TYSEGALL

Fraî­che­ment tren­te­naire, le Ca­li­for­nien sort un EP, “Fried Shal­lots” et évoque les nom­breux pro­jets qu’il a sur le feu.

Rock & Folk - - Mes Disques A Moi - RE­CUEILLI PAR JO­NA­THAN WITT - PHO­TOS TI­TOUAN MASSE

C’est au len­de­main de sa par­ti­ci­pa­tion à la Route du Rock que l’on ren­contre Ty Se­gall dans un hô­tel plu­tôt cos­su du on­zième ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Dé­ten­du et af­fable, notre gé­nial blon­di­net avale son sixième ca­fé de la jour­née sur la ter­rasse, et se montre tel qu’il est : sans chi­chi ni pré­ten­tion, à la fois jo­vial et sen­sible, in­croya­ble­ment culti­vé et fon­da­men­ta­le­ment épris de li­ber­té.

Té­lé­phone mu­ral et agenda pa­pier

Ty Se­gall, donc, est en train de sillon­ner la France avec un nou­veau groupe, bap­ti­sé The Free­dom Band, com­po­sé ce­pen­dant de ses col­la­bo­ra­teurs ha­bi­tuels : Mi­kal Cro­nin à la basse, Char­lie Moo­thart aux fûts, Em­mett Kel­ly à la gui­tare et Ben Boye aux cla­viers. Avec une phi­lo­so­phie dif­fé­rente : “L’idée est de ne pas avoir de li­mite. Sur scène, on im­pro­vise plus, c’est un état d’es­prit par­ti­cu­lier. On fait la pro­mo­tion

de la li­ber­té d’opi­nion, d’es­prit, et de la po­si­ti­vi­té.” Des mots qui ré­sonnent, tant on sait que Ty Se­gall fut cho­qué par l’ac­ces­sion au pou­voir de Do­nald Trump. En guise de ri­poste, il a dé­ci­dé de re­ver­ser une par­tie des re­cettes de son nou­vel EP, “Fried Shal­lots”, à une as­so­cia­tion nom­mée Ame­ri­can Ci­vil Li­ber­ties Union. Dès que l’on évoque le su­jet, sa mine se fait plus grave, et l’on sent même l’émo­tion poindre : “C’est vrai­ment une as­so­cia­tion gé­niale, qui aide à dé­fendre les li­ber­tés ci­viles de chaque Amé­ri­cain. Des gens qui prennent en charge ab­so­lu­ment tous les cas et aident à trou­ver des fonds pour en­ga­ger les avo­cats dont on peut avoir be­soin pour une af­faire. Ils es­saient d’ai­der tout le monde. Je trou­vais ça mieux de m’im­pli­quer avec une as­so­cia­tion qui pos­sède un large spectre d’ac­ti­vi­tés, plu­tôt qu’une autre plus spé­ci­fique. L’état de l’Amé­rique est vrai­ment étrange et, on peut le dire, mer­dique. Je fais ce que je peux, à mon échelle, mais je fe­rai cer­tai­ne­ment en­core da­van­tage à l’ave­nir.” Par­tant de là, il était évident que Ty Se­gall pos­sè­de­rait un avis bien tran­ché sur la ré­cente po­lé­mique qui a se­coué le pe­tit monde du ga­rage ca­li­for­nien,

qui a vu Mat­thew Mel­ton, lea­der de Dream Ma­chine, si­gné chez Castle Face, et sa mie Do­ris te­nir des pro­pos très conser­va­teurs sur les mi­grants, fé­mi­nistes et autres tra­vailleurs illé­gaux : “C’est dingue. Je ne com­prends pas leur fa­çon de pen­ser, c’est très em­bar­ras­sant. Je ne suis d’ac­cord sur rien de ce qu’ils ont dit. Je pense même l’exact contraire. Je n’ai donc rien à faire avec eux. On ne peut haïr une cer­taine ca­té­go­rie de per­sonnes pour une rai­son qui n’a rien à voir avec son com­por­te­ment. Je ne cau­tionne au­cun mes­sage né­ga­tif. Je fais de la mu­sique pour per­mettre aux gens d’être en­semble. C’est la seule rai­son va­lable de faire notre mé­tier.” Ce­ci éva­cué, re­tour à la mu­sique. “Fried Shal­lots” est donc

une com­pi­la­tion de six titres in­édits, lais­sés de cô­té jusque-là : “Ce sont des chan­sons qui datent des trois der­nières an­nées et qui n’avaient pas trou­vé leur place sur les disques, mais qui al­laient bien en­semble. Pour ‘Tal­kin’, il s’agit par exemple de la pre­mière ver­sion que nous avions réa­li­sée, à l’époque d’ ‘Emo­tio­nal Mug­ger’, avant de nous rendre compte qu’elle ne s’in­té­grait pas très bien au reste. La pre­mière chan­son est une dé­mo qui est en­suite de­ve­nue ‘Ba­by Big Man’ : les pa­roles sont si­mi­laires, mais le riff est com­plè­te­ment dif­fé­rent. Les autres ont été en­re­gis­trées en­suite, chez moi. En­fin, je les ai toutes as­so­ciées avec une grande louche d’écha­lotes !” Un EP très réus­si, qui com­porte même une sur­prise avec “When The Gulls Turn To Ra­vens”, rare ten­ta­tive coun­try : “Je voyage avec quelques cas­settes coun­try et folk, avec du ban­jo. Ce qui m’ex­cite, c’est d’es­sayer tout le temps des choses dif­fé­rentes en termes d’écri­ture. J’ai un pa­quet de chan­sons avec des idées bi­zarres qui n’ont ja­mais vu le jour parce que ça ne fonc­tion­nait pas.” En tout cas, il ne se­ra pas le pré­lude d’un fu­tur al­bum. La suite, il n’y a que Ty Se­gall qui la connaît et il a comme à son ha­bi­tude plu­sieurs pro­jets sur le feu : “Je n’ai rien de spé­cial à an­non­cer, mais pas de nou­velle, bonne nou­velle, n’est-ce pas ? En fait, je suis sur plu­sieurs fronts. Je tra­vaille avec Gøggs sur un deuxième al­bum et, bien sûr, sur ma propre mu­sique. J’ai pro­duit un disque pour Lars Fin­berg de The In­tel­li­gence qui est pré­vu pour l’au­tomne. On va aus­si se re­trou­ver avec Tim Pres­ley de White Fence. Cette fois, on a conve­nu que nous n’al­lions pas écrire de mu­sique avant de se ren­con­trer. Pour ‘Hair’, cha­cun avait écrit quelques chan­sons de son cô­té, mais cette fois on ai­me­rait tout com­po­ser à quatre mains, dans mon stu­dio. Ce­la fait beau­coup de choses en même temps, mais j’ai be­soin d’être ac­tif pour être heu­reux.” Ce qui est cer­tain, c’est que les idées ne manquent pas chez lui. Sa ré­cente et dé­sor­mais étroite ami­tié avec King Tuff pour­rait bien me­ner à une fu­ture col­la­bo­ra­tion. Il évoque aus­si un concept-al­bum consti­tué uni­que­ment de bal­lades au pia­no, un opé­ra-rock sur “les

dif­fé­rentes fa­çons d’échouer dans la vie”, ou bien en­core l’ex­plo­ra­tion des styles no-wave ou noise. D’autres pistes sont en­core plus sur­pre­nantes : “J’ai­me­rais bien éga­le­ment tra­vailler avec des pro­duc­teurs de rap, comme Mad­lib, dont je suis un énorme fan. C’est quelque chose que je n’ai ja­mais fait et qui me pa­raît ten­tant. Je lance un ap­pel, si quel­qu’un a son nu­mé­ro (rires). Il y a pas mal de mu­si­ciens à LA avec qui j’ai­me­rais col­la­bo­rer. Je vou­drais faire quelque-chose avec Hen­ry Rol­lins ou Keith Mor­ris de Black Flag. Toutes mes idoles punk sont là-bas, mais ce n’est pas évident de les ap­pro­cher. Peut-être qu’un jour, j’au­rais les couilles de de­man­der...” En at­ten­dant que ces pro­met­teuses pers­pec­tives voient le jour, la po­pu­la­ri­té de Ty Se­gall ne cesse de grim­per, comme on a pu s’en aper­ce­voir à Rock En Seine. Etre une star, on le sait, n’est pas trop de son goût : “La cé­lé­bri­té, c’est bi­zarre en ef­fet. Je n’en suis pas une à mon sens. J’aime le mys­tère. Une cer­taine forme d’ano­ny­mat m’ex­cite en tant que fan de mu­sique, sur­tout dans ce monde mo­derne où tout est of­fert sur un pla­teau. J’ap­pré­cie quand tu as be­soin de ré­flé­chir pour dé­co­der ce que quel­qu’un pense ou pro­pose. Les ré­seaux so­ciaux sont comme une drogue, celle du monde où tu es la star. Si tu en es conscient, c’est bien, comme boire ou fu­mer de l’herbe. Je n’ai pas be­soin de Fa­ce­book ou Twit­ter dans ma vie. J’es­saie d’être pré­sent ici et main­te­nant. Je pré­fé­re­rais même avoir un té­lé­phone mu­ral à l’an­cienne et un agenda pa­pier. C’était le bon vieux temps.”

Lourds tour­ments

En réa­li­té, sous une fa­çade so­laire et en­jouée, Ty semble ca­cher quelques lourds tour­ments à pro­pos des­quels il s’épanche de ma­nière cryp­tique

dans ses textes : “Je n’ai pas peur de vieillir, mais plu­tôt de me mal­trai­ter. Je viens d’avoir trente ans et je suis très heu­reux de lais­ser la ving­taine der­rière moi. C’est comme un nou­veau conti­nent à ex­plo­rer. Je crois que j’ai une cer­taine dose de pa­ra­noïa en moi, et d’autres pro­blèmes psy­cho­lo­giques avec les­quels j’ai ba­taillé ces der­nières an­nées. C’est une forme de thé­ra­pie que d’écrire des chan­sons des­sus... ‘Emo­tio­nal Mug­ger’ est un disque très pa­ra­noïaque et c’est mon pré­fé­ré, jus­te­ment parce qu’il est dif­fi­cile d’ac­cès.” L’ave­nir, en tout cas, ne lui fait pas peur. La li­ber­té quoi­qu’il ad­vienne, vé­ri­table man­tra, re­vient une nou­velle fois en guise de conclu­sion : “Je pense tou­jours à la ma­nière qu’à Neil Young de ne pas trop se for­ma­li­ser lors­qu’il réa­lise ses al­bums. C’est une grande in­fluence pour moi. Ne ja­mais en­re­gis­trer un disque pour avoir une bonne cri­tique ou du suc­cès, mais plu­tôt fa­bri­quer ce­lui qui te fe­ra pen­ser que tu as réus­si ce que tu vou­lais en­tre­prendre. Etre libre, voi­là mon cre­do.” ★

La po­chette du bien nom­mé “Fried Shal­lots”, nou­vel EP de Ty Se­gall

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