La vie en rock

MARC ZER­MA­TI

Rock & Folk - - Sommaire 635 -

JE ME SOU­VIENS DE LA PRE­MIÈRE FOIS,

DE LA PRE­MIÈRE REN­CONTRE. Je Chante Le Rock Elec­trique d’Yves Adrien était sor­ti, “Rose Pous­sière” également. Je li­sais le NME avec Nick Kent, Creem avec Les­ter Bangs. Et j’al­lais en­fin à cet Open Mar­ket dont j’avais tant en­ten­du par­ler. De­puis sa pre­mière adresse, en fait, rue du Roule. Yves Adrien y of­fi­ciait, il y avait ce Marc Zer­ma­ti qui si­gnait sous le nom de Dok­tor Mo­zak dans le Pa­ra­pluie. Etais-je en­core un peu ti­mide, trop im­pres­sion­né pour ne pas m’y être ren­du au­pa­ra­vant ?

060

R&F

JUILLET 2020

PAR PA­TRICK EU­DE­LINE

Les Halles. La rue Saint-De­nis avec en­core ses pé­ri­pa­té­ti­ciennes en cuis­sardes ver­nies et mi­ni­kilt écos­sais. Comme des di­zaines de Miou-Miou et Catherine Jor­dan pres­sées, alors, dans le hall des in­nom­brables hô­tels de passe. Et puis la rue des Lom­bards. Et cette bou­tique ano­nyme, à cô­té d’un ca­fé à zinc et flip­per.

Rien. Au­cun dé­cor, ni vi­trine. A l’in­té­rieur, c’était pire. Une dou­zaine de disques qui se battent en duel dans les bacs. L’aus­té­ri­té. L’Open Mar­ket, c’est peu de le dire, ne fai­sait rien pour at­ti­rer le cha­land. Sans par­ler des Hells de Cri­mée qui trai­naient près de l’en­droit, des ro­ckys du sa­me­di, guère fans, en gé­né­ral, de ga­mins au look Bo­wie. Je rentre. Un mec à che­veux courts, l’air désa­gréable, me re­garde, s’at­tarde sur mes boots py­thon, ma coupe à l’ar­ti­chaut Keith R/ Rod S. Ce pour­tant amant — un temps — de Mick Jag­ger (il s’ap­pelle Bru­no Ca­ru­so comme je l’ap­pren­drai bien­tôt) n’ap­pré­cie guère. De son propre aveu, il n’aime pas “les tantes”.

Il avait sor­ti son pre­mier disque sous le la­bel Sky­dog. “Grease” des Flamin’ Groovies, avec leur “Slow Death”.

Ce­la me fai­sait un truc à ache­ter, au moins.

Je me di­rige vers la caisse, au fond du ma­ga­sin. A la frange et ti­gnasse, aux fringues noires sur une sil­houette sque­let­tique, je le re­con­nais im­mé­dia­te­ment. Adrien ! Pour me faire ac­cep­ter, je joue l’éru­dit. C’est “A Wi­zard, A True Star” de Todd Rund­gren qui passe sur la so­no lo­cale. En glo­rieuse mo­no fa­çon au­to­tam­pon­neuse. Je fais mon ma­lin. Je n’ai que dix-huit ans et Yves Adrien m’im­pres­sionne plus que je ne sau­rais dire : “Je cherche les pre­miers Rund­gren, ‘Runt’ no­tam­ment... avec “We Got­ta Get You A Wo­man” et son cô­té Neil Dia­mond... — Marc a peut-être ça en haut. De­mande-lui.” Et Adrien se dés­in­té­resse. “Je vais écrire sur le rock’n’roll dans Best. Je vous prends ‘Grease’. Je vais faire un truc des­sus. Le­brun est d’ac­cord. — Tu au­rais dû me dire... je t’au­rais fait en­trer à Rock&Folk.” Etais-je ac­cep­té ? Dé­jà ? “Tu y tra­vailles. Mieux vaut être le pre­mier du vil­lage que le se­cond à Rome.” Adrien ne me ré­pond pas. Je reste en­core un peu, re­garde les rares disques pour me don­ner une conte­nance, choi­sis une com­pile ro­cka­billy avec Alis Les­ley. Plus bran­ché, en cette douce an­née 1973, non, je ne vois pas. Im­pa­rable. Adrien ne daigne même pas m’en­cais­ser. C’est un che­ve­lu en veste ve­lours qui se charge de cette basse be­sogne. Un sou­riant, un vrai gen­til. Jacques Dau­ty ! En fait, l’as­so­cié de Marc. “Alors, tu écris pour Best ? Re­viens nous voir.”

Pour re­ve­nir, je suis re­ve­nu ! Et j’ai ren­con­tré Marc dès mon deuxième pas­sage. Mous­tache à la Fu Man­chu, boots Den­son (marque con­cur­rente d’Anel­lo & Da­vide, ché­rie par Bob Dy­lan), ve­lours rouge et pan­ta­lons noirs. Il dé­gage et in­trigue.

Il ha­bite au-des­sus. Et m’y in­vite dès ce jour-là. En haut, Ni­co, si­len­cieuse, boit un thé. Et on y écoute re­li­gieu­se­ment “Pla­net Waves”, sor­ti le jour même.!Sur la table basse, une as­siette rem­plie de coke.

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