Etape 9 - Saint-Georges-Haute-Ville/Usson-en-Forez - Gai des brumes

Saint-Jacques Magazine - - Édito -

Je re­fais sur­face là où le Che­min de Clu­ny au Puy-en-Ve­lay re­joint ce­lui de Lyon. En toute lo­gique, je suis à Saint-Geor­gesHaute-Ville. Mais pour en être vrai­ment sûr, je dois m’ap­pro­cher à moins de trois mètres du pan­neau d’en­trée du bourg et consi­dé­rer que ce­lui-ci est exact. Car le brouillard lui aus­si a ré­pon­du pré­sent. Om­ni­pré­sent. Opaque. Une pe­tite nou­veau­té cli­ma­tique qui me ren­voie à d’an­ciens, nom­breux et pé­nibles sou­ve­nirs d’étapes plu­vieuses… Il en se­ra fi­na­le­ment tout autre. Au­jourd’hui, le Che­min va al­ler frap­per aux portes de l’Au­vergne. Il s’élève pour ce­la en pente, longue et pas tou­jours douce, de la plaine aux som­mets les plus mé­ri­dio­naux des monts du Forez. Ces som­mets se confondent en de vastes pla­teaux mais ce ne sont pas mes yeux qui le vé­ri­fie­ront… Mes pieds se­ront les seuls cap­teurs fiables du re­lief au­jourd’hui. Pré­ve­nu de ce brouillard par quelques sites In­ter­net, j’ai pris un soin tout par­ti­cu­lier à pré­pa­rer cette étape sur les points to­po­gra­phique et his­to­rique. Je sais que dans les pre­miers ki­lo­mètres, les étangs vont d’abord suc­cé­der aux ma­rais as­sé­chés. Je sais quel pa­no­ra­ma sur la Loire se des­sine de­puis la cha­pelle ro­mane de Mont­sup. Je sais com­bien cette terre fut mar­quée par la fer­veur des croyants, trop sou­vent vic­times des guerres, de l’in­sé­cu­ri­té, des ma­la­dies… Et com­bien ils ont plan­té de croix et au­tant de cal­vaires pour conju­rer leur triste sort. Je sais que les pè­le­rins de Saint-Jacques ou d’ailleurs ont sui­vi et suivent en­core les pas de mar­cheurs beau­coup plus an­ciens sur un iti­né­raire my­thique d’ori­gine celte : la voie Bo­lène bor­dée de grosses pierres et le Che­min se confondent ici. Je sais tout ce­la mais sans le voir. Au­jourd’hui, je marche en équi­libre entre vi­gi­lance et ima­gi­na­tion pour, mal­gré le voile, suivre les ba­lises et ten­ter d’aper­ce­voir quelques pro­messes d’un ter­ri­toire qui ne sont te­nues que par beau temps. Il est des jours où les pauses ne sont pas spé­cia­le­ment bien ve­nues. Concen­tré sur un ef­fort phy­sique rai­son­nable, da­van­tage sou­cieux de ne pas lais­ser la fraî­cheur et l’hu­mi­di­té in­flé­chir mon corps, je trace ma route pen­dant deux bonnes heures. Pre­mier ar­rêt à SaintJean-So­ley­mieux, dans la crypte mil­lé­naire de

l’église dé­diée à Notre-Dame-sous-Terre ou à Notre-Dame-des-Fièvres… L’eau d’une source qui cou­lait là était consom­mée pour gué­rir les in­fec­tions in­hé­rentes à ces terres ma­ré­ca­geuses. As­sez confiant sur mon po­ten­tiel im­mu­no­lo­gique, je trouve pour ma part un ré­con­fort en dé­cou­vrant les ara­besques vé­gé­tales qui ornent les voûtes à hau­teur de pe­tit homme. Je suis dans un co­con de pierre qui, sans m’op­pres­ser, brise l’at­mo­sphère oua­ti­née de la ma­ti­née. Je pour­suis en lon­geant la fo­rêt. Je suis la vague im­po­sée par de pe­tites val­lées creu­sées par les ruis­seaux. Je suis ber­cé… en­dor­mi… et ré­veillé à Ron­ce­vaux ! Non, l’Es­pagne est en­core loin. La pe­tite pan­carte, vue de plus près, an­nonce en fait à Ron­che­voux. Ce ha­meau do­mine Ma­rols (c’est ce que pré­cise ma carte) mais je ne fais pas l’ef­fort d’at­teindre ce vil­lage qui offre pa­raît-il en­core un jo­li pa­no­ra­ma. Quitte à me ré­pé­ter, je sais qu’au­jourd’hui le plus su­blime des points de vue rime avec… point de vue.

Ma­gie et poé­sie

Pour­quoi en de telles condi­tions, le re­gard en­com­bré par tant de nuées, mon es­prit es­til aus­si li­bé­ré ? Je me sens dé­ten­du, presque joyeux, parce que je l’aime ce brouillard qui uni­for­mise tout. Il étouffe les bruits pour me per­mettre de sa­vou­rer mon propre son : ce­lui de mes pas, de mon souffle, de mon coeur, peut-être ce­lui de mes pen­sées… un son qui s’or­ga­nise pour tendre à une har­mo­nie. Avec le brouillard, il n’y a plus de vide qui ef­fraie. Dans la gri­saille lai­teuse, chaque lueur de lam­pa­daire ou le moindre rai de lu­mière qui se se­rait per­du là comme un pè­le­rin in­at­ten­tif, donne ac­cès à un autre monde. On ne voit pas mais, entre chien et loup, on re­dé­couvre des arbres ten­ta­cu­laires, des fa­çades aban­don­nées socles à de plus grandes mu­railles, des portes de bois noueux, des trouées sombres qui émergent du néant. Ce­la tient à la fois du jeu, de la ma­gie et de la poé­sie. Comme l’homme, la na­ture a aus­si son cô­té sombre. En plein so­leil, le mar­cheur se fie trop à sa vue et ne re­tient que l’évi­dence. Pour trou­ver la vé­ri­table iden­ti­té d’une terre, il faut la cher­cher dans les brumes. Mar­cher dou­ce­ment. Connaître les traces pour ne pas se perdre… avec ce doute gri­sant de ne pas sa­voir où l’on va ar­ri­ver. Juste, quelques heures seule­ment, être quelque part sur la Terre. Après un long pas­sage en fo­rêt, Mon­tar­cher met donc fin à ce doute. Un re­pas sous le porche de l’église rem­plit mon ventre. Mais j’ai tou­jours soif de ce brouillard, plus en­core quand les pre­mières ruines et des tombes an­ces­trales se dé­voilent len­te­ment. Il me fait

en­tre­voir des fantômes qui s’éva­porent quand je m’ap­proche da­van­tage. Je re­prends avec joie ma place dans ce brouillard. J’aime le sen­tir me pé­né­trer par les na­rines et gon­fler mes pou­mons. Il a un vé­ri­table par­fum de pierre mouillée et de sous-bois. Il coule af­fec­tueu­se­ment au­tour de moi. J’aime me re­tour­ner et voir com­ment il se re­com­pose après mon pas­sage. Je me sens à l’abri dans ses nappes. Je n’avais pas en­core pris la dé­ci­sion de mon iti­né­raire. Peu après Mon­tar­cher, aux Granges, le Che­min de Com­pos­telle, ba­li­sé en tant que tel avec les co­quilles par les as­so­cia­tions jac­quaires, pour­suit sur la voie Bo­lène en di­rec­tion d’Usson-en-Forez pour re­des­cendre très cal­me­ment jus­qu’au Puy-en-Ve­lay. Le tra­cé of­fi­ciel passe un peu plus à l’Est pour re­joindre les su­blimes mais plus acro­ba­tiques gorges de la Loire et at­teindre le même but par le GR3. Les tra­cés du Che­min ré­pondent à des cri­tères his­to­riques, re­li­gieux, cultu­rels, tou­ris­tiques, éco­no­miques mais éga­le­ment de sé­cu­ri­té (en évi­tant au maxi­mum les routes, les voi­tures où les pas­sages sont tech­niques). Cha­cun de ces élé­ments ont d’ar­dents dé­fen­seurs et les que­relles sont ha­bi­tuelles au mo­ment de dé­ci­der où faire pas­ser les pè­le­rins et même bien après avoir fait ces choix… Aux Granges, il y a donc deux pos­si­bi­li­tés. Et c’est le brouillard (ses contraintes de vi­si­bi­li­té et l’hu­mi­di­té am­biante qu’il sup­pose) qui m’a in­vi­té à la pru­dence et m’a gui­dé vers les co­quilles jaune sur fond bleu et le pla­teau. Je les suis pen­dant deux bonnes heures en­core quand je fi­nis par dis­tin­guer de nom­breuses mai­sons. Je dois m’ap­pro­cher à moins de trois mètres du pan­neau d’en­trée du bourg et consi­dé­rer que ce­lui-ci est exact pour avoir la cer­ti­tude d’être à Usson. Fin d’une très belle étape qui, pour une fois, ne doit rien à la vue.

So­ley­mieux.

Dans la crypte de l’église de Saint-Jean-So­ley­mieux, dé­diée à Notre-Dame-sous-Terre.

Ma­rols.

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