ENQUÊTE

UN BI­LAN CAR­BONE DU MATÉRIEL DE SKI

Ski Magazine - - Sommaire - Par Stewart Shep­pard Il­lus­tra­tions Béné­dicte Moret/Bloutouf.fr

Les skis ne poussent pas dans les ar­bres, par Stewart Shep­pard.

Le green­wash­ing et les ten­dances écolo sont à la mode, même et surtout dans les sports de mon­tagne, des loisirs très sen­si­bles aux change­ments cli­ma­tiques. Mais qu’en est-il vrai­ment de nos modes de con­som­ma­tion, et que peut-on y faire ? Une an­a­lyse chiffrée et ar­gu­men­tée de notre ex­pert en la matière. Et oui, mal­gré tout ce que l’on es­saye de nous faire croire : Les skis, ça ne pousse pas sur les ar­bres ! C’est même surtout fait avec du pét­role : de l’ABS (ou acry­loni­trile bu­tadiène styrène) pour les chants, de l’ABS (en­core), du TPU (Ther­mo­plas­tique polyuréthane) ou du polyamide pour le top­sheet, du polyéthylène haute den­sité pour la semelle et pour finir, un bon coup de ré­sine pour coller tout ça. En clair, selon les mod­èles de gamme, la quan­tité d’alu­minium et la présence ou non d’un noyau bois, la part de polymères varie en­tre 30 % et 50 % de la masse du ski. Le prob­lème, c’est que du pét­role, il y en a de moins en moins. En ef­fet, pas mal de monde s’ac­corde à dire que le « Peak oil » (date à par­tir de laque­lle la pro­duc­tion de pét­role com­mence à dé­cliner) a été dé­passé ou est en cours d’être dé­passé. Les im­pli­ca­tions de cette baisse de la pro­duc­tion sont mul­ti­ples car de l’autre côté, la de­mande d’én­ergie et de pét­role ne cesse d’aug­menter. La pre­mière con­séquence, aussi la plus di­recte, c’est que le plein d’essence pour mon­ter en sta­tion coûte plus cher. Mais pas seule­ment car du pét­role, il n’y en pas unique­ment dans le réser­voir et dans les skis : la four­rure « po­laire » est com­posée de PET (Polyéthylène Téréph­ta­late, dérivé de pét­role), la veste en Gore-Tex c’est à 80 % du pét­role, les chaus­sures, la gourde, le sac à dos, le masque, etc. Même pour faire un bon vieux saucis­son de 300 g, il faut 11 cl de pét­role ! Ça en de- viendrait presque dép­ri­mant. Mais halte là, pas de re­tour au Larzac mas­sif pour élever des chèvres, s’ha­biller de peau de bête et bouf­fer du Roque­fort à longueur de journée (même si le Roque­fort, c’est bon). Non seule­ment il ex­iste des so­lu­tions, mais en plus cha­cun d’en­tre nous peut agir à son niveau. Parce que, comme l’ex­pli­quait si bien l’as­so­ci­a­tion Moun­tain Rid­ers dans son écogu­ide du matériel en 2010, notre em­preinte col­lec­tive (E) sur l’en­vi­ron­nement est liée à la pop­u­la­tion (P), à notre con­som­ma­tion (C) et à la façon dont les pro­duits et ser­vices sont fab­riqués (F). On peut le ré­sumer à travers la for­mule suiv­ante : E=PxCxF. Donc, si l’un de ces trois fac­teurs (pop­u­la­tion, con­som­ma­tion, pro­duc­tion) diminue, c’est l’em­preinte glob­ale qui dimin­uera. Pour la pop­u­la­tion, les prévi­sions an­non­cent un pic à 9 mil­liards d’êtres hu­mains en 2050, donc ce n’est pas sur ce fac­teur que l’on peut in­fluer, quoique avec du la­tex... (NDLR : le la­tex c’est du caoutchouc na­turel !). En re­vanche, on peut agir sur la pro­duc­tion car au­jourd’hui les so­lu­tions ex­is­tent pour pro­duire des bi­ens de con­som­ma­tion et du matériel de sport éco conçu et re­cy­clable à des prix équiv­a­lents au matos clas­sique. Et c’est à travers nos choix de con­som­ma­teurs que l’on peut ori­en­ter la pro­duc­tion des in­dus­triels. Pour ré­sumer, citons cette pe­tite phrase d’Anna Lappe « Ev­ery­time you buy some­thing, you are cast­ing a vote for the kind of world you want ». Donc une fois que l’on s’est posé la ques­tion de : « En ai-je réelle­ment be­soin ? », que j’ai répondu oui et que j’ai craqué pour le dernier ski éco-conçu, en bois eu­ropéen cer­ti­fié PEFC, avec des chants en bois, une semelle 100 % re­cy­clée, pas de top­sheet, un ver­nis à base d’huile de lin, pro­duit dans une usine eu­ropéenne en util­isant de l’én­ergie re­nou­ve­lable (qui ressem­ble à ça), estce que j’ai vrai­ment fait une dif­férence ? Bonne ques­tion ! Et là pour répon­dre, il faut faire un peu de math­é­ma­tiques pour com­parer l’im­pact de mon matériel et l’im­pact d’une pe­tite journée de ski en sta­tion. Com­mençons par le matos : L’em­preinte car­bone d’une paire de skis « clas­siques » (avec fixations) est de l’or­dre de 60 kg eq. CO2 par paire de skis. Pour une veste im­per­méable et res­pi­rante, l’em­preinte car­bone est de l’or­dre de 73 kg eq. CO2, on es­timera que l’em­preinte d’un pan­talon et la même que celle d’une veste, donc 73 kg eq. CO2. Celle d’une po­laire est d'en­v­i­ron 30 kg eq. CO2 et une paire de chaus­sures « coûte » pas loin de 45 kg eq. CO2. Si on ra­joute, un casque (sortez cou­verts), un masque et une paire de gants pour 20 kg eq. CO2 de plus, on ar­rive à un to­tal de 300 kg eq. CO2 Pour le trans­port, prenons un rideur moyen qu’on ap­pellera Robert, qui dans cet ex­em­ple habite Lyon et va rider en Savoie. Son im­pact sera de : 404 km en voiture à 0,1315 kg eq. CO2 par km, plus l’im­pact car­bone de sa journée de ski en sta­tion, soit un peu moins de 7 kg eq. CO2 ( en moyenne) par journée d’util­i­sa­tion des re­mon­tées mé­caniques. Ce qui nous fait un to­tal d’en­v­i­ron 60 kg eq. CO2 par journée de ski. La sai­son de Robert est as­sez longue puisque ce veinard cu­mule 20 jours de ski en­tre novem­bre et mai. On ar­rive déjà à un to­tal im­pres­sion­nant de 1 200 kg eq. CO2. Plus d’une tonne de CO2 juste pour aller rider… Pour une famille de Parisiens, la dis­tance est de 670 km, avec un im­pact de 0,0701 kg eq. CO2/km. Vous noterez l’im­pact en CO2 moins im­por­tant car papa et ma­man ont mis les en­fants dans la voiture, pas dans le

cof­fre. Ce qui nous fait en­v­i­ron 95 kg eq. CO2 par per­sonne. Mais pour rester une se­maine au ski, il faut bien dormir quelque part et donc tout ce joli monde finira dans un ap­parte­ment à 5,5 kg eq. CO2 par per­sonne, avec 6 nu­its sur place cela fait 33 kg eq. CO2/per­sonne. Et pour finir l’im­pact car­bone du ski en lui-même qui reste le même avec 7 kg eq. CO2 (en moyenne) par journée d’util­i­sa­tion des re­mon­tées mé­caniques. Ce qui nous fait un to­tal d’un peu plus de 41 kg eq. CO2/per­sonne, soit 168 kg eq. CO2/per­sonne pour une se­maine de ski. Avan­tage Paris et très net­te­ment d’ailleurs, même en com­parant les valeurs ab­solues 672 kg eq. CO2 pour une famille de qua­tre con­tre 1 200 kg eq. CO2 pour un rideur. Étant donné que cha­cun d’en­tre nous mange à sa faim, nous avons volon­taire­ment omis l’ali­men­ta­tion et les bois­sons, car quel que soit le lieu, ces al­i­ments au­raient été con­som­més. Le matériel lui, va servir au moins deux ans, voire trois ou qua­tre ans. Pour l’ex­em­ple, on va dire deux ans pour Robert et qua­tre ans pour notre famille de parisiens. Donc le chiffre de 300 kg pour la wear et le matériel peut être di­visé par deux ou par qua­tre.

Pour Robert : 1 200 kg eq. CO2/ sai­son pour se dé­placer vs 175 kg eq. CO2 par sai­son pour son matériel. Très claire­ment l’im­pact car­bone du trans­port est bien plus im­por­tant que celui de son matériel. Et Robert ferait bien de penser à aller rider avec une voiture pleine de potes ou car­ré­ment d’y aller en bus. En plus, dans les deux cas, ça lui re­vien­dra moins cher et il pourra donc rider en­core plus !

> Pour notre famille de va­canciers :

672 kg eq. CO2/sai­son pour se dé­placer vs 300 kg eq. CO2 par sai­son pour leur matériel (300 kg/per­sonne, di­visé par qua­tre car le matériel dure qua­tre ans mais mul­ti­plié par qua­tre car c’est une famille de qua­tre ; oui, c’est com­pliqué !). Ici aussi l’im­pact car­bone du voy­age est plus im­por­tant que celui du matériel. Mais ré­duire cet im­pact sera un peu plus dif­fi­cile, il fau­dra penser à pren­dre le train par ex­em­ple, ce qui n’est pas for­cé­ment plus sim­ple mais c’est telle­ment plus cool pour tout le monde... Mais revenons-en à la ques­tion de dé­part : Est-ce que j’ai vrai­ment fait une dif­férence en achetant du matériel éco-re­spon­s­able, bio, vert, green, etc.? La réponse est oui ! En achetant du matériel éco-conçu vous pou­vez ré­duire votre im­pact matériel. Une paire de skis éco conçus aura un im­pact de l’or­dre de 30 kg CO2 eq. Par rap­port a 40 kg (sans fixations) dans notre ex­em­ple. 25 % de moins c’est pas mal non ? Pour une veste c’est pareil, du PET re­cy­clé dans votre po­laire, ou bien des fi­bres re­cy­clées pour votre veste/pan­talon ré­duiront l’im­pact de votre matériel, même si les fi­bres font plusieurs fois le tour de la terre dans le pro­ces­sus. Idem pour les fixations, une paire de fix éco-conçues, c’est plus de 30 % d’im­pact CO2 eq. en moins. Mais ré­duire son im­pact, c’est garder son matériel un peu plus longtemps, 4 ans au lieu de 3, et le reven­dre d’oc­ca­sion pour lui don­ner une nou­velle vie. De plus, il faut se dire que le cal­cul des émis­sions de gaz à ef­fet de serre est un outil mon­ocritère, qui ne donne qu’une idée par­tielle de l’im­pact de la pro­duc­tion, de l’util­i­sa­tion et de la fin de vie du matériel. On ne voit ainsi pas l’im­pact des pro­duits chim­iques, de l’util­i­sa­tion de ressources non re­nou­ve­lables ni l’im­pact sur les con­di­tions de tra­vail des ou­vri­ers philip­pins qui ont fab­riqué notre matériel… Cet outil, le bi­lan car­bone, ne per­met pas non plus de pren­dre en compte, le fait que ces pré­cieuses ressources vont as­sez rapi­de­ment finir au fond d’une décharge et ne pour­ront pas être util­isées ou réu­til­isées pour pro­duire autre chose. Et même si l’im­pact du matériel ne représente que de 15 à 50 % de l’im­pact de l’ac­tiv­ité ski en elle-même, ça vaut le coup ! Plus on sera à acheter ce genre de matériel et ainsi soutenir les fab­ri­cants qui s’en­ga­gent sur cette voie, plus on peut es­pérer voir se généraliser ce type d’ap­proche. Ce qui ressort aussi, c’est que les dé­place­ments pour aller skier ont une im­por­tance cap­i­tale sur notre bi­lan car­bone per­son­nel. Alors pensez à rem­plir la voiture avec des amis si vous en avez, avec des in­con­nus sym­pas grâce a un site de cov­oiturage si vous n’en avez pas, à pren­dre le bus (c’est en­core moins cher) ou à choper des bil­lets iDTGV pour venir vous adon­ner aux joies de la glisse dans les Pyrénées et dans les Alpes.

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