Ok­ja

Entre pha­co­chère gras, tou­tou do­mes­tique et hip­po­po­tame se­rein

Rock & Folk - - Le Film Du Mois - DE BONG JOON- HO

Les temps changent...

Après l’ar­ri­vée de la cou­leur puis du son, on vit dé­sor­mais la troi­sième grande ré­vo­lu­tion du sep­tième art : le pas­sage du ci­né­ma au pe­tit écran. Sans pas­ser par le ci­né­ma. Comme ça. Di­rect. En res­tant pei­nard chez soi, les or­teils dans les ba­bouches. Le câble, le DVD, la VOD ne rem­pla­ce­ront bien sûr ja­mais la ma­gie de la salle. Son écran ma­jes­tueux, ses ri­deaux de ve­lours rouge, ses fau­teuils en skaï et son ou­vreuse sexy, dea­leuse de glaces Mi­ko (pe­tite nos­tal­gie des an­nées 70). Al­ler en salle ou res­ter chez soi donc. Le choix de­vient de plus en plus rude quand, d’un cô­té, on se noie dans les block­bus­ters pho­to­co­piés (voir les “Trans­for­mers” et “Spi­der­man” de cet été), les co­mé­dies ré­gres­si­vo/ ro­man­ti­co/ ca­far­deuses fran­çaises aux titres re­pous­soirs (“Ma­rie-Fran­cine”, “Mon Pous­sin”) et des ki­lo­tonnes de films d’au­teur a prio­ri in­tri­gants mais dont les af­fiches gra­nu­leuses et la dis­tri­bu­tion li­mi­tée font de plus en plus hé­si­ter le spec­ta­teur à faire le dé­pla­ce­ment. Sur­tout quand quinze nou­veaux films (mi­ni­mum) dé­barquent chaque se­maine. Et ce au mo­ment même où la chaîne vo­race Net­flix pro­pose de fa­çon mé­tro­no­mique des films de qua­li­té dont, jus­te­ment, on re­grette qu’ils ne sortent pas en salles ! Au ha­sard : “Beast Of Na­tion” sur le par­cours trau­ma­tique d’un en­fant sol­dat afri­cain hap­pé par la guerre ci­vile, “The Dis­co­ve­ry”, étrange love sto­ry sur fond de boucle tem­po­relle et de pa­ra­dis rê­vé ou “Tigre Et Dra­gon 2” qui fait re­naître avec élé­gance les grandes heures des films de sabre hong­kon­gais des an­nées 70. Net­flix as­sure tel­le­ment que des réa­li­sa­teurs re­nom­més se bous­culent dé­sor­mais au por­tillon de la chaîne pour des pro­jets que le ci­né­ma leur re­fuse dé­sor­mais. Genre So­fia Cop­po­la avec “A Very Mur­ray Ch­rist­mas” où Bill Mur­ray, dans son propre rôle, cé­lèbre l’es­prit de Noël à la fa­çon d’une étrange fin de par­cours hu­mo­ris­tique. Net­flix an­nonce ain­si pour les mois à ve­nir d’autres films ex­ci­tants. Comme “The Mute” de Dun­can Jones (le fils de Da­vid Bo­wie), dé­lire SF au look “Blade Run­ner”, “Ge­rald’s Game” de Mike Fla­na­gan, adap­ta­tion du ro­man “Jes­sie” de Ste­phen King pu­blié en 1992 et “The Irish­man”, le pro­chain film de gang­ster de Scor­sese réunis­sant De Ni­ro et Pa­ci­no. Tel le blob, Net­flix avale tous les ta­lents sur son pas­sage. Y com­pris les réa­li­sa­teurs étran­gers re­nom­més. Voir Bong Joon-ho, le meilleur réa­li­sa­teur co­réen d’au­jourd’hui ca­pable de sla­lo­mer entre film de monstre dé­ca­pant post-God­zilla (“The Host”) et po­lar dé­ca­lé via son chef-d’oeuvre “Me­mo­ries Of Mur­ders” (res­sor­ti en salles ce 5 juillet en ver­sion res­tau­rée). Bong Joon-ho est aus­si un des rares ci­néastes ca­pable de faire des films à la fois in­tel­li­gents et po­pu­laires. Et le prouve une nou­velle fois avec “Ok­ja”, dé­lire din­go entre SF, drame fa­mi­lial, road mo­vie aven­tu­reux et film de monstre co­ol. Soit l’ami­tié entre une pe­tite fille vi­vant avec son grand-père dans les mon­tagnes et un étrange ani­mal — un Ok­ja — sorte d’hy­bri­da­tion entre le pha­co­chère gras, le tou­tou do­mes­tique et l’hip­po­po­tame se­rein. Une créa­ture sym­pa­thique kid­nap­pée par une mul­ti­na­tio­nale vé­reuse dans le but d’en faire un éle­vage de masse des­ti­née plus tard à la consom­ma­tion des mé­nages. La pe­tite fille va alors tout faire pour ré­cu­pé­rer son (énorme) dou­dou de com­pa­gnie... Bong Joon-ho, traite son film comme une fable pro éco­lo et an­ti­ca­pi­ta­liste bar­dé de mé­lan­co­lie et d’hu­mour ré­demp­teur, et montre aus­si au pas­sage une vi­sion acide et iro­nique d’une cer­taine so­cié­té co­réenne, point com­mun de tous ses films. “Ok­ja”, qui peut aus­si se voir comme un si­mi­li re­make de “King Kong” (on en­lève un monstre de son lieu de vie pour en faire un phé­no­mène de foire à la ville) contient une der­nière par­tie dé­chi­rante d’émo­tion, mé­ta­phore des camps de re­fu­giés ou des mil­liers d’autre Ok­ja, par­qués der­rière des grillages, at­tendent tris­te­ment leur sort. Les ef­fets spé­ciaux, ab­so­lu­ment in­croyables (à la “Ju­ras­sic Park”), donnent un hu­ma­nisme to­tal à la bête qui semble conte­nir dans ses yeux toute l’in­no­cence et la bon­té d’un monde dé­fi­ni­ti­ve­ment per­du dans les affres de la mon­dia­li­sa­tion dés­in­car­née et la sur­con­som­ma­tion in­utile ( Dis­po­ni­ble­surNet­flix).

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