Le Saint-Sépulcre Le der­nier souffle du Ch­rist

Le lieu où le Ch­rist a été en­ter­ré, à Jé­ru­sa­lem, re­vêt dans plu­sieurs re­li­gions une im­por­tance pri­mor­diale. Ob­jec­tif des croi­sades du Moyen Âge, il n’a ja­mais ces­sé d’être un but de pèlerinage mal­gré les ten­sions. Au­tour du tom­beau ini­tial se sont mul­ti­pl

Secrets d'Histoire - - SOMMAIRE - Texte de Ra­fael Pic

Dans la cha­leur de l’été 1099, les croi­sés conquièrent Jé­ru­sa­lem. Après être en­trés dans la ville par la porte de Da­mas, au nord, qui cède sous les coups de bou­toir de leurs béliers et la pluie de flèches dé­co­chées de­puis leur tour d’as­saut, ils laissent libre cours à leur fu­rie ven­ge­resse contre les mu­sul­mans et les juifs. À la fin de la jour­née, ils se réunissent au­tour du tom­beau du Ch­rist, qui est le but prin­ci­pal de leur ex­pé­di­tion, et y tiennent une messe d’ac­tions de grâces. Si le Saint-Sépulcre est alors ca­pable de mo­bi­li­ser les éner­gies de toute l’Eu­rope chré­tienne, il n’en a pas tou­jours été ain­si. Après la mort du Ch­rist, le tom­beau n’est pas en­tre­te­nu, et tout est mis en oeuvre

pour en ef­fa­cer la mé­moire. C’est que pour les di­ri­geants de l’époque, les Ro­mains, Jé­sus de Na­za­reth n’est qu’un hors-la-loi, jus­te­ment li­vré aux prêtres du San­hé­drin qui l’ont condam­né à mort. Sa sé­pul­ture se trouve en pé­ri­phé­rie de la ville, la loi in­ter­di­sant d’en­ter­rer les dé­funts à l’in­té­rieur des murs. Ce n’est qu’une di­zaine d’an­nées après la mort du Ch­rist, lorsque Hé­rode Agrip­pa étend le pé­ri­mètre des mu­railles, que son tom­beau entre dans la ville. Cer­tains em­pe­reurs ro­mains s’in­gé­nient à brouiller da­van­tage les pistes, en bâ­tis­sant à cet em­pla­ce­ment un sanc­tuaire dé­dié à une des déesses de leur pan­théon, Vé­nus. Il faut at­tendre trois siècles et la conver­sion au chris­tia­nisme de l’empereur Cons­tan­tin pour que le SaintSé­pulcre fasse l’ob­jet de soins écla­tants. Mais il a d’abord été né­ces­saire de le re­trou­ver ! C’est la mère de l’empereur, Hé­lène, qui se charge de cette mis­sion. Elle se rend sur place pour iden­ti­fier le lieu exact du sup­plice. La lé­gende pré­tend que son in­for­ma­teur, le juif Ju­das, ne ré­vèle le lieu qu’après avoir été me­na­cé de mort. Une fois dé­ter­rées les trois croix, il faut dis­tin­guer celle du Ch­rist de celles des lar­rons. La pieuse Hé­lène les fait po­ser, l’une après l’autre, sur le corps d’un homme mort : ce­lui-ci res­sus­cite au contact de la Vraie Croix. Au-des­sus des lieux saints, Hé­lène fait bâ­tir l’église de la Sainte-Croix. On n’ou­blie­ra plus ja­mais l’em­pla­ce­ment du tom­beau !

Trans­for­ma­tions à tra­vers les siècles

La pre­mière ba­si­lique ro­maine ou­vrait à l’est sur le car­do, la prin­ci­pale voie de Jé­ru­sa­lem, et était sé­pa­rée du Sépulcre par un jar­din. Cet es­pace vert est de­ve­nu le Ca­tho­li­con, la salle de prière. La ba­si­lique elle-même a été plu­sieurs fois re­ma­niée mais sa dis­po­si­tion n’a guère évo­lué de­puis la re­cons­truc­tion me­née par les croi­sés en 1149, pour fê­ter le ju­bi­lé de la re­con­quête des lieux saints. Au­jourd’hui, on entre dans le dé­dale du Saint-Sépulcre par le

cô­té sud : après avoir pas­sé une cour ou­verte, on se trouve face à deux portes, dont l’une est mu­rée de­puis le dé­part des croi­sés à l’is­sue de leur dé­faite en 1187. Les clés de la se­conde sont dé­te­nues par les deux fa­milles mu­sul­manes (Jou­deh et Nus­sei­beh) qui s’en par­tagent la res­pon­sa­bi­li­té de­puis qu’elles ont été don­nées à leurs an­cêtres par Sa­la­din il y a plus de 800 ans ! En des époques an­ciennes, il fal­lait sur­mon­ter le ver­tige et avoir le corps souple si l’on of­fi­ciait dans l’église. On s’en convain­cra en le­vant les yeux vers les fenêtres qui sur­plombent les portes. Une échelle y est en­core ap­puyée, qui rap­pelle que, sous les Ot­to­mans, jus­qu’au mi­lieu du xixe siècle, on n’ou­vrait ra­re­ment les portes. Pour se rendre en ville, les prêtres de­vaient jouer les acro­bates et pas­ser par les fenêtres. Au­jourd’hui, l’en­trée est plus fa­cile mais la ges­tion du lieu est épi­neuse. Six com­mu­nau­tés re­li­gieuses (grecs or­tho­doxes, ca­tho­liques fran­cis­cains, ar­mé­niens, coptes, sy­riaques, éthio­piens) s’en par­tagent l’uti­li­sa­tion se­lon des règles… by­zan­tines. Les es­paces dé­vo­lus à cha­cune, les ho­raires des messes et les tra­jets à l’in­té­rieur sont co­di­fiés.

Pre­mière étape, la cha­pelle du Gol­go­tha

Ti­rant son nom d’un mot ara­méen si­gni­fiant « lieu du crâne » (tra­duit par « cal­va­ria » en la­tin, qui a don­né « cal­vaire »), le Gol­go­tha ma­té­ria­lise l’em­pla­ce­ment pré­su­mé de la cru­ci­fixion. C’était à l’époque du Ch­rist une col­line bor­dée de car­rières de pierre. Cet en­vi­ron­ne­ment n’est plus iden­ti­fiable mais l’ac­tuelle cha­pelle reste l’un des lieux les plus éle­vés de la vieille ville. D’autres sou­tiennent – et l’écri­vain Mark Twain y croyait dur comme fer – qu’Adam est lui aus­si en­ter­ré à cet en­droit. Comme pour la Via Do­lo­ro­sa, éla­bo­rée après les croi­sades

La ba­si­lique elle-même a été plu­sieurs fois re­ma­niée mais sa dis­po­si­tion n’a guère évo­lué de­puis la re­cons­truc­tion me­née par les croi­sés en 1149.

par des moines eu­ro­péens, la lo­ca­li­sa­tion des der­niers mo­ments du Ch­rist est vi­ve­ment dis­cu­tée. Ain­si, se­lon une ver­sion an­gli­cane dé­fen­due de­puis une étude pous­sée des sources bi­bliques à la fin du xixe siècle, la cru­ci­fixion se­rait ad­ve­nue au Jar­din de la Tombe, en de­hors de la vieille ville, au nord de la porte de Da­mas. L’éloi­gne­ment des faits jus­ti­fie ces interrogations, mais aus­si le des­tin agi­té de la ville. Ain­si, peu de temps après le sup­plice de Jé­sus écla­ta la grande ré­volte juive de 66. Elle fut ma­tée, après une guerre sans mer­ci, par Ti­tus en 70, mais en­traî­na, outre l’incendie du Temple, la des­truc­tion d’une bonne par­tie de la ville. Ce­pen­dant, pour les croyants qui fré­quentent par mil­liers le Saint-Sépulcre, les doutes ne sont pas per­mis et chaque in­di­ca­tion de la Via Do­lo­ro­sa est prise pour in­tan­gible. En sor­tant du Gol­go­tha, la Pierre de l’Onc­tion est le siège d’une fer­veur vi­sible : c’est ici, à la trei­zième sta­tion, que le Ch­rist au­rait été en­ve­lop­pé dans son lin­ceul. Le thème même de la cru­ci­fixion, abon­dam­ment trai­té par les peintres

Comme pour la Via Do­lo­ro­sa, éla­bo­rée après les croi­sades par des moines eu­ro­péens, la to­po­gra­phie des der­niers mo­ments du Ch­rist est vi­ve­ment dis­cu­tée.

eu­ro­péens (avec de rares va­ria­tions : jus­qu’au xiiie siècle, chaque pied était trans­per­cé par un clou dif­fé­rent, puis l’ico­no­gra­phie a choi­si de réunir les deux pieds sous un seul clou) sus­cite d’in­té­res­sants dé­bats. Il est clair que ce sup­plice, tel qu’il est re­pré­sen­té en pein­ture, abou­tit ra­pi­de­ment à la mort par as­phyxie. Res­tau­ra­tion du tom­beau fra­gi­li­sé On peut sup­po­ser que, pour pro­lon­ger la souf­france, les condam­nés étaient sou­te­nus par des planches ou at­ta­chés par des cordes. Il se­ra dif­fi­cile de conclure : le seul té­moi­gnage ar­chéo­lo­gique dis­po­nible à ce jour a été dé­cou­vert

en 1968 près de Jé­ru­sa­lem. Il s’agit des os­se­ments d’un homme dé­nom­mé Ye­ho­ha­nan Ben Hag­kol (son nom était écrit sur l’urne qui conte­nait ses restes), exé­cu­té par les Ro­mains au mi­lieu du Ier siècle et dont l’os du ta­lon conser­vait un clou. Le tom­beau pro­pre­ment dit est au centre de la ro­tonde, en­tou­rée d’un dé­am­bu­la­toire tou­jours noir de monde, sous un édi­cule avec un dôme à la russe. La plaque qui re­couvre la tombe fait l’ob­jet d’une grande dé­vo­tion : on la baise, on y pose le front, on y dé­pose des bibles, des croix… L’édi­cule est en dan­ger : sa struc­ture mé­tal­lique, qui aide à sou­te­nir l’an­cienne ar­ma­ture de marbre du sanc­tuaire, est brin­que­ba­lante. Au mois de mai 2016, une cam­pagne de res­tau­ra­tion a été en­ga­gée par une équipe grecque. Pour la pre­mière fois de­puis au moins deux siècles (et le grand incendie de 1808), on a pu sou­le­ver cette dalle de marbre et ac­cé­der à la par­tie de la roche où le Ch­rist a été dé­po­sé après sa cru­ci­fixion. Les ma­té­riaux étu­diés fe­ront l’ob­jet d’ana­lyses. Ce n’est certes pas la pre­mière fois que des tra­vaux d’ur­gence doivent être en­tre­pris au SaintSé­pulcre. En 1927, un trem­ble­ment de terre l’avait fra­gi­li­sé. Les Bri­tan­niques, qui avaient alors man­dat sur la Pa­les­tine, se char­gèrent de conso­li­der l’édi­cule au-des­sus de la tombe, mais aus­si de re­cons­truire la grande cou­pole. Mais la Se­conde Guerre mon­diale, puis les évé­ne­ments qui sui­virent, avec la pro­cla­ma­tion de l’État d’Is­raël et l’oc­cu­pa­tion de Jé­ru­sa­lem à l’is­sue de la guerre de 1967, com­pli­quèrent le chan­tier, qui n’a été ache­vé qu’en 1997.

L’am­biance bi­gar­rée de l’in­té­rieur

la quan­ti­té de cha­pelles, de lampes sus­pen­dues, les fu­mées d’en­cens, les chants, les mé­lo­dies de l’orgue fran­cis­cain (ré­no­vé et ré­ins­tal­lé il y a un quart de siècle au mi­lieu de po­lé­miques en rai­son de sa trop grande puis­sance) in­diquent que le lieu est convoi­té et par­ta­gé, pas tou­jours de ma­nière pa­ci­fique. De­puis le Sta­tu quo de 1831, confir­mé en 1852 sous l’au­to­ri­té ot­to­mane, la ba­si­lique du Saint-Sépulcre est ré­gie se­lon les règles des fon­da­tions pieuses de l’is­lam, le Wa­qf (do­na­tion per­pé­tuelle). Trois com­mu­nau­tés dé­tiennent l’es­sen­tiel du pou­voir : l’église ar­mé­nienne au­to­cé­phale, le pa­triar­cat grec or­tho­doxe et la Cus­to­die fran­cis­caine de Terre Sainte. Les trois autres – coptes, sy­riaques et éthio­piens – ont été mar­gi­na­li­sées au cours du temps et par­fois re­pous­sées vers des lieux moins cen­traux. L’éton­nant « vil­lage éthio­pien » qui oc­cupe le toit de la cha­pelle d’Hé­lène en est l’illustration. Des dis­putes de­meurent ou naissent : la plus ac­tuelle concerne le toit du Saint-Sépulcre lui­même, que se contestent Coptes et Éthio­piens, dont les églises, au­tre­fois réunies, se sont scin­dées en 1948… L’en­jeu symbolique est tel­le­ment fort : le Saint-Sépulcre est un es­pace re­li­gieux his­to­rique, po­li­tique et ar­tis­tique. On y cé­lèbre la mé­moire du Ch­rist, mais aus­si celles de Jo­seph d’Ari­ma­thie, d’Adam, de Go­de­froy de Bouillon, on y vénère des re­liques et l’on y trouve aus­si des chefs-d’oeuvre de l’art uni­ver­sel. C’est l’heure de la fer­me­ture. Comme chaque soir, le cé­ré­mo­nial se ré­pète. Un des trois sa­cris­tains (le fran­cis­cain, l’ar­mé­nien ou le grec) ferme le bat­tant qu’il a ou­vert le ma­tin. Mais s’il s’est agi d’un jour de « grande ou­ver­ture », le ma­nie­ment du deuxième bat­tant, ce­lui de droite, in­combe au por­tier mu­sul­man. Le gé­né­ral de Gaulle par­lait de « l’Orient com­pli­qué ». Le Saint-Sépulcre en est un par­fait ré­su­mé.

Le Saint-Sépulcre est un es­pace re­li­gieux his­to­rique, po­li­tique et ar­tis­tique.

L’en­trée prin­ci­pale de la ba­si­lique du Saint-Sépulcre.

Go­de­froy de Bouillon ren­dant grâce à Dieu lors de la prise de Jé­ru­sa­lem par les croi­sés. Pein­ture d’Emile Si­gnol. Mu­sée du Châ­teau de Ver­sailles.

L’in­té­rieur de la ba­si­lique du Saint-Sépulcre.

Cha­pelle du Gol­go­tha : l’autel du cal­vaire.

Le Ch­rist en­tou­ré des évêques et pa­triarches de Jé­ru­sa­lem dans le dôme du Ca­tho­li­con. Ce der­nier est un es­pace ré­ser­vé à l’église grecque or­tho­doxe au centre de la ba­si­lique du Saint-Sépulcre. Le Che­min de Croix ac­tuel fut éta­bli au Moyen Âge.

La construc­tion de la ba­si­lique du SaintSé­pulcre et de l’en­semble des bâ­ti­ments, en­tou­rant la tombe du Ch­rist, a été or­don­née par l’empereur Cons­tan­tin en 326, à l’em­pla­ce­ment du temple d’Ha­drien.

Dans l’atrium de la ba­si­lique se trouve la Pierre de l’Onc­tion, sur la­quelle le corps du Ch­rist au­rait été la­vé et em­bau­mé.

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