AB­SO­LU­MENT LIVE A LA MAI­SON 2

Qui a dit qu’en temps de confi­ne­ment, il n’y avait plus de concerts ?

Rock & Folk - - Sommaire 635 - Tho­mas E. Flo­rin

Cross­roads Con­fi­ned Count­down Fes­ti­val (YOUTUBE)

Ça com­men­çait à de­ve­nir fran­che­ment n’im­porte quoi : les rues des villes d’oc­ci­dent pou­vaient ser­vir de dé­cor à un film de John Car­pen­ter, De­vo se met­tait à vendre des Ener­gy Dome à vi­sière et des masques à son ef­fi­gie, les Fran­çais en­ta­maient la prise de leur deuxième ki­lo, et c’est au mi­lieu de cette am­biance de mau­vaise science-fic­tion que le ma­ga­zine Cross­roads dé­ci­dait de re­naître de ses cendres pour un fes­ti­val en ligne de 60 jours, 200 concerts et 100 heures de mu­sique ! Comme la fo­lie en­gendre la fo­lie, le bat­teur de Je­sus Volt a fait l’in­té­gra­li­té de son concert dans son jar­din seule­ment ha­billé d’un masque (je­table) qu’il por­tait en cache-sexe, Kent Burn­side, pe­tit-fils de RL, or­ga­ni­sait une jam géante de coun­try blues dans son sa­lon, et un Lit­tle Bob royal, tout ban­da­na de­hors, en­ta­mait un ma­ra­thon de chan­sons dans une ar­rière-bou­tique du Havre. Le tout était en­tre­cou­pé d’in­ter­ven­tions des Ex­cel­lents, groupe de l’an­cien Au Bon­heur des Dames Ra­mon Pi­pin, qui “mas­sacre les stan­dards du rock” à coup de uku­lé­lé et de tra­duc­tion fran­çaise du type “Je suis une Star My-ope”. Ne man­quait plus que Brian May se mette à faire des dé­mons­tra­tions de so­lo de gui­tare sur Ins­ta­gram pour que sonnent les trom­pettes de l’Apo­ca­lypse.

Brian May (INS­TA­GRAM)

Ce qu’évi­dem­ment, l’an­cien gui­ta­riste de Queen s’est em­pres­sé de faire, entre d’autres concerts où il jouait avec lui-même en­re­gis­tré sur son or­di­na­teur, le tout en short, en­tre­cou­pé de prières pour Bo­ris John­son et des avis d’épi­dé­mio­lo­gie qui rap­pe­lait un peu ces types au comp­toir qui ont ar­rê­té de boire mais ont beau­coup de théo­ries sur l’al­cool. Si le pu­blic n’était pas en­core tom­bé ma­lade après ce vi­sion­nage, il lui res­tait en­core la re­prise de “We Are The Cham­pions” en tri­plex avec Ro­ger Tay­lor (le roi du rou­le­ment lent) et... un type. Tout ce­la n’est rien face au so­lo de trois mi­nutes, la gui­tare noyée de ré­ver­bé­ra­tion nu­mé­rique, les lu­nettes de vue pen­dant au T-shirt, le tout ponc­tué d’un mou­ve­ment de sour­cils ap­pro­ba­teur... Comme quoi, comme le vin, un mau­vais groupe ne fait que s’em­pi­rer avec le temps.

Il y eut deux votes inutiles pen­dant la pre­mière vague d’épi­dé­mie du co­ro­na­vi­rus : ce­lui pour le pre­mier tour des mu­ni­ci­pales et ce­lui pour la chan­son des Doors que les in­ter­nautes sou­hai­taient que Rob­by Krie­ger leur en­seigne. Dans un su­perbe home stu­dio (qui ne doit pas ser­vir à grand-chose vu la pro­duc­tion du bon­homme de­puis 1995), Rob­by Krie­ger re­pre­nait ses ins­tru­ments d’époque pour nous mon­trer com­ment jouer “Roadhouse Blues” (vrai­ment les gars ? Vous ne pou­viez pas trou­ver tout seul ?), “Moon­light Drive” (que lui-même a du mal à re­jouer), “Spa­nish Ca­ra­van” et “People Are Strange”. Chose mys­té­rieuse, Rob­by les in­ter­pré­tait par-des­sus ses propres disques, ce qui en dit long sur l’état de dé­la­bre­ment de cette culture, ayant désormais pour seul ho­ri­zon de se dé­cor­ti­quer elle-même, un peu comme un chien qui fi­ni­rait par re­ni­fler son propre der­rière. Tris­tesse, tris­tesse, tris­tesse.

Me­tal­li­ca (INS­TA­GRAM)

On ne sait pas vrai­ment à quel mo­ment du tour­nant du siècle, Me­tal­li­ca est de­ve­nu un groupe in­tel­lo mais à voir le sé­rieux de James Het­field, T-shirt gris et pe­tites lu­nettes, em­poi­gnant sa gui­tare acous­tique su­per­be­ment am­pli­fiée face à ce bu­reau en bois précieux qui pour­rait aus­si bien lui ser­vir à écrire ses mé­moires, on com­prend pour­quoi ces quatre gars ont fi­ni par de­ve­nir le plus gros groupe à gui­tares du monde. Pas de bla­bla, pas de nos­tal­gie, mais un nou­veau mor­ceau, “Bla­cke­ned 2020”, fran­che­ment OK, joué à la per­fec­tion par un Kirk Ham­mett en ver­sion zom­bie de lui-même, un Lars Ul­rich au back­beat tou­jours bluf­fant, et un Ro­bert Tru­jillo dont les bi­ceps ont l’air d’avoir un peu des­cen­du vers la cein­ture ab­do­mi­nale. Hor­mis le fait qu’au­cun de ces types n’ait l’air d’ha­bi­ter sur le même fu­seau ho­raire, Me­tal­li­ca reste cette ma­chine de com­bat in­des­truc­tible, ce qui tombe bien car “nous sommes en guerre”.

“Sa­lut, c’est Nick Lowe, je vais jouer quelques chan­sons au ha­sard, un peu comme un plat du jour dans un res­tau­rant. Comme je n’ai ja­mais fait ce genre de truc, si je fais des er­reurs, con­si­dé­rez que ça fait par­tie du show.” Nick Lowe, tour­nant le dos à des ja­cinthes, joue ses im­pec­cables chan­sons, sans faute d’au­cune sorte, ni mu­si­cale ni ves­ti­men­taire, pas même d’ameu­ble­ment — lui qui a par ailleurs la dé­cence de nous épar­gner la vue des quelques oeuvres qu’il a au mur. Un pe­tit set im­pec­cable donc, pour cet homme im­pec­cable à la car­rière im­pec­cable.

The Brian Jo­nes­town Mas­sacre (INS­TA­GRAM)

The Brian Jo­nes­town Mas­sacre, groupe à géométrie va­riable, devient, en pé­riode de confi­ne­ment, An­ton New­combe seul, avec une ba­la­laï­ka, ce qui nous donne six cordes, dix doigts, un masque blanc sous la gorge et un col­lier en os au­tour du cou. Pour tout set, une ri­tour­nelle sans pa­role ni bla­bla, fil­mée so­bre­ment au té­lé­phone, en po­si­tion por­trait. Ré­su­mé par­fait de ce que se­ra le monde sans concert : alors que les Dan­dy Wa­rhols ne se­ront plus que des skins Fort­nite dont per­sonne ne vou­drait, même gra­tui­te­ment, An­ton New­combe han­te­ra les rues vides des villes pour des per­for­mances de trois heures avec des ins­tru­ments du monde qu’il réus­sit à faire son­ner tou­jours de la même fa­çon : psy­ché­dé­lique.

Beech­wood (INS­TA­GRAM)

Fil­més chez Sid Si­mons, à deux pas de cette porte qui fait le bruit de Chew­bac­ca quand elle se ferme, Sid et Gor­don ont chan­té “Bi­got In My Be­droom” la se­maine du dé­con­fi­ne­ment à New York, his­toire de fê­ter le retour à la nor­male : des ci­toyens noirs tués par la po­lice, la pré­ten­tion for­ce­née d’un pré­sident trop stu­pide pour ne pas par­ler en per­ma­nence de son QI...

Gaz Coombes (INS­TA­GRAM)

Sans re­gar­der une se­conde la ca­mé­ra, car en­tiè­re­ment ab­sor­bé par sa chan­son, Gaz Coombes chante pour un ailleurs qui semble n’ap­par­te­nir qu’à lui. Cet homme à cha­peau et mas­ca­ra, dé­gou­line tel­le­ment de ta­lent qu’on a presque honte de le re­gar­der sans avoir à lui don­ner de l’ar­gent.

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