Etape 11 - Saint-Pau­lien/Le Puy-en-Ve­lay - Pè­le­rin au rap­port

Saint-Jacques Magazine - - Édito - Vincent Jolfre

D’abord un oeil. Et puis les deux. Jusque-là tout va bien. Une jambe. Et puis l’autre. Bien mais pas top. Mais ça tien­dra. La de­mi (et der­nière) étape d’au­jourd’hui se­ra bien as­sez longue pour mon bout de ge­nou fa­ti­gué. Avant mi­di, je se­rai ren­du au Puy-en-Ve­lay. Si je veux faire mon dé­brie­fing ha­bi­tuel sur le Che­min, il fau­dra al­ler plus vite dans la tête que dans les jambes. Mon hôte et néan­moins ami de très longue date, me per­met de prendre de l’avance, avant même la pre­mière gor­gée de ca­fé. Il me re­garde presque comme un in­con­nu. Je suis pour­tant aus­si mal ra­sé et om­bra­geux au ré­veil qu’à l’or­di­naire. C’est peut-être ma peau de pè­le­rin qui l’ef­fraye ou du moins l’in­ter­roge. « Y’a un sou­ci Co­co ? – C’est bi­zarre. Tu es ve­nu à pied. T’es en­core dans ton dé­lire de pè­le­ri­nage, ton truc ca­tho. » Heu­reu­se­ment que je ne suis pas pres­sé. Il fau­dra plus de trois tar­tines de confi­ture à l’abri­cot pour lui dire – non pas mes quatre vé­ri­tés – mon sen­ti­ment sur le Che­min. Il n’a pas tort sur toute la ligne. Je ne suis pas vrai­ment moi-même. Pour ceux qui veulent bien la sai­sir, le pè­le­ri­nage est une chance dans la vie. L’oc­ca­sion de se re­mettre à ni­veau sur le plan phy­sique, in­tel­lec­tuelle, spi­ri­tuelle ou mo­rale. Quant au « truc ca­tho »… Je me rap­pelle bien avoir par­ta­gé les bancs de l’école avec lui mais pas ceux du ca­té­chisme. Certes, il y a le poids cultu­rel et pa­tri­mo­nial, mais la re­li­gion n’ap­pa­raît pas for­cé­ment à ceux qui ne cherchent pas à la voir. En six ans et 1.500 ki­lo­mètres sur les che­mins de Com­pos­telle, j’ai pris deux fois la re­li­gion en fron­tal : un Aus­tra­lien oc­to­gé­naire qui a es­sayé de m’en­doc­tri­ner à grand ren­fort de ré­fé­rences évan­gé­liques et un dé­tour, par simple cu­rio­si­té, à la messe des pè­le­rins à Ron­ce­vaux.

Pè­le­ri­ner, c’est faire le choix du rythme le plus na­tu­rel et hu­main qui soit : la marche. Et en pro­fi­ter pour ré­flé­chir sur les autres mais prin­ci­pa­le­ment sur sa pe­tite per­sonne. Être loin de ses re­pères, le simple fait de ne pas sa­voir où l’on va dor­mir le soir même, ce­la in­duit une for­mi­dable li­ber­té d’actes et de pen­sées. C’est plus qu’agréable de n’avoir rien d’autre à faire que de cou­rir après son étoile, de crier son plai­sir d’être vi­vant aux mon­tagnes ou aux ri­vières sans être pris pour un dingue. Le Che­min est hors de la réa­li­té et offre cette li­ber­té. Je me sens sur le Che­min comme un étran­ger dans ma propre vie – c’est peut-être ce que mon ami a aus­si res­sen­ti. Et alors, je pour­rais trou­ver ce­la avec n’im­porte quelle autre ran­don­née ? Peut-être mais le Che­min c’est bien évi­de­ment autre chose qu’un par­cours. La preuve avec la créa­tion des « che­mins mo­dernes » comme ce­lui que je

viens d’em­prun­ter qui, comme les autres voies dites his­to­riques, offre un contexte fa­vo­rable avec des lieux ré­fé­rences, des ren­contres, des rai­sons mul­tiples et un but unique dans un coin de Ga­lice… Pour moi, le Che­min c’est un état, une hy­per­sen­si­bi­li­té au monde qui m’en­toure et à moi même. Je ne fais pas Com­pos­telle. Je suis le Che­min quand je le suis. Après… Cha­cun ses pen­sées, cha­cun ses ques­tions, cha­cun ses ré­ponses. Loin de moi l’idée de bas­cu­ler dans du mau­vais ly­risme, mais à force de par­ler du Che­min, je n’ar­rive plus à me fau­fi­ler entre les pon­cifs. Et quitte à vi­der son sac d’évi­dences, en voi­là une der­nière pour la route : on ne trouve ja­mais ce que l’on veut sur le Che­min mais, au fi­nal, on ob­tient tou­jours mieux. J’ai dit plus ou moins ça à mon ami avant la fin de ma troi­sième tar­tine. Et je re­prends le sac à dos pour ache­ver le dé­brie­fing sur cette voie entre Clu­ny et Le Puy-en-Ve­lay dans ces der­niers ki­lo­mètres. Ce par­cours re­lie deux lieux d’une grande force, mais tra­verse des pay­sages d’une grande dou­ceur, au ca­rac­tère af­fir­mé sans être in­tense. Clu­ny donne le ton, en sol­li­ci­tant l’ima­gi­na­tion de ce­lui qui marche entre ses de­mi ruines pour re­trou­ver sa for­mi­dable his­toire. Les 300 ki­lo­mètres sui­vants, il doit gar­der cette at­ten­tion aux moindres dé­tails sur des terres qui ont ou­blié la gran­deur ; il doit pro­fi­ter de la sé­ré­ni­té de sanc­tuaires sous d’humbles voûtes de pierre où à l’abri de branches. Des terres de dis­cré­tion mais qui ont en­core à dire et à of­frir.

Un peu plus roots

Bien au-de­là du pa­tri­moine ar­chi­tec­tu­ral ou pay­sa­ger, la vé­ri­table ri­chesse des che­mins de Saint-Jacques de Com­pos­telle, c’est l’im­ma­té­riel : une sim­pli­ci­té qui n’au­rait pas be­soin de plaques, de ré­com­penses ou d’ins­crip­tions à l’Unes­co. Je la re­trouve sur ce Che­min de Clu­ny, moins em­prun­té que d’autres mais tout aus­si lé­gi­time dans le cadre de la grande conver­gence com­pos­tel­lane. C’est un peu plus « roots », plus im­pro­vi­sé, mais j’ai pu, mal­gré la pé­riode de l’an­née (oc­tobre) trou­ver l’es­sen­tiel. Et ce­la sans pu­bli­ci­té in­tem­pes­tive, sans dis­cours contre ceux qui osent en­core ac­cueillir les pè­le­rins contre une pièce, pire en­core… de bon coeur. Un Che­min avec des or­nières, des cailloux, des mon­tées, des in­dif­fé­rences et des mal­adresses, mais sans en­traves dans les men­ta­li­tés : une voie qui per­met en­core au pè­le­rin de pro­fi­ter d’un simple ac­com­pagne- ment et non pas de su­bir une marche for­cée. Après tant de dis­tance et de dis­cré­tion, le fi­nal est un peu à contre cou­rant. C’est une dé­bauche de beau­té dans des pay­sages in­croyables. La na­ture a bien fait les choses en res­pec­tant les équi­libres entre la pers­pec­tive et le mo­nu­men­tal. Il y a tou­jours ici quelques ro­chers où le re­gard vient s’ac­cro­cher. L’Homme n’a pas pu s’em­pê­cher d’y mettre sa griffe : la for­te­resse de Po­li­gnac d’abord, puis la Cha­pelle Saint-Mi­chel d’Ai­guilhe, en­fin Le Puy-en-Ve­lay. Voi­là l’écrin vol­ca­nique qui offre un vaste pa­no­ra­ma qu’un re­gard seul ne peut conte­nir ; avec ses longs doigts de pierre qui veulent sai­sir le ciel. Je sais pour l’avoir prise, que Le Puy est une for­mi­dable rampe de lan­ce­ment à pè­le­rins, par son his­toire ré­cente ou mo­derne, par sa fer­veur pal­pable, ses re­liefs qui sug­gère l’en­vol. C’est aus­si plus qu’une belle ar­ri­vée. C’est une in­vi­ta­tion au plon­geon dans un pa­tri­moine for­cé­ment riche et pré­ser­vé au mi­lieu d’une na­ture si gé­né­reuse. C’est un abou­tis­se­ment. Dans tous les cas, Le Puy-en-Ve­lay est une grande étape pour tous les mar­cheurs, une ci­té à la croi­sée des che­mins pour Saint-Jacques ou ailleurs. Un phare dans un océan de sen­tiers.

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