SKI STORY

UN SKI PRO­PRE SUR LA NEIGE BLANCHE

Ski Magazine - - Sommaire - Texte & Pho­tos Ni­co­las Joly

Idris, petit fab­ri­cant de skis en bois, par Ni­co­las Joly. PHOTO DE COU­VER­TURE : LARS WINDLIN À

ENGELBERG © OSKAR ENANDER

Bien que notre monde respire au­jourd’hui la bonne con­science écologique, il faut bien re­con­naître qu’en matière d’équipement de ski, et en par­ti­c­ulier de l'ob­jet lui-même, l’of­fre en pro­duits vertueux est quasi-in­ex­is­tante… Pire, c’est plutôt l’in­verse si l’on re­garde les pro­duits chim­iques con­tenus dans un ski et sa durée de vie très lim­itée.

Con­scient de ce para­doxe bien avant qu’il ne soit porté au grand jour, Tom Greenall cher­chait depuis longtemps un moyen d’y remédier. Plutôt que de re­jeter la faute sur la mon­di­al­i­sa­tion et le dump­ing en­vi­ron­nemen­tal chi­nois, Tom cher­chait, à son niveau, ce qu’un skieur pou­vait faire pour les skieurs. Ça ne sauverait pas la planète mais c’était un début. Ga­geons que ce skieur gal­lois, passé par l’équipe na­tionale du Roy­aume-Uni, et per­fec­tionné par une longue car­rière de skibum aux qua­tre coins de la planète blanche (de Cha­monix à Whistler en pas­sant par Verbier, la Nou­velle-Zé­lande, Ta­hoe ou Banff), avait une idée as­sez juste de ce que de­vait être un (bon) ski. Ajoutez à cette pas­sion un tal­ent cer­tain pour les travaux manuels, des études d’in­génierie élec­tron­ique, un peu d’ex­péri­ence dans la fab­ri­ca­tion ar­ti­sanale au hasard de ses ren­con­tres, et tous les in­gré­di­ents étaient réu­nis pour abor­der les premiers skis « éco-con­stru­its » ex­péri­men­taux. En 2001, Tom et son épouse Kiyoko Ya­m­aguchi s’in­stal­lent à Cha­monix avec l’idée d’y rester durable­ment. Tous deux vivent au gré des boulots saison­niers et des chutes de neige tout en pour­suiv­ant leur quête d’un ski meilleur. À par­tir de 2005, Tom fab­rique régulière­ment ses pro­pres skis, sim­ple­ment pour obtenir les per­for­mances et les shapes qui ne sont pas disponibles dans le com­merce. Bien en­tendu, il s’agit d’une pro­duc­tion de fond de garage, et nul doute que les vapeurs de ré­sine qui en éma­nent con­tin­u­ent de ta­rauder leur con­science verte, tout en nour­ris­sant leur désir d’en­trepren­dre. Après de nom­breuses recherches, ils moulent leur pre­mier ski en fi­bre de lin en août 2009. Les pro­to­types sont testés à l’Aigu­ille du Midi dès le pre­mier week-end de septem­bre : poudreuse en face Nord, transfo' en face Sud, le test est con­clu­ant, et la fi­bre végé­tale s’avère être l’in­gré­di­ent dé­cisif : Idris naît de cette pos­si­bil­ité tech­nique de pro­duire un ski pro­pre. Reste à passer à la « série » : pro­tos et four­nisseurs sont testés. Le con­cept s’affine, et tous deux dévelop­pent leurs com­pé­tences tout au­tant que leurs rôles re­spec­tifs dans l’en­treprise. En 2010 et 2011 quelques paires se vendent « sous la doudoune », puis en 2012 les vol­umes aug­mentent un peu (quelques dizaines d’unités) et la gamme s’étoffe. Dans cette as­cen­sion ful­gu­rante, 2013 sonne déjà la con­sécra­tion : Tom et Kiyoko reçoivent, non pas un, mais deux ISPO awards pour ré­com­penser leur tra­vail. Très logique­ment le prix de l’« En­vi­ron­men­tal ex­cel­lence » leur re­vient pour la dé­marche écologique unique, mais en plus un autre prix « Off-piste » couronne le « Lynx » pour ses qual­ités in­trin­sèques de ski. Tom et Kiyoko ne pou­vaient être plus heureux de cette dou­ble re­con­nais­sance qui con­sacre la per­for­mance du ski tout au­tant que son

Kiyoko et Tom, en bonne com­pag­nie.

faible im­pact en­vi­ron­nemen­tal, les deux gènes in­dis­so­cia­bles de la start-up.

DES SKIS, UN LOOK

Mais venons-en aux skis. C’est peu dire que Tom a une bonne con­nais­sance du sport : il lui ar­rive régulière­ment de faire un glacier Rond en­tre midi et deux, comme d’autres font un foot­ing… Il en ré­sulte une cer­taine idée du ski que l’on con­naît déjà chez d’autres mar­ques cha­mo­ni­ardes em­blé­ma­tiques, comme Black Crows, ou his­torique­ment Dy­nas­tar. Cette idée, pour sché­ma­tiser c’est que de 3 800 mètres jusqu’à Cha­monix, il n’est pas rare de ren­con­trer cinq neiges to­tale­ment dif­férentes en un seul run, et qu’à au­cun mo­ment la sécu­rité ne peut passer au sec­ond plan. Moins fash­ion et plus terre à terre que les préoc­cu­pa­tions de nom­breux con­cur­rents, qu’ils soient ex­o­tiques ou in­dus­triels, le mantra de Tom reste « Not a dif­fer­ent ski, a bet­ter ski ». La gamme est donc logique­ment lim­itée, d’une part par cette ex­i­gence de poly­va­lence et d’autre part par la dif­fi­culté de développe­ment. De cette logique sont is­sus cinq shapes de skis, disponibles en trois tailles cha­cun, et une seule et unique fi­ni­tion « chêne clair », toute en so­briété nip­poscan­di­nave. Aux deux ex­trêmes, on trouve un « pur piste » et un « pur poudre » à gros rocker, deux en­gins plus spé­ci­fiques, qui com­plè­tent le vrai coeur de la gamme : les 3 « ul­tra-poly­va­lents » à choisir selon l’us­age prin­ci­pal : en 88 ou 100 mm pour le cam­bre clas­sique, le pre­mier plus des­tiné à la rando, le sec­ond à la pente raide, et en­fin en 98 mm pour le Lynx, le plus « moderne » et ac­ces­si­ble avec son léger rocker, et ses côtes plus généreuses.

DURA­BIL­ITÉ, MATÉRI­AUX

Le vieux skibum sait ce que coûte une paire de ski neuve au je­une skibum, et pense que le prix d’un ski n’est que trop rarement mis en re­gard de sa durée de vie. Pour Tom, bien avant que de re­cy­cler, il s’agit de con­stru­ire du solide. Et très con­crète­ment cela passe par l’util­i­sa­tion de semelles et de car­res beau­coup plus ro­bustes que la con­cur­rence : deux fois plus épaisses pour les semelles (1,8 mm com­paré au stan­dard 0,9 mm) et 50 % plus larges pour les car­res (2,5 mm con­tre les 1,8 mm stan­dard, voire 1 mm sur les skis de compétition). Pour le reste des matéri­aux, la rè­gle est sim­ple : or­ganiques ou re­cy­clés dans la mesure du pos­si­ble, re­cy­clables tou­jours, et de prove­nance lo­cale. Il faut noter que le prix d’achat ne ren­tre pas en compte. Outre la feuille supérieure et les chants en

POUR LE BOIS, TOM UTILISE CELUI DE CHALETS DÉMANTELÉS

chêne, le ski lui-même est tra­di­tion­nel, avec un noyau bois « mai­son » en lamellé-collé. Dans l’im­mé­diat, c’est l’épicéa du stand de l’ISPO (acheté sur le lieu du salon, à Mu­nich) qui trouve une deux­ième vie à l’in­térieur des skis, dans la mesure où il cor­re­spond par­faite­ment aux qual­ités dy­namiques recher­chées. Prévoy­ant l’épuise­ment du stock, Tom a déjà trouvé une autre source provenant du dé­man­tèle­ment de vieux chalets. La fameuse fi­bre de lin est tis­sée en Suisse à par­tir d’une cul­ture française, tan­dis que la ré­sine Epoxy bio, pro­duit égale­ment très in­no­vant, vient d’Es­pagne. Côté fi­ni­tions, Idris n’utilise pas de séri­gra­phie, ver­nis ou pein­ture… le logo est tout sim­ple­ment py­ro­gravé dans la feuille de chêne brute.

LA FAB­RI­CA­TION

Mal­gré la ten­ta­tion, Tom a su se garder de mul­ti­plier tailles, op­tions et mod­èles, évi­tant ainsi de se per­dre dans la mul­ti­pli­ca­tion de pro­tos, moules et out­il­lages divers. Au con­traire, le développe­ment et l’outil de pro­duc­tion (no­tam­ment son moule fait mai­son) sont gérés par la fine as­so­ci­a­tion de méth­odes in­dus­trielles et savoir-faire manuel. Ainsi, mal­gré la toute pe­tite ca­pac­ité de pro­duc­tion, ils savent répon­dre à la de­mande qu’ils ont sus­cité, voire générer un petit stock, et éviter les trop longues at­tentes de clients for­cé­ment pas­sion­nés et im­pa­tients.

UN SKI MEILLEUR

Tom et Kiyoko ont ou­vert la voie à une nou­velle éthique dans le monde du ski. Ils of­frent des pro­duits haut de gamme, beaux, per­for­mants et re­spectueux de l’en­vi­ron­nement pour (évidem­ment) un peu plus cher qu’un ski fab­riqué en Chine. Il y a fort à parier pour qu’ils soient rapi­de­ment copiés, et c’est tant mieux, car on ne peut que souhaiter aller vers un ski moins pol­lu­ant et plus durable. Pour acheter : en di­rect sur www.idriskis.com, et chez cer­tains reven­deurs qui per­me­t­tent égale­ment de faire un es­sai : actuelle­ment Echo Base au Praz (Cha­monix) et Tip Top Sports (Megève).

Tom pré­pare le tra­vail de shape sur un noyau de sa fab­ri­ca­tion. Au fond, la presse mai­son as­sure la cuis­son.

Pri­or­ité à l’en­vi­ron­nement : une seule déco pour toute la gamme, sans au­cune pein­ture, solvant ou

ver­nis tox­ique.

Une fois le shape tracé, Tom dé­coupe le noyau

à la scie à bande.

une autre opéra­tion très longue et déli­cate : la mise en forme et le col­lage de la carre à la semelle.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.