THE CORAL

Lu­mi­neux mais mal­chan­ceux dans les an­nées 2000, les hé­roïques Scou­sers re­viennent ici sur leur his­toire, à la fa­veur d’un neu­vième al­bum mé­lo­dieux.

Rock & Folk - - Sommaire - Eric Del­sart

“Dans un sens, nous étions des pé­que­nauds mon­tés à la ville”

EXISTE-T-IL EN­CORE DES GROUPES CULTES EN 2018 ? Du Vel­vet Un­der­ground aux ar­tistes ja­dis obs­curs tels que Love, Six­to Ro­dri­guez, des groupes es­tam­pillés Nug­gets aux pré­cur­seurs du punk, du me­tal et de la tech­no : tout est con­nu, dé­fri­ché, éri­gé en clas­sique, dif­fu­sé dans les pu­bli­ci­tés. Le culte est dé­sor­mais à cher­cher dans l’his­toire proche, dans ce dé­but de 21ème siècle peu fa­vo­rable aux es­thètes de la pop, qui a vu quelques ar­tistes ma­gni­fiques flir­ter briè­ve­ment avec le suc­cès avant de s’en al­ler vi­vo­ter dans les sphères in­dé. C’est cette tra­jec­toire qu’a sui­vi The Coral, sex­tette sur­doué qui, au dé­but des an­nées 2000, a à lui seul ré­veillé la scène rock de Li­ver­pool et n’a ja­mais pu­blié l’ombre d’un mau­vais al­bum, ja­lon­nant sa carrière de pé­pites pop in­ou­bliables. Pour­tant, le meilleur groupe de sa gé­né­ra­tion ouvre au­jourd’hui pour des tâ­che­rons moins ta­len­tueux que lui (comme Ma­nic Street Prea­chers ré­cem­ment) et, quand Franz Fer­di­nand, Ka­sa­bian ou Arc­tic Mon­keys sont de­ve­nus des noms qui rem­plissent les très grosses salles en quelques clics, ce­lui de The Coral ne cir­cule qu’entre connais­seurs avi­sés, comme un bon plan qu’on se re­file entre amis. How did it all go wrong ? Ré­ponse dans un hô­tel pa­ri­sien avec les deux têtes pen­santes, James Skel­ly (gui­tare/ chant) et Nick Power (cla­vier) éton­nam­ment af­fables et heu­reux de re­ve­nir sur leur his­toire.

A pro­pos d’un épou­van­tail

Diantre, quel ac­cent... Lin­guis­ti­que­ment par­lant, Power et Skel­ly pro­posent deux fa­çons dif­fé­rentes d’abor­der l’idiome scouse. Power, de sa voix grave pla­cide, se place dans le sillon d’un Rin­go Starr. Skel­ly, de sa voix plus haute, s’ap­pa­rente plus à l’ex-foot­bal­leur Ja­mie Car­ra­gher (à l’ac­cent si opaque que ses in­ter­views sont par­fois sous-ti­trées).

Ve­nus de Hoy­lake (dans la pé­nin­sule du Wir­ral, sur l’autre rive de la Mer­sey, face à Li­ver­pool), les deux com­pères sont res­ca­pés d’un groupe qui a vu par­tir plu­sieurs de ses élé­ments au fil des an­nées, après des dé­buts to­ni­truants. Les six membres de The Coral jouaient en­semble de­puis l’âge de treize ans quand le des­tin est ve­nu frap­per à leur porte en la per­sonne d’Alan Wills (an­cien bat­teur de Shack, fon­da­teur du

la­bel Del­ta­so­nic, au­jourd’hui dé­cé­dé). Nick Power se sou­vient : “Alan Wills ne nous avais ja­mais en­ten­du jouer, mais il est ve­nu à un de nos concerts après avoir vu une de nos af­fiches. Ian (Skel­ly, frère de James,

bat­teur et gra­phiste) avait fait un pos­ter avec son grand-père lo­bo­to­mi­sé et un pay­sage oni­rique sor­tant de sa tête ex­plo­sée. Il nous a qua­si­ment si­gné sur la foi du pos­ter.” Skel­ly ren­ché­rit : “Il a mon­té le la­bel pour nous. Il a hy­po­thé­qué sa mai­son pour créer Del­ta­so­nic. Il avait une idée très claire de ce qu’il vou­lait faire : ‘On va sor­tir trois EP et on ver­ra.’ Alors on a fait ‘Sha­dows Fall’ et ça a dé­pas­sé toutes les at­tentes. C’était dingue. Je pense qu’Alan vou­lait qu’on prenne le temps d’ap­prendre, de mû­rir, un peu comme REM ou Bruce Spring­steen, mais on a tout de suite ex­plo­sé.” Il faut dire qu’en 2001, le royaume se cher­chait de nou­veaux hé­ros rock. Le genre, mo­ri­bond un an plus tôt, fré­mis­sait à nou­veau et une vague de groupes n’al­lait pas tar­der à émer­ger. James Skel­ly s’em­balle : “En 2001, il y avait les Strokes et les White Stripes, mais en An­gle­terre il n’y avait que nous ! Nous étions le pre­mier groupe de la nou­velle vague de rock bri­tan­nique de l’après-Oa­sis à émer­ger. Tout le monde s’est en­flam­mé sur les Li­ber­tines parce qu’ils viennent de Londres mais nous étions là avant eux. Le pre­mier al­bum des Strokes est sor­ti après notre single, les gens ou­blient ça. Je pense que si nous avions été un groupe lon­do­nien, les choses au­raient été dif­fé­rentes.” On touche ici au coeur d’un su­jet sen­sible. Por­té par un single pop gé­nial, “Drea­ming Of You”, le pre­mier al­bum de The Coral a at­teint le top 5 des charts bri­tan­niques en 2002, avant d’être no­mi­né au pres­ti­gieux Mer­cu­ry Prize en fin d’an­née. Une cé­ré­mo­nie à la­quelle le groupe n’a pas as­sis­té parce qu’il ne vou­lait pas an­nu­ler sa par­tie de foot heb­do­ma­daire. L’an­née sui­vante,

“Ma­gic And Me­di­cine”, son su­blime suc­ces­seur, s’est ins­tal­lé dès sa sor­tie au som­met des ventes. Le groupe semble alors pour­tant vivre dans sa bulle et conti­nue à fil­mer des courts-mé­trages dé­li­rants pour les­quels il écrit des bandes ori­gi­nales. “Nous ne tour­nions pas tel­le­ment à l’époque” s’amuse Skel­ly, “On nous a pro­po­sé d’al­ler en Aus­tra­lie, on

a ré­pon­du : ‘Bof.’ On était contents de res­ter à Li­ver­pool, de fu­mer de l’herbe. Quand on nous pro­po­sait de faire une tour­née de six se­maines, on di­sait : ‘Hmmm, non merci... on

pré­fère faire un film à pro­pos d’un épou­van­tail.’ Ce n’est pas que nous n’en avions rien à faire, mais nous pen­sions pou­voir faire ce que nous vou­lions et quand même réus­sir. Mais ne vous mé­pre­nez pas, quand ça s’éloigne de vous, vous vous dites : ‘merde.’ Mais bon, dans un sens, nous étions des pé­que­nauds mon­tés à la ville...”

Sa­bo­tage in­cons­cient

Au som­met de sa gloire, The Coral dé­cide de pu­blier en ti­rage li­mi­té un al­bum psy­ché­dé­lique bar­ré ayant pour su­jet les fils ca­chés de Bo­ris Be­cker (“Night­freak And The Sons Of Be­cker”). Un contre-pied aus­si ma­gni­fique que sui­ci­daire qui déroute le grand pu­blic. “C’était de l’au­to-sa­bo­tage, avoue Power. C’était sans doute un moyen de re­prendre le contrôle de ce train qui rou­lait très vite. Nous étions sur la route de­puis trois ans, de­puis nos 17- 18 ans. Au­cun d’entre nous n’avait son propre ap­par­te­ment, on tra­vaillait tout le temps. C’est un acte de sa­bo­tage in­cons­cient qui nous a per­mis de prendre une an­née off en­suite et ré­gler nos pro­blèmes per­son­nels.”

Dé­sin­volte, Skel­ly ajoute : “Et en­suite j’ai fait une dé­pres­sion, qui a du­ré... oh !... bien 8 à 10 ans.” avant d’exploser de rire. On évoque alors “The In­vi­sible In­va­sion”, sor­ti en 2004, qui re­flète, dans sa noir­ceur, le mal-être du groupe. S’en­suit un éton­nant ping-pong ver­bal au­tour des dé­boires

du chan­teur. “Oh oui, c’était sé­vère à ce mo­ment­là” s’amuse Skel­ly. “Comme les an­nées 80 de Brian Wil­son” pour­suit Power. “C’était vrai­ment ‘The In­vi­sible In­va­sion fea­tu­ring Ro­ky Erick­son’,

ajoute Skel­ly. Quand tu en es là, que tu re­tournes au nou­nours de ton en­fance, que tu lui parles pour es­sayer de re­trou­ver qui tu es, et que tu réa­lises que tu es un connard, il faut tout re­com­men­cer... C’était la pre­mière dé­pres­sion. Et puis c’est al­lé mieux, et puis je me suis ren­du compte que je fai­sais une deuxième dé­pres­sion ! (hi­la­ri­té gé­né­rale) Puis est ar­ri­vé ‘But­ter­fly

House’.” Power tente un ca­lem­bour : “Le pre­mier break du break­down !” Skel­ly :

“Beau­coup de gens disent au­jourd’hui que c’est notre meilleur al­bum. Les jeunes groupes qu’on croise ou avec qui on tra­vaille nous parlent tou­jours de ce disque.” Mal­gré ce par­cours heur­té, les al­lers et re­tours du gui­ta­riste sur­doué mais trou­blé Bill Ry­derJones (qui est dé­fi­ni­ti­ve­ment par­ti en 2008) puis le dé­part de Lee Sou­thall en 2015, The Coral pos­sède une des dis­co­gra­phies les plus pas­sion­nantes de la der­nière dé­cen­nie, sans au­cune faute de goût et em­plie de mer­veilleuses faces B qui au­raient de quoi rendre fou de ja­lou­sie n’im­porte quel groupe — on pense à l’acous­tique “Boy At The Win­dow”, les bal­lades “Dark­ness” ou “God Knows”. Le groupe a même ré­cem­ment ex­hu­mé un al­bum per­du, “The Curse Of Love”, en­re­gis­tré après “The In­vi­sible In­va­sion” entre 2005 et 2007, mais pu­blié en 2014. “Quand nous l’avons fait, Bill n’était plus dans le groupe, puis il est re­ve­nu alors nous avons dé­ci­dé de le mettre de cô­té pour faire quelque chose de neuf, ce qui a don­né ‘ Roots & Echoes’.” Power pré­cise : “Quand les droits des chan­sons nous sont re­ve­nus, nous avons ré­cu­pé­ré les bandes et dé­ci­dé de pu­blier ‘The Curse Of Love’ sur notre la­bel Ske­le­ton Key.” James Skel­ly s’en­flamme : “Je trouve que c’est un al­bum en avance sur son temps. On y en­tend ce genre de choses qu’on re­trouve au­jourd’hui chez Bon Iver ou Fleet Foxes, que peu de gens fai­saient à l’époque. Ça sor­tait de l’or­di­naire, un peu comme le der­nier al­bum des Arc­tic Mon­keys au­jourd’hui, avec ce cô­té ex­cen­trique.”

La stra­té­gie de l’échec

Au­jourd’hui, les membres du groupe semblent en paix avec eux-mêmes. En té­moigne cet ex­cellent nou­vel al­bum, “Move Th­rough The Dawn”, qui montre un groupe sûr de sa force. “C’est sans doute la pre­mière fois, de­puis le pre­mier al­bum, ou le deuxième, que le groupe est stable, et c’est très ap­pré­ciable” sou­rit Skel­ly. L’al­bum pré­cé­dent, “Dis­tance In­bet­ween” était sur­ve­nu après un long hia­tus qui avait vu les membres de The Coral s’épar­piller dans des pro­jets so­lo. On a long­temps cru le groupe mort, mais il est re­ve­nu en 2016 dans une forme plus brute, sans ses deux gui­ta­ristes his­to­riques, ac­com­pa­gné de Paul Mol­loy, qui avait dé­jà ser­vi de roue de se­cours aux Zu­tons. Il en avait ré­sul­té l’éner­gique “Dis­tance In­bet­ween”, dont “Move Th­rough The Dawn” prend au­jourd’hui le contre-pied : “‘Dis­tance In­bet­ween’ était un al­bum sombre qui avait dé­bu­té au­tour de la bat­te­rie et de la basse. Nous vou­lions re­ve­nir aux chan­sons. L’idée, par-des­sus tout, était de trou­ver des mé­lo­dies pures.” ex­plique Skel­ly qui s’es­claffe quand on lui parle de cette éton­nante po­chette aux cou­leurs criardes qui évoque un mau­vais boot­leg ja­po­nais. “Un des concepts que nous avions pour l’al­bum, c’était de faire un al­bum my­thique des an­nées 80, comme ces com­pi­la­tions des Beach Boys sor­ties à l’époque. Je voyais tou­jours ces hor­ribles po­chettes tar­dives de groupes six­ties que je trou­vais abo­mi­nables, mais quand j’écou­tais le disque, c’était dé­rou­tant car il y avait des chan­sons ma­gni­fiques à l’in­té­rieur. C’est ce dé­ca­lage fou qu’on es­sayait de muer en oeuvre d’art.” D’où cette po­chette fla­shy qui sort du clas­si­cisme du groupe, avec des idéo­grammes asia­tiques in­ven­tés (“Quand on a vou­lu mettre des vrais signes, ça ne ren­dait pas aus­si bien”), des che­mises ha­waïennes et un lion (“Sans rai­son au­cune”). Nick Power : “Nous avions une po­chette très clas­sieuse pour l’al­bum, sur la­quelle Ian a tra­vaillé du­rant quatre mois. On a fait ce truc en dix mi­nutes, juste pour dé­con­ner et puis on s’est dit : ‘C’est ça.’ On ne vou­lait pas se prendre trop au sé­rieux, on vou­lait faire un truc ri­di­cule. On sou­rit rien qu’à y pen­ser, vous sou­riez aus­si, c’est qu’elle est réussie !” La stra­té­gie de l’échec a en­core frap­pé.

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