RO­DOLPHE BUR­GER

Son nou­vel al­bum, “En­vi­rons”, compte quelques re­prises sur­pre­nantes. L’oc­ca­sion idéale pour par­ler free jazz et rock dé­viant avec le mu­si­cien du Haut-Rhin.

Rock & Folk - - Sommaire 635 - Ch­ris­tophe Er­nault

RE­CUEILLI PAR CH­RIS­TOPHE ER­NAULT

C’EST PAR VI­SIO­CON­FÉ­RENCE que se fe­ra cet épi­sode. Ro­dolphe Bur­ger nous ac­cueille vir­tuel­le­ment dans le jar­din en­so­leillé de sa mai­son du Haut-Rhin, c’est ici qu’il a aus­si installé son stu­dio d’où vient de sor­tir son nou­vel al­bum “En­vi­rons” qui pa­raît ces jours-ci. Em­me­né par le single “Bleu Bac”, à la pro­so­die choi­sie, on y re­trouve les at­mo­sphères fi­lan­dreuses ha­bi­tuelles de l’an­cien chan­teur de Kat Ono­ma em­bau­mant com­po­si­tions lo­cales et re­prises poin­tues par­fois ico­no­clastes. Pour tout dire, on pré­fé­re­rait pa­la­brer au­tour d’un ries­ling bien frais, mais bon, les temps sont durs pour tout le monde et l’on dé­guste fi­na­le­ment avec plai­sir cette étrange vi­site de dis­co­thèque men­tale qui montre l’éclec­tisme éclai­ré du Lou Reed al­sa­cien.

Les gui­tares free jazz

ROCK&FOLK : Pre­mier disque ache­té ? Ro­dolphe Bur­ger : Alors, j’ai d’abord écou­té des cas­settes, ça compte ?

R&F : Oui, évi­dem­ment. Ro­dolphe Bur­ger : Je me sou­viens très bien, j’avais “Af­ter­math” des Stones, Ray Charles, les Beatles... Après, le pre­mier vi­nyle que j’ai ache­té c’était chez le dis­quaire de mon pa­te­lin Sainte-Ma­rie-aux-Mines, où je suis au mo­ment où je te parle, c’était “Ve­nus” des Sho­cking Blue.

R&F : Pre­mier 33 tours ? Ro­dolphe Bur­ger : “Are You Ex­pe­rien­ced” de Ji­mi Hen­drix

R&F : Beatles ou Rol­ling Stones ? Ro­dolphe Bur­ger : Fran­che­ment, je n’ai ja­mais com­pris cette ques­tion. Dé­jà à l’époque, j’étais ré­ti­cent à l’idée que l’on ne pou­vait pas ai­mer l’un et l’autre. Bon, si c’est pour sé­pa­rer pop et rock, j’étais plu­tôt rock, c’est sûr. Mais j’ado­rais les Beatles. Le Double Blanc, par exemple. Comme après je pou­vais très bien écou­ter Kraft­werk et du rock amé­ri­cain... Je n’ai ja­mais pen­sé que c’était quelque chose qui fai­sait cé­sure. Ça fai­sait par­tie d’un monde avec ses in­croyables va­rié­tés.

R&F : Pour res­ter dans les six­ties, sur le pre­mier al­bum de Kat Ono­ma, il y a une re­prise de “Wild Thing” des Troggs... Ro­dolphe Bur­ger : Ah ouais... J’ado­rais les Troggs, les Kinks. Et en­core au­jourd’hui, sans nos­tal­gie. Je peux ré­écou­ter ça sans me dire : “Oh là là, com­ment t’as fait pour écou­ter ça à l’époque ?” Ce qui n’est pas le cas de toutes les amours que l’on a pu avoir mu­si­ca­le­ment. Loin de là.

R&F : Sur ces pre­miers al­bums, l’in­fluence du Vel­vet Un­der­ground est très im­por­tante. Vous vous rap­pe­lez le mo­ment où vous l’avez dé­cou­vert ?

Ro­dolphe Bur­ger : Bien sûr. J’avais un ami qui était un pas­seur, un

fon­du de mu­sique par qui j’ai dé­cou­vert Art En­semble Of Chi­ca­go, Or­nette Co­le­man... C’était les an­nées 70, et j’élar­gis­sais le spectre de ce que je pou­vais écou­ter. Au mo­ment du punk, moi j’écou­tais le Vel­vet, qui me pa­rais­sait ré­con­ci­lier des choses ap­pa­rem­ment com­plè­te­ment dif­fé­rentes. Ça me ré­jouis­sait de sa­voir que Lou Reed et John Cale, après les ré­pètes à la Fac­to­ry, al­laient down­town à So­ho écou­ter Or­nette Co­le­man. Tout en ne se pre­nant pas pour des Noirs ; en as­su­mant par­fai­te­ment leur cô­té pe­tits Blancs new-yor­kais et gal­lois, passionnés de blues et de jazz d’avant-garde jus­qu’au Lou Reed de “Me­tal Ma­chine Mu­sic” qui es­saie­ra de faire son­ner les gui­tares free jazz.

R&F : Un disque d’Or­nette Co­le­man ?

Ro­dolphe Bur­ger : Il y en a un que je trouve par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sant, c’est “In All Lan­guages”, un double al­bum. Une part des thèmes est trai­tée de fa­çon acous­tique avec son quar­tet d’ori­gine, Don Cher­ry, Char­lie Ha­den et com­pa­gnie, sur le pre­mier disque. Cris­tal acous­tique fan­tas­tique. Et sur l’autre disque, il y a les mêmes thèmes trai­tés en élec­trique avec le groupe Prime Time, où tous les ins­tru­ments sont dou­blés. Har­mo­ni­que­ment hal­lu­ci­nant, très in­stable. Une sorte de funk ur­bain. C’est le Or­nette Co­le­man que j’ai ado­ré en live, ça. Je dis bien en live, c’est pas le truc que t’écoutes tous les jours, hein. Ça file un peu le mal de mer.

Vrai­ment pas fan de reg­gae

R&F : Sur le troi­sième al­bum de Kat Ono­ma, il y a un pre­mier titre chan­té en fran­çais, “Le Désert”, ça a été com­pli­qué pour vous ? Quels étaient vos exemples dans le genre ? Ro­dolphe Bur­ger : Mes in­fluences étaient évi­dem­ment an­glo­saxonnes voire al­le­mandes. L’idée de chan­ter en fran­çais m’agres­sait. J’au­rais du mal à ci­ter des exemples fran­çais. Bon, Serge Gains­bourg évi­dem­ment. Mais ce­lui de “Me­lo­dy Nel­son” et “L’homme A Tête De Chou”, hein. Et puis, en live, je di­rais les dé­buts d’Hi­ge­lin que j’avais vu à l’époque avec Bri­gitte Fon­taine. Ça a été le ro­cker fran­çais pour moi, pas John­ny Hal­ly­day.

R&F : Et pour les textes ?

Ro­dolphe Bur­ger : Je n’éton­ne­rai per­sonne en par­lant d’Alain Ba­shung. On voit bien le che­min. Ça a été très long pour lui, très pro­gres­sif... La pé­riode jeux de mots n’est pas celle que je pré­fère, après il y a la col­la­bo­ra­tion avec Gains­bourg qui avait un vrai ta­lent pour al­ler cher­cher les mots an­glais. Ba­shung a tra­cé une tan­gente. Char­lé­lie Cou­ture, d’une cer­taine ma­nière, avec cet ac­cent lor­rain, qui ar­ri­vait à dé­pla­cer la langue fran­çaise maternelle, ri­gide.

R&F : Un al­bum pré­fé­ré d’Alain Ba­shung ? Ro­dolphe Bur­ger : “Play Bles­sures” et “Fan­tai­sie Mi­li­taire”, évi­dem­ment. D’ailleurs, au dé­but, “Sa­muel Hall” était une chan­son pour le qua­trième al­bum de Kat Ono­ma mais qui res­sem­blait trop, se­lon moi, à du Ba­shung. Du coup, j’ai pré­fé­ré lui don­ner. Je vais sor­tir la ver­sion ini­tiale.

R&F : Et les pa­ro­liers an­glo-saxons ? Bob Dy­lan ?

Ro­dolphe Bur­ger : Il a mé­ri­té le prix No­bel... mais juste pour le grain de sa voix. Ce n’est pas une in­fluence au ni­veau des pa­roles. Bien sûr que c’est bien écrit, comme Lou Reed, mais c’est sur­tout com­ment c’est dit, com­ment c’est phra­sé. En plus, Dy­lan il mâ­chouille, on ne com­prend rien à ce qu’il dit. Sur l’al­bum “Oh Mer­cy”, son grand retour, il y a ce titre “Man In The Long Black Coat”, avec des sons de grillons au fond... La voix est car­bo­ni­sée, c’est du rouillé, du fil de fer bar­be­lé. Ex­tra­or­di­naire. Dy­lan en parle d’ailleurs dans ses “Chro­niques”. C’est un mor­ceau que j’ai fait écou­ter comme exemple de pro­duc­tion à mon in­gé­nieur du son pour l’al­bum “Che­val-Mou­ve­ment”.

R&F : En 1997, vous sor­tez “Egal Ze­ro” un single vio­lem­ment an­ti-FN... Vous avez des exemples de bonnes chan­sons en­ga­gées ?

Ro­dolphe Bur­ger : C’était un CD-tract dis­tri­bué à 10 000 exem­plaires lors de ma­ni­fes­ta­tions contre la te­nue d’un congrès du FN. Le FN ve­nait de pas­ser les 10% aux lé­gis­la­tives. Bon, j’ai eu en­vie de faire une es­pèce de rap, parce que je trou­vais que les rap­peurs de l’époque ne fai­saient pas le bou­lot. Un rap comme Gains­bourg pou­vait faire un reg­gae. Il au­rait fal­lu in­ter­dire le FN à ce mo­ment pré­cis. Si­non, les chan­sons en­ga­gées, je trouve ça tou­jours naze. Deux ans après, au mo­ment des sans-pa­piers on avait re­pris “Les Pe­tits Pa­piers”, c’était plus oblique, di­ra-t-on qu’ “Egal Zéro” qui était ex­pli­cit ly­rics avec des noms et tout, li­mite avo­cats et rats morts dans la boîte aux lettres...

R&F : Sur votre der­nier al­bum “En­vi­rons”, sur­prise, il y a une re­prise d’un obs­cur mor­ceau reg­gae par The Ja­mai­cans, “Ba Ba Boom”.

Ro­dolphe Bur­ger : Je ne suis pour­tant vrai­ment pas fan de reg­gae.

C’est même car­ré­ment un des genres mu­si­caux avec le­quel j’ai le plus de mal. Sauf le rocks­tea­dy ou le dub dont j’adore la pul­sa­tion dans la mu­sique élec­tro­nique, chez Mau­ri­zio ou Pole, par exemple, très mi­ni­ma­liste.

R&F : En soul ?

Ro­dolphe Bur­ger : Sam Cooke. “Lost & Loo­kin’ ”.

R&F : Autre re­prise, moins sur­pre­nante mais ris­quée, “Mush­room” de Can. Ro­dolphe Bur­ger : C’était l’avan­tage d’être en Al­sace, les groupes al­le­mands de l’époque ve­naient souvent jus­qu’ici. Là, c’est mon fils, 20 ans, qui m’a conduit à faire ce mor­ceau, je l’ai vu dan­ser un jour comme un dingue sur “Mush­room”. Comme je me dé­chaî­nais à son âge sur le même mor­ceau. Ça m’a fait un drôle d’ef­fet. Ça m’a beau­coup tou­ché. Il est mu­si­cien aus­si alors je lui ai pro­po­sé qu’on s’y at­taque. “Ta­go Ma­go” est un al­bum fan­tas­tique... Mais bon, c’est tou­jours com­pli­qué de ré­duire un groupe à un seul al­bum. Je sais que c’est le nom de la ru­brique mais bon... Le truc de l’île dé­serte, tu vois... J’ai du mal avec ça. Pour moi, c’est l’esprit d’un ar­tiste qui est dif­fu­sé à tra­vers plein d’al­bums... Par exemple, Art Pep­per, j’aime juste le son, je met­trais n’im­porte quel de ces disques.

R&F : On y ar­rive. Autre chose dans cet al­bum : la par­ti­ci­pa­tion de Ch­ris­tophe sur une re­prise de “La Chambre”. Ro­dolphe Bur­ger : C’est fou. C’est peut-être l’un des der­niers trucs qu’il ait en­re­gis­trés. Il ai­mait beau­coup cette chan­son de Kat Ono­ma qu’on avait jouée en concert au Tria­non. Mais Ch­ris­tophe, c’est un cas ex­cep­tion­nel de mu­ta­tion. Il se mé­ta­mor­phose à un mo­ment don­né, en res­tant lui-même... Du ja­mais vu dans l’his­toire de la chan­son fran­çaise.

A par­tir de cet al­bum-là, “Be­vi­lac­qua”, au mi­lieu des an­nées 90. In­croyable. Et le mor­ceau “La Man” sur “Comm’si La Terre Pen­chait”. R&F : Re­prise de “Fuz­zy” de Grant Lee Buf­fa­lo, gros tube dans les an­nées 90 par un groupe un peu ou­blié. Ro­dolphe Bur­ger : J’ai une ten­dresse pour ce genre de tube ou­blié, comme tu dis. Je l’avais vu en live, le son de sa gui­tare m’avait scié. Il jouait avec une acous­tique dont il sor­tait un son de fuzz dé­ment. Et puis aus­si un pe­tit concert so­lo à l’Hô­tel du Nord.

Du Bach ra­len­ti

R&F : C’est l’heure du départ pour l’île dé­serte, dé­so­lé... Ro­dolphe Bur­ger : Alors, je ne sais plus le nom de l’al­bum, mais c’est le mor­ceau que j’em­mè­ne­rais. Le “Re­quiem” de Len­nie Tris­ta­no, pia­niste de jazz blanc. Ça me parle énor­mé­ment. Ça com­mence comme du Bach ra­len­ti, du Glenn Gould qui au lieu d’ac­cé­lé­rer, tem­po­rise, avec une mé­trique très ri­gide puis, tout d’un coup, ça devient du blues. Ce switch-là, c’est bou­le­ver­sant. Tris­ta­no a été un peu ou­blié, il a pa­ra­doxa­le­ment souf­fert du ra­cisme à l’en­vers. Comme Lee Ko­nitz, pas re­con­nu à sa juste va­leur. Et puis, le “Street Hassle” de Lou Reed. Le mor­ceau dé­jà, avec cette boucle de vio­lon­celles et puis “I Wan­na Be Black”, un mor­ceau étran­ge­ment fa­go­té, une prise live re­tra­vaillée en stu­dio. Mais ça groove ter­rible. C’est du Lou Reed bien trash : “Je vou­drais être black pour avoir le sens du rythme, une grosse queue”, etc. Bon, tu vois ?

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