RIDE

Ré­vé­ré de­puis qu’il n’était plus là, le groupe ox­for­dien a dé­ci­dé de re­par­tir pour un tour. En­tre­tien avec Mark Gar­de­ner et An­dy Bell, deux gen­tils­hommes qui maî­trisent l’art de vieillir avec élé­gance.

Rock & Folk - - Sommaire 599 - Jé­rôme Rei­jasse

C’était peut-être le si­lence le plus triste de la mu­sique an­glo-saxonne. 20 ans sans disque de Ride, le groupe d’Ox­ford for­mé en 1988, par Mark Gar­de­ner et An­dy Bell, voix et gui­tares, et qui of­frit ses lettres de noblesse à un style, le shoegaze, avec un pre­mier al­bum inou­bliable, “Now­here” et ses gui­tares vor­tex, ses voix d’anges dé­chus, ses mé­lo­dies for­mi­dables. Ride sa­vait y faire et a pré­fé­ré se sa­bor­der avant de se trans­for­mer en U2 ou une autre en­ti­té mons­trueuse du genre. Le temps a pas­sé. On pour­rait éta­blir ici une liste des ac­ti­vi­tés des membres de Ride après le split mais ce­la ne ser­vi­rait à rien. An­dy a joué avec Oa­sis. Voi­là. Le reste ap­par­tient dé­jà au pas­sé, à l’ou­bli. “Wea­ther Dia­ries” est donc ce nou­vel al­bum tant at­ten­du et re­dou­té. Le pa­ri est ga­gné. Haut la main. Ride a pré­fé­ré, aux fla­sh­backs qui brûlent les yeux et les oreilles, l’aven­ture so­nique sans fi­let, la quête de la chan­son éter­nelle, celle qui illu­mine la chambre d’un ado­les­cent. Ici, de la pop flan­ge­ri­sée et han­tée, des en­vo­lées su­blimes, des nappes qui trouent la peur, des tour­billons qui em­mènent loin. Ride n’était donc pas qu’un fan­tas­tique groupe mé­téo­rite. Non. Ride va écrire l’ave­nir. An­dy Bell et Mark Gar­de­ner, ac­cueillants et to­ta­le­ment re­lâ­chés, re­çoivent dans un hô­tel plan­qué au fond d’une cour pa­ri­sienne. A l’en­trée, une plaque com­mé­mo­ra­tive an­nonce que vé­cut dans ces lieux Louis Arm­strong. Mais il n’y a au­cune trom­pette dans le disque de Ride. Tant mieux.

ROCK&FOLK : Pour­quoi ce re­tour de Ride ?

Mark Gar­de­ner : C’est un long voyage... Si Ride re­vient, c’est dé­jà parce que nous avons ap­pris à re­de­ve­nir des amis, ces der­nières an­nées. On a com­men­cé à se re­voir, à re­prendre contact. Et puis, il y a eu ces pro­po­si­tions pour re­mon­ter sur scène. Nos agen­das res­pec­tifs nous le per­met­taient, on a dé­ci­dé d’ac­cep­ter. Trois se­maines en­semble à nou­veau, à jouer notre mu­sique.

R&F : Et un gros chèque on ima­gine ? Les re­for­ma­tions sont lé­gion ac­tuel­le­ment. Comme si le pas­sé avait plus de va­leur que le pré­sent d’une cer­taine fa­çon...

Mark Gar­de­ner : Vous avez rai­son, on a été bien payé pour ça. Ce­la n’avait rien à voir avec du bé­né­vo­lat...

An­dy Bell : Mais on a payé nos im­pôts, sans éva­sion fis­cale ni rien (rires). Ride n’a pas de compte en banque aux Ba­ha­mas ou ailleurs. Contrai­re­ment à d’autres...

Mark Gar­de­ner : Bref, on ac­cepte ces trois se­maines de concerts. Et l’ar­gent qui va avec, oui. Ce­la fai­sait quelques an­nées qu’on se re­voyait, une à deux fois par an, on se re­trou­vait au­tour d’une bière ou d’un thé pour dis­cu­ter, par­ler de nos pro­jets, nos fa­milles... Le temps a aus­si ai­dé. Au dé­but de Ride, on était en­core des ga­mins, on se pen­sait im­mor­tels. Et puis, tu vieillis, tu tra­verses des tem­pêtes et tu com­prends que l’im­mor­ta­li­té est un concept plu­tôt foi­reux (rires). R&F : Avant de par­ler d’au­jourd’hui, les fans de Ride doivent aus­si se de­man­der pour­quoi le groupe a un jour dé­ci­dé de tout ar­rê­ter ? Mark Gar­de­ner : Il y a tou­jours eu chez Ride comme chez Crea­tion, notre la­bel à l’époque, cette évi­dence du crash. Comme s’il était ins­crit dans notre ADN quelque part...

An­dy Bell : Cette fa­ta­li­té a tou­jours été as­su­mée chez Ride. On fait ce disque, on en fait un autre to­ta­le­ment dif­fé­rent et après, on se sé­pare. C’était un pro­ces­sus as­sez na­tu­rel fi­na­le­ment. Un groupe sui­ci­daire ? Peut-être oui... Mu­si­ca­le­ment, cer­tai­ne­ment (rires). R&F : Votre disque obli­ga­toire, c’est bien sûr “Now­here”, un al­bum qui a re­tour­né une gé­né­ra­tion, en 1990. Avec le re­cul, vous le voyez comme un ca­deau ou comme une ma­lé­dic­tion ? An­dy Bell : Je n’avais ja­mais pen­sé à ça de cette ma­nière, ja­mais.

Mark Gar­de­ner : Moi non plus. Pour moi, nos disques sont comme des jour­naux in­times, des car­nets de bord qui ont fixé un mo­ment pré­cis de nos exis­tences. Mais quand tu y penses, dans “Now­here”, on avait mis toutes nos exis­tences, vu que c’était un pre­mier al­bum. Et là, pour ce nou­veau disque, c’est un peu la même chose, on a lais­sé pas­ser 18 ans avant de l’en­re­gis­trer, c’est vrai­ment comme un nou­veau dé­but, une nou­velle nais­sance... An­dy Bell : Mark, tu t’em­balles là.

Mark Gar­de­ner : Ouais, peut-être un peu...

R&F : C’est un pa­ri ris­qué d’avoir été culte et de re­ve­nir avec un nou­vel al­bum. Est- il pos­sible de dé­pas­ser le poids du pas­sé ? D’évi­ter sa propre ca­ri­ca­ture ?

An­dy Bell : Juste après l’an­nonce de nos concerts de re­for­ma­tion, on a en­re­gis­tré des jams in­for­melles. Et on l’a fait à maintes re­prises. C’était as­sez abs­trait, sans contrainte. Ces jams ont des­si­né une di­rec­tion pour l’al­bum. Quelque chose de nou­veau. Sur scène, on a aus­si pas mal im­pro­vi­sé. Il y a des titres de “Now­here” qui se prêtent as­sez à ça, on en a pro­fi­té. Mais c’est vrai qu’on a aus­si joué pen­dant ces concerts nos vieilles chan­sons. Alors, for­cé­ment, dif­fi­cile d’ef­fa­cer le pas­sé dans ces condi­tions. Mais on sa­vait que si on es­sayait de répéter ce qui avait dé­jà été fait, on...

Mark Gar­de­ner : On se condam­nait à dis­pa­raître à nou­veau.

Pieds dans le ta­pis

R&F : Évi­dem­ment ! Si cet al­bum n’avait pas été bon, avait bé­gayé votre ta­lent pas­sé, au­cun fan ne vous l’au­rait par­don­né, au­cun. C’est avec une cer­taine crainte que l’on a écou­té ce “Wea­ther Dia­ries”, la crainte d’en­tendre des vieux cy­niques se prendre les pieds dans le ta­pis shoegaze en 2017... An­dy Bell : Et alors, verdict ?

R&F : Un sou­la­ge­ment to­tal. Ride reste Ride, im­pré­vi­sible, aé­rien, loin des codes...

Mark Gar­de­ner : Ride a tou­jours eu cette force de re­fu­ser les rac­cour­cis, les fa­ci­li­tés. On sa­vait que l’hé­ri­tage lais­sé par Ride mé­ri­tait mieux qu’une re­dite, qu’un pe­tit disque mes­quin. Il n’était pas ques­tion de re­ve­nir pour faire de la merde. C’est un disque hon­nête, qui ne triche pas, un disque, oui, trans­pa­rent d’une cer­taine fa­çon. Je crois qu’il res­semble aux hommes que nous sommes de­ve­nus.

R&F : Du coup, ce nou­veau disque, vous le pré­sen­te­riez comment ?

An­dy Bell : On a d’abord ima­gi­né que la sé­pa­ra­tion n’avait ja­mais eu lieu. Comme si on avait conti­nué à faire des disques en fait. Pour moi, ce disque n’est pas une grande dé­cla­ra­tion, un cons­tat gran­di­lo­quent. C’est une col­lec­tion de chan­sons qui ra­content ce que l’on res­sent. Elles parlent de la si­tua­tion mon­diale ac­tuelle comme du fait de perdre un ami cher, d’amour et de choses fu­tiles. Ce n’est pas l’al­bum ul­time de Ride. On ne vou­lait pas être dans la sur­en­chère.

R&F : De quoi parle Ride dans ses chan­sons ?

An­dy Bell : A l’époque, sur­tout de cette vo­lon­té de fuir notre ville, cette mo­ti­va­tion d’al­ler voir ailleurs. De par­tir pour Londres, de dé­cou­vrir le monde, de dé­truire l’en­nui. Au­jourd’hui, on aborde la po­li­tique un peu de la même ma­nière. La si­tua­tion est tel­le­ment dingue, tel­le­ment ef­frayante, qu’on a cette en­vie de fuir tout ça, de s’échap­per. Par exemple, la chan­son “All I Want” avec des phrases comme “All I want is to

leave this time”. L’éva­sion reste un thème cher à Ride.

R&F : En écou­tant ce nou­vel al­bum, on com­prend aus­si que Radiohead vous doit beau­coup. Et ici et là, cer­taines so­no­ri­tés ne sont pas si éloi­gnées de Cure.

An­dy Bell : C’est vrai. La der­nière chose que l’on a faite avant d’en­trer en stu­dio, c’est d’ou­vrir pour les Cure à un fes­ti­val. On en a pro­fi­té d’ailleurs pour jouer de nou­velles chan­sons. Mais pen­dant les ré­pé­ti­tions, on se di­sait : “Il faut qu’on impressionne les Cure, il le faut !”

Mark Gar­de­ner : Ro­bert Smith a tou­jours été fan de Ride. Il avait même dé­cla­ré qu’on avait di­rec­te­ment in­fluen­cé l’un de ses al­bums, ce­lui après “Di­sin­te­gra­tion” je crois... Il a aus­si re­mixé “Va­pour Trail”, il y a un ou deux ans. On lui a don­né les bandes et il en fait sa propre ver­sion. En fait, il en a même fait deux ver­sions. Quant à Radiohead, je ne sais pas. Ce n’est pas à moi de le dire... On me dit sou­vent que Ride a in­fluen­cé des di­zaines de groupes. Peut-être. Tant mieux, non ?

Al­bum “Wea­ther Dia­ries” (Wi­chi­ta Re­cor­dings/ PIAS)

“Ride n’a pas de compte en banque aux Ba­ha­mas”

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