Ci­troën

Ca­pi­taine d’in­dus­trie vi­sion­naire, pion­nier en France de la pro­duc­tion au­to­mo­bile en grande sé­rie, André Ci­troën a pla­cé la créa­ti­vi­té et l’in­ven­tion tech­no­lo­gique au coeur de l’ADN de la marque. Re­tour sur l’his­toire d’une marque bien­tôt cen­te­naire.

Secrets d'Histoire - - SOMMAIRE - Par Do­mi­nique Ro­ger

Sim­ple­ment parce que vous vous trou­vez au mau­vais en­droit au mau­vais mo­ment, votre vie peut prendre un tour­nant dra­ma­tique. C’est ce qui s’est pas­sé au gé­né­ral de Gaulle ce mer­cre­di 22 août 1962. Un cor­tège de deux DS 19 noires, es­cor­té de deux mo­tards de la Garde ré­pu­bli­caine, sort de l’Ély­sée pour re­joindre le ter­rain d’avia­tion de Villa­cou­blay, où Charles de Gaulle doit s’en­vo­ler à bord d’un hé­li­co­ptère pour re­joindre La Bois­se­rie, sa ré­si­dence de Co­lom­bey-lesDeux-Églises. Le pré­sident est à bord de la se­conde voi­ture, à l’ar­rière en com­pa­gnie de son épouse Yvonne. À l’avant se trouve, à cô­té du chauf­feur le gendarme Fran­cis Mar­roux, son gendre, le co­lo­nel Alain de Bois­sieu.

Une concep­tion révolutionnaire

Le cor­tège passe le car­re­four du Pe­tit-Cla­mart, quand tout à coup des dé­to­na­tions re­ten­tissent. Un com­man­do « ar­rose » d’une pluie de balles la DS pré­si­den­tielle. Les pneus avant gauche et ar­rière droit éclatent. Mais, la Ci­troën par­vient pres­te­ment à s’ex­traire de l’em­bus­cade. Mi­racle ? Voi­ture mi­ra­cu­leuse sur­tout ! Si le chauf­feur, avec sang-froid, ma­noeuvre tel un as du vo­lant, les tech­niques em­ployées dans la concep­tion de l’au­to ont aus­si per­mis de sau­ver le gé­né­ral. Mal­gré les deux pneus cre­vés, l’as­siette de la DS pré­si­den­tielle reste constante, grâce à la sus­pen­sion hy­dro­pneu­ma­tique ; la voi­ture ne s’af­fais­sant pas sur l’une ou l’autre des deux roues concer­nées, elle peut pour­suivre sa tra­jec­toire sans mou­ve­ments de caisse ve­nant per­tur­ber le conduc­teur.

Hen­ri Ford, un mo­dèle

Der­rière ce qui est de­ve­nu un haut fait his­to­rique – et un coup de pub in­vo­lon­taire ! – se des­sine la sil­houette d’un per­son­nage hors du com­mun, André Ci­troën. Né en 1878, cet in­gé­nieur po­ly­tech­ni­cien veut de­ve­nir un in­dus­triel. Il four­bit tout d’abord ses armes à la tête de la so­cié­té au­to­mo­bile Mors entre 1906

et 1914. Une ex­pé­rience réus­sie qui l’in­cite à créer sa propre en­tre­prise : la So­cié­té ano­nyme des en­gre­nages Ci­troën (1913), ces en­gre­nages à che­vrons en V qui vont de­ve­nir em­blème et lo­go de la marque. Du­rant la Grande Guerre, ce ca­pi­taine d’in­dus­trie contri­bue à l’ef­fort de guerre en fa­bri­quant à la chaîne obus et mu­ni­tions. Ré­pu­ta­tion et for­tune faites, no­tam­ment grâce à une ava­lanche de dé­pôts de bre­vets, ce dé­cou­vreur de ta­lents et gé­nie de l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail n’a alors plus qu’une idée en tête : se lan­cer dans la « fa­bri­ca­tion et la dis­tri­bu­tion à grande échelle d’au­to­mo­biles ». Et pour ce­la, il a un mo­dèle, l’Amé­ri­cain Henry Ford et le for­disme, ba­sé sur la di­vi­sion du tra­vail, ef­fec­tué à la chaîne. La pre­mière au­to­mo­bile pro­duite en sé­rie par les Au­to­mo­biles Ci­troën (1919), la Tor­pé­do 10 HP, plus con­nue sous le nom de Ci­troën type A, met en ef­fer­ves­cence le Sa­lon de l’au­to­mo­bile de 1919. Les clients de la 10 HP dé­couvrent tout un ar­se­nal de vente jus­qu’alors in­con­nu comme le cré­dit à la consom­ma­tion. Les ache­teurs sont mêmes conviés à une vi­site com­plète de l’usine Ci­troën, ins­tal­lée quai de Ja­vel dans le XVe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris. Le suc­cès est au ren­dez-vous.

In­ven­tion des deux roues mo­trices

Avant-gar­diste, vi­sion­naire, révolutionnaire, André Ci­troën ne l’est pas que dans le do­maine de l’in­ven­tion in­dus­trielle. Il se­coue sé­rieu­se­ment le monde du mar­ke­ting et de la pu­bli­ci­té. Avec le slo­gan « vous n’ima­gi­nez pas tout ce que Ci­troën peut faire pour vous », il crée l’évé­ne­ment à l’oc­ca­sion de l’édi­tion de 1922 du Sa­lon in­ter­na­tio­nal de l’au­to­mo­bile. On peut lire dans les co­lonnes du quo­ti­dien Le Fi­ga­ro : « Vers mi­di, l’at­ten­tion de tous les vi­si­teurs sor­tant du Grand Pa­lais fut at­ti­rée par les ca­brioles d’un avion qui tra­çait à haute al­ti­tude dans le ciel, et en lettres de fu­mée, le nom de Ci­troën et de sa clas­sique 10 HP… » En 1925, vrai coup de gé­nie à faire pâ­lir de ja­lou­sie nos Jacques Sé­gué­la contem­po­rains, il ha­bille la tour Eif­fel de 250 000 am­poules en six cou­leurs avec le nom de sa marque en let­trage sty­li­sé Art dé­co. André Ci­troën, qui a épou­sé en 1914 Geor­gi­na Bin­gen, se consacre tel­le­ment à son in­tense ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle que sa vie per­son­nelle est celle d’un bon père de fa­mille. Alors qu’on lui prête à tort une ré­pu­ta­tion d’homme à femmes, il est des plus at­ta­chés à sa tran­quilli­té fa­mi­liale. Pour avoir un train de vie très ai­sé, il n’af­fiche pas sa réus­site en ache­tant villa, yacht, toiles de maître… Certes, il adore jouer aux jeux d’ar­gent et fré­quente les

tables des ca­si­nos et autres champs de course, mais in­no­ver, dé­fri­cher de nou­veaux mar­chés, ex­plo­rer de nou­veaux ter­ri­toires (voir en­ca­dré p. 97) voi­là son vé­ri­table mo­teur. Les an­nées 1930 vont faire étin­ce­ler les che­vrons au fron­tis­pice de l’usine du quai de Ja­vel. En 1934, Ci­troën in­vente une tech­no­lo­gie qui va ré­vo­lu­tion­ner l’in­dus­trie au­to­mo­bile mon­diale : les deux roues mo­trices sur le train avant.

Une dra­ma­tique sor­tie de route…

La Trac­tion Avant, sym­bole de la mo­der­ni­té, la voi­ture des­si­née par Fla­mi­nio Ber­to­ni (de­si­gner qui signe éga­le­ment la 2 CV et la DS) va être pro­duite pen­dant une ving­taine d’an­nées. Dé­cli­née en li­mou­sine, ber­line, fa­mi­liale, ca­brio­let ou com­mer­ciale, la voi­ture pré­fé­rée des ré­sis­tants comme des ges­ta­pistes, de la pègre – le Gang des Trac­tions fait la une de la presse – comme de la po­lice to­ta­lise plus de 750 000 ventes ! Si les voi­tures Ci­troën tiennent la route comme nulle autre voi­ture pro­duite en ce monde mo­derne, les fi­nances de l’en­tre­prise, elles, dé­rapent dan­ge­reu­se­ment. Dans un contexte de crise qui s’empare de l’Eu­rope, l’en­det­te­ment qua­si chro­nique des Au­to­mo­biles Ci­troën abou­tit à une mise en li­qui­da­tion ju­di­ciaire, le 21 dé­cembre 1934. L’en­tre­prise de pneu­ma­tiques cler­mon­toise Mi­che­lin, prin­ci­pal créan­cier, re­prend la marque et sauve quelque 250 000 em­plois. André Ci­troën va payer très cher son épui­sant com­bat pour sau­ver son em­pire in­dus­triel. Il meurt d’un can­cer à l’es­to­mac le 3 juillet 1935.

« Quatre roues sous un pa­ra­pluie »

Bien que pri­vé de son père fon­da­teur, l’aven­ture Ci­troën se pour­suit avec un es­prit ré­so­lu­ment tour­né vers l’ave­nir, les in­no­va­tions tech­niques, la pro­duc­tion de voi­tures conçues pour une clien­tèle po­pu­laire. Dès 1936, le nou­veau pa­tron in­tro­ni­sé par Pierre Mi­che­lin, Pierre-Jules Bou­lan­ger, ima­gine une voi­ture au ca­hier des charges éton­nant : « Faites étu­dier par vos ser­vices une voi­ture pou­vant trans­por­ter deux culti­va­teurs en sa­bots, cin­quante ki­los de pommes de terre ou un ton­ne­let à une vi­tesse maxi­mum de 60 km/h pour une consom­ma­tion de trois litres d’es­sence aux cent. En outre, ce vé­hi­cule doit pou­voir pas­ser dans les plus mau­vais che­mins, il doit être suf­fi­sam­ment lé­ger pour être ma­nié sans pro­blème par une conduc­trice dé­bu­tante. Son confort doit être ir­ré­pro­chable car les pa­niers d’oeufs trans­por­tés à l’ar­rière doivent ar­ri­ver in­tacts. Son prix de­vra être bien in­fé­rieur à ce­lui de notre Trac­tion Avant… Et l’es­thé­tique, je ne veux pas en en­tendre par­ler ! » Cette « Quatre roues sous un pa­ra­pluie » (sic le slo­gan pu­bli­ci­taire), la 2 CV type A, at­tire la foule

des cu­rieux le 7 oc­tobre 1948, au Sa­lon in­ter­na­tio­nal de l’au­to­mo­bile. Vé­ri­table sym­bole d’un art de vivre bien fran­çais, la lé­gen­daire « Deuche » va s’écou­ler à plus de 5 mil­lions d’exem­plaires, jus­qu’à l’ar­rêt des chaînes de mon­tage le 27 juillet 1990.

DS, voi­ture of­fi­cielle de la Ré­pu­blique

Sous l’ère de Pierre Ber­cot, le P.-D.G. qui suc­cède à Pierre-Jules Bou­lan­ger qui s’est tué sur la route en 1950, la même équipe à l’ori­gine de la « deux pattes », le sty­liste Fla­mi­nio Ber­to­ni et l’in­gé­nieur André Le­febvre, pro­pulse un vé­ri­table ov­ni, une « sou­coupe rou­lante », sur les routes en­chan­tées des Trente Glo­rieuses : la DS. Elle com­mence sa car­rière en 1955 au Sa­lon de l’au­to où, re­cord ja­mais in­éga­lé, 80 000 ventes sont ac­tées. Les lignes fu­tu­ristes et aé­ro­dy­na­miques, l’impressionnant ca­ta­logue des nou­veau­tés tech­niques, sé­duisent cadres, pères de fa­mille, ve­dettes du show-biz, hommes po­li­tiques et Charles de Gaulle qui en fait la voi­ture of­fi­cielle de la pré­si­dence de la Ré­pu­blique. Un mythe était né. Suite à une se­conde faillite en 1976, le gou­ver­ne­ment fran­çais pro­pose à la fa­mille Peu­geot, pro­prié­taire de la marque au Lion, de re­prendre Ci­troën. Au­jourd’hui, le double che­vron ap­par­tient au groupe PSA, pre­mier construc­teur au­to­mo­bile fran­çais en­glo­bant Peu­geot, Ci­troën et DS.

Trac­tion Avant dé­ca­po­table Ci­troën, vers 1935.

Étude ba­lis­tique sur la DS du gé­né­ral de Gaulle après l’at­ten­tat du Pe­tit-Cla­mart en 1962.

L’in­dus­triel André Ci­troën (1878-1935) à bord d’un pa­que­bot en 1925.

La Ci­troën Tor­pe­do de 1920 a été plé­bis­ci­tée par les femmes.

En­gre­nage à che­vrons et pi­gnon d’angle de l’usine Ci­troën, fon­dée en 1912. En bas, la cé­lèbre 2 CV.

Un cam­pe­ment dans le dé­sert du­rant la Croi­sière noire (1924-1925). D’autres dé­fis se­ront lan­cés par André Ci­troën. Ils per­met­tront des pro­grès consi­dé­rables dans l’in­dus­trie au­to­mo­bile et dans la connais­sance des conti­nents afri­cains et asia­tiques.

Jean-Paul Bel­mon­do de­vant une DS pen­dant le tour­nage de Ho ! en 1968.

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