­ti­tude. On ne fai­sait pas de com­pro­mis, on était agres­sives, on de­vait l’être, on était pas­sion­nées, prêtes à ris­quer notre sé­cu­ri­té, notre sé­duc­tion, notre ar­gent... Le risque a dis­pa­ru de la mu­sique.”

Ef­frayantes

Pen­dant six ans, les Slits vont re­pous­ser les limites du son et du bon goût, se faire at­ta­quer par des cin­glés dans la rue, vi­rer de chambres d’hô­tels puis d’Is­land Re­cords, voir le vent de la ré­volte tour­ner, les com­mer­ciaux rem­pla­cer les pas­sion­nés dans les mai­sons de disques et fi­nir par je­ter l’éponge. Viv Albertine ou­blie la gui­tare pour des dé­cen­nies, une dé­ci­sion qu’on a du mal à com­prendre. “L’An­gle­terre est une île et il n’y avait que deux sta­tions de ra­dio, deux jour­naux mu­si­caux, c’était très étri­qué, dès qu’on avait eu ses cinq mi­nutes de gloire, c’était fi­ni. Mar­ga­ret That­cher était au pou­voir. Au lieu de faire du bou­can, tout le monde a es­sayé de vivre comme les Amé­ri­cains. Le pays a mu­té. La mu­sique aus­si. C’est de­ve­nu une in­dus­trie. La classe moyenne a rem­pla­cé les élec­trons libres, s’est dit qu’elle pou­vait faire car­rière dans le rock. Quand j’étais dans un groupe, cette at­ti­tude était dé­gueu­lasse, à l’op­po­sé de nos as­pi­ra­tions.” On la soup­çonne donc, hum, d’ado­rer l’idée que le punk entre au mu­sée pour ses 40 ans. “La der­nière ex­po­si­tion à Londres est mé­diocre. Au­cun vrai punk n’a vou­lu y par­ti­ci­per. A l’époque, on nous em­pê­chait de faire des concerts, de pas­ser à la ra­dio, et main­te­nant, on veut nous mettre au mu­sée ? Al­lez vous faire foutre. C’est pour ce­la que Joe Cor­ré (fils de Vi­vienne West­wood et Mal­colm McLa­ren) a brû­lé toute cette me­mo­ra­bi­lia, pour dire : ‘vous ne consi­gne­rez pas le punk au mu­sée.’” No past. Suite lo­gique de no fu­ture. La vague de nostalgie n’a pour­tant pas épar­gné les Slits. En 2005, le groupe est re­ve­nu sous le nom de New Slits, avec Ari Up et la bas­siste Tes­sa Pol­lit. Viv Albertine a dé­cli­né l’in­vi­ta­tion, ne jouant que pour deux concerts. Une ex­pé­rience à pro­pos de la­quelle on la sent mi­ti­gée dans le livre, entre plai­sir de re­voir ses amies et ma­laise de ne pas re­trou­ver la créa­ti­vi­té des dé­buts. “Je ne suis pas d’ac­cord avec les New Slits. Elles gâchent notre hé­ri­tage. Tout ce qu’on a fait reste gé­nial... Et c’était im­pos­sible de le re­faire dans les an­nées 1990. Les gens pensent qu’en voyant les New Slits, ils ont vu les Slits. Pa­reil pour les vieux Pis­tols. Si tu n’étais pas là à l’époque, c’est trop tard.” La conver­sa­tion re­vient sur les fringues, leur lien de tou­jours avec le rock. “On choi­sis­sait sou­vent nos groupes fa­vo­ris en fonc­tion de leur look et de leurs po­chettes.” Idéal pour la fu­ture gui­ta­riste d’un groupe dont la po­chette du pre­mier al­bum, “Cut”, reste ico­nique. Les Slits, vê­tues de pagnes et de boue, re­gard fé­roce, plus guer­rières que sexy, rac­cord avec leur mu­sique. Un vi­suel qui n’a pour­tant pro­vo­qué au­cune contro­verse chez Is­land en 1979. “Il n’y avait qu’un res­pon­sable, Ch­ris Bla­ck­well et s’il va­li­dait, c’était bon. Les mecs trou­vaient ça ef­frayant. Et si des filles nues ont l’air ef­frayantes, c’est une réus­site ! On l’a fait pour deux rai­sons. On s’iden­ti­fiait à la mu­sique tri­bale et comme on était des pa­rias dans notre pays, on for­mait une pe­tite tri­bu. Et puis­qu’on sen­tait que notre mu­sique se­rait in­tem­po­relle, on ne vou­lait pas que nos looks soient da­tés.”

Vê­tues de pagnes et de boue, plus guer­rières que sexy

Livre “De Fringues, De Mu­sique Et De Mecs” (Bu­chet-Chas­tel)

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