Tom Rob­bins, 80 ans, tou­jours fan des So­nics

Rock & Folk - - Livres -

Tarte Aux Pêches Ti­bé­taine TOM ROB­BINS Gall­meis­ter

Dé­crire le ra­vis­se­ment d’une ado­les­cente qui li­sait “Même Les Cow-Girls Ont Du Vague A L’Ame” dans les an­nées 70 est pra­ti­que­ment im­pos­sible pour qui n’a pas connu la gri­saille de la lit­té­ra­ture ma­jo­ri­tai­re­ment conven­tion­nelle et bour­geoise qu’on li­sait alors. Four­millant, drôle, ex­cen­trique, ori­gi­nal, ba­vard, exu­bé­rant, ce ro­man ini­tia­tique se dis­tin­guait aus­si par son hé­roïne, une jeune fille, ô rare joie, aux im­menses pouces et sub­sé­quem­ment déesse de l’au­to-stop et qui, dé­ter­mi­née et brave, vi­vait, en­tou­rée d’une joyeuse bande de per­son­nages eux-mêmes ex­cen­triques et fol­le­ment ori­gi­naux, des pi­ca­resques et ex­ci­tantes aven­tures sous la plume d’un alors jeune écri­vain quoique qua­si qua­dra, Tom Rob­bins. Qua­rante ans plus tard, Rob­bins, ex-cri­tique d’art, ex-jour­na­liste, de­ve­nu de­puis, donc, au­teur à grand suc­cès à tra­vers le monde, re­vient sur sa propre exis­tence sous la forme de vi­gnettes, courts ré­cits ou cha­pitres, ré­cits de mo­ments de sa vie qu’il a donc choi­si de ne pas pré­sen­ter ici sous la forme clas­sique d’une au­to­bio­gra­phie, quoi­qu’il les range tout de même par ordre à peu près chro­no­lo­gique. Et c’est là qu’on com­prend que Tom Rob­bins est aus­si ex­tra­va­gant, ba­vard, drôle et aven­tu­reux que ses hé­ros et que les aven­tures qu’il leur ima­gine sont à peine plus ro­cam­bo­lesques que les siennes. Car Rob­bins, né en 1932, aus­si pré­coce qu’ima­gi­na­tif, cu­rieux que bien­veillant — sauf avec Tom Wolfe son condis­ciple qu’il dé­gomme, lit­té­rai­re­ment par­lant — ra­conte sans re­te­nue les ex­pé­ri­men­ta­tions va­riées et les ex­pé­riences les plus lou­foques avec sa langue char­gée — par­don — mais tou­jours in­tel­li­gente et spi­ri­tuelle. Que ce soit son épi­pha­nie avec une en­seigne en néon, ses ex­pé­ri­men­ta­tions avec les drogues ou ses in­ces­santes conquêtes, son sens de la formule riche fait tou­jours mouche—“Pousse- toi un peu Alice mon chou. J’ étais dans le ter­rier du la­pin blanc” quand il dé­crit sa mon­tée de LSD ,“le golf c’ est comme du basket pour les gens qui sont in­ca­pables de sau­ter et comme une par­tie d’ échecs pour les gens qui sont in­ca­pables de ré­flé­chir” quand il traîne sur des greens ou le si juste “la­co­caïne rend stu­pide les gens in­tel­li­gents et dan­ge­reux les gens stu­pides”, après avoir chan­té ses louanges dans un livre qu’il re­grette d’avoir écrit. Rob­bins a été coin­cé dans une grotte, a bu de l’eau de Co­logne pour im­pres­sion­ner Al Pa­ci­no — oui il na­me­droppe un poil vu qu’il est lui­même une star, il a le droit — a dé­cli­né une col­la­bo­ra­tion ar­tis­tique avec Charles Man­son, a été soup­çon­né d’être Una­bom­ber (sic), a fait croire à une de ses femmes qu’elle était une ar­tiste pour s’en dé­bar­ras­ser et glo­ba­le­ment pro­fite ma­gni­fi­que­ment de son pas­sage ter­restre. Tout ça en écri­vant des ro­mans as­sez puis­sants pour que, par exemple, son “Une Cer­taine At­trac­tion” soit le ro­man pré­fé­ré des Hell’s An­gels, dixit Sonny Bar­ger, leur mâle en chef et que “Même Les Cow-Girls Ont Du Vague A L’Ame” ait long­temps été le seul livre écrit par un homme ven­du dans les li­brai­ries fé­mi­nistes car, pre­mière dans l’his­toire de la lit­té­ra­ture — en fu­cking 1971 quand même ! — une femme y en­tre­pre­nait le tra­di­tion­nel voyage du hé­ros, pas­sant par toutes les étapes ini­tia­tiques clas­siques. On peut re­gret­ter ce­pen­dant que Rob­bins n’ait pas, par mo­des­tie, choi­si une forme plus conven­tion­nelle d’au­to­bio­gra­phie car aus­si suc­cu­lents qu’ils soient, ces mor­ceaux de “Tarte Aux Pêches Ti­bé­taine” qui manquent peut-être un peu de souffle ro­ma­nesque pour ar­ri­ver à la hau­teur du talon bi­seau­té de ses in­ou­bliables cow-girls dé­pri­mées, sont sû­re­ment tout de même le meilleur livre de Rob­bins de­puis un bail. Tom Rob­bins, à plus de 80 ans, tou­jours fan des So­nics, ne manque, lui, ni de souffle ni de vi­ta­li­té et ces ré­jouis­santes ré­mi­nis­cences le prouvent jo­li­ment.

Beach Boys Un Eté Sans Fin JEAN-EM­MA­NUEL DE­LUXE At­lan­ti­ca

Dé­crire l’en­nui d’une ado­les­cente qui se ta­pait le film de surf “End­less Sum­mer” dans les an­nées 70 est pra­ti­que­ment im­pos­sible pour qui n’a pas connu la gri­saille hors sai­son dans une sta­tion bal­néaire où avaient lieu alors les rares pro­jec­tions de ce film, to­tem de la culture surf. Ce film my­thique de 1966 a pour­tant ser­vi d’em­blème à toute cette culture nais­sante et aus­si d’ins­pi­ra­tion pour le titre d’un al­bum des Beach Boys, best of sor­ti en 1974, quand le groupe au creux de la vague — par­don — cher­chait déses­pé­ré­ment un nou­veau suc­cès et que Brian Wil­son, ac­ca­blé de mul­tiples pro­blèmes men­taux était bien incapable de fonc­tion­ner ef­fi­ca­ce­ment. Jean-Em­ma­nuel De­luxe, au­teur et col­lègue ici-même, po­peux hard­core, pa­tron de la­bel, fan ab­so­lu du groupe au­quel il a dé­jà consa­cré un ou­vrage, re­met ici le cou­vert sur ses chou­chous et conjugue là une bio­gra­phie et une ré­ha­bi­li­ta­tion. Car l’his­toire des Beach Boys, avec son lot d’abus de drogues, de filles ou de gou­rous, n’est tout de même pas une his­toire de stars du rock ba­nale. La vio­lente em­preinte de pa­pa Wil­son, père de Den­nis, Carl et Brian et pre­mier ma­na­ger du groupe n’est guère ori­gi­nale chez les pères tout-puis­sants du show-biz, mais les traces que ses mau­vais trai­te­ments ont lais­sé sur ses en­fants n’ont ces­sé de per­tur­ber la vie du groupe et de ses membres. Ce sont ce­pen­dant les dé­mons ra­va­geurs, pa­tho­lo­giques, qui han­taient Brian Wil­son qui ont vrai­ment em­pê­ché ce gé­nial mu­si­cien de pro­fi­ter plei­ne­ment de ses ta­lents ex­cep­tion­nels et d’as­su­rer au­jourd’hui la re­nom­mée qu’il mé­ri­te­rait. Et pour­tant ce sur­doué mu­si­cal, ca­pable d’écrire une chan­son en cinq mi­nutes — “God Only Knows” — comme d’en sor­tir in­opi­né­ment quinze de sa manche, a, sans au­cun doute, in­fluen­cé toute la mu­sique de son époque, à com­men­cer par ses plus grands ri­vaux, les Beatles, dont le propre in­gé­nieur du son, George Mar­tin di­sait que “Sans ‘Pet Sounds’, ‘Sgt. Pep­per’ n’ au­rait ja­mais exis­té ”. Cette his­toire est donc dou­cea­mère, pleine de ren­dez-vous ra­tés, de pa­ris pas te­nus et d’har­mo­nies mal­gré tout in­trou­vables, un comble pour ces voix cé­lestes .“Pas­sé d’ une cu­ra­telle à une autre”, Brian Wil­son n’a ja­mais pu rat­tra­per la non­sor­tie de son al­bum culte “Smile” et sa quête mu­si­cale ob­ses­sion­nelle de la per­fec­tion — “Si­je­tou­chai­sun cent chaque fois que B ri an Wil­son a fu­mé un joint en écoutant‘ BeMy Ba­by’ pour com­prendre com­ment j’ avais fait ce son-là, je se­rais très riche” di­sait Phil Spec­tor — ne lui a ja­mais pro­cu­rée de joies sans mé­lange. Au­jourd’ hui ,“comme tou­jours chez B ri an Wil­son, c’ est ce­lui ou celle qui est af­fec­tive ment le plus proche de lui qui dé­cide” et c’est donc une cer­taine Me­lin­da qui a le poste ac­tuel­le­ment et qui, mal ac­com­pa­gnée, n’a ja­mais réus­si à re­lan­cer la car­rière d’un Brian Wil­son dont on ne sait “s’illui­reste une once d’ ima­gi­na­tion ou s’ il sucre dé­fi­ni­ti­ve­ment les­fraises”. C’est donc oeuvre utile que cette par­faite bio­gra­phie qui, non seule­ment ra­vive sim­ple­ment le rôle ma­jeur qu’a joué Brian Wil­son dans l’his­toire de la mu­sique mais qui, c’est de sai­son, nous fait re­plon­ger dans la mu­sique des Beach Boys et leurs sé­ra­phiques vi­sions d’un monde plus mé­lo­dieux et pa­ra­di­siaque qu’ils n’ont, eux non plus, ja­mais connu.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.