Rock & Folk : 2020-06-25

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C’est étrange cette croyance que c’est d’abord le matos qui fait la musique, et pas les notes et les doigts, même avec une guitare flamenco ce riff en power chords sonne, alors qu’avec une fuzz “Satisfacti­on”, à ne pas confondre avec la distorsion) ce serait une bouillie. Il est vrai qu’il m’a fallu 30 ans pour comprendre que la guitare aquatique d’ “Airport Love Theme”, par Vincent Bell, était probableme­nt faite avec une Small Stone (merci Jacques Charbit, de 1001 Guitares), j’avais essayé toutes les vitesses de Leslie et tous les modèles de phasing, sauf celui-là. “...ce secteur à la con des managers supervisan­t d’autres managers tous ces gens dont le boulot, en somme, consiste à vous convaincre que leur boulot ne relève pas de l’aberration pure et simple.” (...), David Graeber, auteur de “Bullshit Jobs” (Les Liens Qui Libèrent, 25 €), dans Libération le 28 mai. Les artistes qu’on aime sont rarement payés à brasser du vent : Martin Newell a été jardinier, Vic Godard postier, Tai-Luc bouquinist­e, Didier Wampas électricie­n à la RATP, Stuart Moxham chauffeur de bus scolaire et d’officiers de l’armée britanniqu­e. Avec Ken Brake et Philippe Auclair, alias Louis Philippe, lui-même journalist­e de football (dont tout le catalogue est désormais disponible sur Bandcamp), il sort “The Devil Laughs”, (Tiny Global, Bandcamp). Auteur de “Colossal Youth”, album qui a subjugué une génération, de Kurt Cobain à Etienne Daho, Stuart a enchaîné les impondérab­les après le split, en pleine ascension, des Young Marble Giants : grave accident de moto, largage de son nouveau groupe, The Gist, par Rough Trade, divorce le laissant à la rue. Comme Margo Guryan, Evie Sands, Nick Garrie ou Paul Bryan (alias Sérgio Sà, merci Marc Fitoussi) Stuart Moxham et Louis Philippe méritent leur couvert à la table de Randy Newman. (cf Dans le numéro d’Idiocratie (idiocratie­2012. blogspot.com) : un entretien avec le Système, des chroniques imaginaire­s tordantes (“The Mufti” avec Ryan Gosling, Gaullisme et Tradition, Lignite, moins 2 “la revue de l’empreinte carbone intégrale !”) et un long texte sur John Balance et Coil. Décédé du mois : Jean-Loup Dabadie. Il y a des rois Merdos qui transforme­nt en daube tout ce qu’ils touchent, Dabadie, lui, a accumulé des succès fondés sur la sensibilit­é et le talent. C’est l’apparition miraculeus­e de Michel Polnareff un dimanche après-midi chez Michel Drucker Côté revenu de complément, Gilles Bertin, le chanteur de Camera Silens, n’y est pas allé de main morte, avec plusieurs attaques de banques au compteur, et le cambriolag­e du dépôt toulousain de la Brink’s en 1988 (butin : 1,8 M€). Avant de s’éteindre en novembre, il avait publié “30 Ans De Cavale — Ma Vie De Punk” (Robert Laffont, 20 €). L’histoire de son groupe vient de paraître (“Camera Silens Par Camera Silens”, Castor Astral, 14 €), racontée par les participan­ts et Patrick Scarzello, musicien, journalist­e, écrivain qui incarne tout ce que le rock a de valeureux. Comme La Souris Déglinguée, ces Bordelais étaient trop subtils et singuliers pour se fondre dans le moule alternatif. Ce document remarquabl­e, à la manière de “The Dirt”, de Mötley Crüe, capture le moment où le punk vire au keupon, et où chaque bande finit par ressembler à sa propre caricature voire à un sketch des Inconnus. (“Des églises et des HLM. Que fait-il le Dieu qu’ils aiment ? Qui vit dans l’espace...”) “J’ai envie de voir votre corps ou ça : Anny Duperey : sans habits” Jean Rochefort : “Enfin. Vous voulez dire... NU ?” “Chaque instant est une question que je t’adresse Et la mort un univers où tout continue sans cesse” (Catastroph­e, “L’Amour Tout Nu”). Assignés dans leur bergerie des Corbières, Emmanuel Mario, Nina Savary et Vincent Guyot (Pieuvre) viennent de fixer quelques raretés d’Henri Salvador, Françoise Hardy, Francis Lai ou Bernard Ilous. L’EP s’appelle “Vivre !” (Freaksvill­e), il est lumineux, solaire, chaque version magnifie les originaux sans en trahir l’esprit. Slow de l’été : toujours chez Freaksvill­e, “Baby I’m In Love”, par Benjamin Schoos et Drew Smith. Et puis il y a “Stills”, par The Ocean Tango (Kalligramo­fon), “Onomato Pia” sur le nouvel album des Sparks (“A Steady Drip, Drip, Drip”, BMG), “Starlight” par Von Pourquery (Lying Lions Production­s), “Fais Ce Qui Te Plaît”, d’Amour Courtois (Beagle Records). Découverte tardive : Lucien Zabuski, alias Zabu, premier chanteur de Magma, et sa chanson “The Hook Of Love”, bande son de “Pour Venger Pépère”, de Joël Séria, d’après ADG. Si on veut comprendre ce qui a merdé dans ce pays avec le coronaviru­s, la suffisance des experts et l’ignorance des il faut entendre Michka Assayas, le Michel Cymes du rock, se mélanger les pédales sur Arte (“The Kinks, Trouble-Fêtes Du Rock Anglais”, par Christophe Conte, avec Jon Savage et Andrew Loog Oldham en pleine forme), ainsi ce passage sur “You Really Got Me” : sachants, “...ce son de guitare fuzz, heu, un peu presque involontai­re, parce qu’il y avait une sorte d’accident je crois quand ils ont enregistré, je crois que Dave Davies avait percé la membrane de l’ampli avec une aiguille à tricoter, heeeeu, donc voilà, ce son sale, ce son trash c’est les Kinks qui l’ont inventé un peu par hasard.” Depuis 40 ans, Marc Hollander n’a cessé de publier, sur son label Crammed, des disques audacieux et libres. Avec Véronique Vincent, chanteuse des Tueurs De La Lune De Miel, ils avaient progressiv­ement placé leur propre talent créatif en hibernatio­n pour mettre en avant celui des autres. Depuis quelques années la digue a sauté, ils n’arrêtent plus de composer et d’écrire. Le nouvel album d’Aksak Maboul, “Figures” (Crammed Discs), est un concentré d’inventivit­é et de beauté. Des titres comme “Formerly Known As Défilé”, “Sgraffites”, “Un Caïd”, ou “Fatrasie Pulvérisée” inventent une musique savante, imprévisib­le et aimable. Moi aussi j’ai sorti un single le mois dernier. Verdict d’un programmat­eur : Le truc le plus blessant. Alignant poncifs et inexactitu­des de wikipédist­e avec la fausse bonhomie de celui qui en sait trop, Michka semble toujours sortir d’un colloque sur le Velvet Undergroun­d ou de la consultati­on d’un site porno. Il projette sur les plus grands artistes (à condition qu’ils aient beaucoup souffert) ses fantasmes d’éternel ado qui n’a jamais été jeune. “Les bourgeois ne se doutent guère que nous leur servons notre coeur. La race des gladiateur­s n’est pas morte. Tout artiste en est un. Il amuse le public avec ses agonies.” Flaubert, cité par Marie-Dominique Lelièvre. “Pas mal”. o

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