FREERIDE RANDO

Ski Magazine - - Sommaire - Texte Ptor Sprice­niek (tra­duc­tion de l’anglais par François Ohl) - Pho­tos Ni­co­las Joly

La Barre des Écrins, im­posante rando cli­ma­tique, par Ptor Sprice­nieks.

La Barre des Écrins est un lieu magique, dans un en­vi­ron­nement qui a tou­jours fait par­tie de l’his­toire du ski et de la mon­tagne. Ptor Sprice­nieks se rend sur les lieux à la pour­suite d’une recherche sur l’évo­lu­tion des glaciers du monde. Mais bien sûr son but est, en cette an­née neigeuse, de skier un des plus beaux it­inéraires des Alpes.

Joe Val­lone ac­cueilli

en haut lieu...

Quand mon ami jour­nal­iste Porter Fox m’a de­mandé de l’emmener dans un en­droit qui non seule­ment il­lus­tre par­faite­ment les grands glaciers français, mais aussi leur évo­lu­tion, j’ai im­mé­di­ate­ment pensé au Glacier Blanc. Porter était alors en pleine écri­t­ure de son livre in­ti­t­ulé « Deep : The Fu­ture of Snow », qui se pro­po­sait d’éclairer le passé, le présent et le fu­tur du ski et des glaciers, aussi bien en Amérique du Nord qu’en Europe. Il était à la recherche d’ob­ser­va­tions per­son­nelles, à la fois en al­lant en mon­tagne et en in­ter­ro­geant les gens du cru, té­moins aux pre­mières loges de l’évo­lu­tion des choses. Au pré de Madame Carle où le Glacier Blanc et le Glacier Noir se re­joignaient il y a en­core quelques siè­cles, une at­ten­tion toute par­ti­c­ulière est portée au recul de la glace, dans ce lieu qui a tou­jours fait par­tie de l’his­toire du ski et de la mon­tagne. Na­turelle­ment je voulais l’emmener là-bas, mais au fond de moi, j’es­pérais surtout avoir une nou­velle chance de skier depuis le haut de la barre des Écrins, le mythique plus haut som­met des Alpes dauphi­noises. Depuis la pre­mière de­scente du couloir de Barre Noire en mai 1967 par An­dré Gi­raud, de nom­breux très bons skieurs sont venus sur le Glacier Blanc. Le couloir de Barre Noire est peut-être la plus longue pente raide du coin, mais plus haut sur la droite se dresse le som­met de la Barre des Écrins. Le couloir Coolidge per­met la de­scente de cette par­tie som­mi­tale qui sur­plombe non seule­ment le Dôme des Écrins voisin mais aussi tous les autres 4000 de la ré­gion. Très ex­posé aux tem­pêtes qui vi­en­nent de toutes les di­rec­tions, il est dur d’y trou­ver de bonnes con­di­tions de ski. Bien que cette sec­tion depuis le som­met soit rel­a­tive­ment courte, 150 mètres à 50 de­grés, il ne faut pas ou­blier les 850 mètres de glace et de séracs géants plus bas, qui font de l’en­sem­ble une de­scente vrai­ment in­croy­able. À la mi-mars, quand Porter est venu et voulait « vivre » le Glacier Blanc en per­sonne, nous avons été stop­pés par une forte tem­pête, em­pêchant un ac­cès sûr à la raide val­lée d’Aile­froide. Nous avions déjà beau­coup ap­pris sur la ré­gion grâce à notre dis­cus­sion avec le pho­tographe bri­ançon­nais Fran­cou, qui nous avait raconté ses pro­pres aven­tures sur les som­mets des Écrins et nous avait égale­ment mon­tré des pho­tos d’archives du début du XXe siè­cle. Mal­heureuse­ment, le

Joe en vitesse de croisière sur un Glacier

Blanc sur-en­neigé.

AU FOND DE MOI, J’ES­PÉRAIS SKIER LE MYTHIQUE SOM­MET DES ALPES DU DAUPHINÉ

temps était compté pour Porter qui ne pou­vait pas at­ten­dre plus longtemps la bonne fenêtre météo. Alors que Ni­co­las Joly et moi, au con­traire, de­vions rester en standby pour at­tein­dre l’ob­jec­tif lorsque les con­di­tions le per­me­t­traient. Du­rant cet hiver, j’avais déjà prof­ité d’ex­cel­lentes con­di­tions de ski avec mon ami Joe Val­lone. Joe a passé les dix dernières an­nées à vivre à La Grave et à tra­vailler l’hiver comme guide de haute mon­tagne, ob­tenant fi­nale­ment son équiv­a­lence et sa domi­cil­i­a­tion françaises, tout ça grâce à son en­vie de skier dans ce coin sau­vage des Alpes. Joe est, sans con­teste, le plus mo­tivé des skieurs de La Grave, en­core plein de l’ex­ci­ta­tion qu’il avait ressenti en skiant ici avec Doug Coombs il y a plus de dix ans. Toute­fois, jusqu’à récem­ment, Joe lut­tait con­tre une sévère dépen­dance au téléphérique. Après quelques ses­sions de ran­don­nées thérapeu­tiques, in­clu­ant une ex­cep­tion­nelle de­scente de la face nord-ouest du col des Chamois, la guéri­son de Joe pou­vait com­mencer et il pou­vait en­trevoir le po­ten­tiel de ce que le téléphérique n’of­frait pas. Donc début mai, quand le gar­dien du refuge des Écrins a con­firmé mon im­pres­sion sur les bonnes con­di­tions de la Barre, Joe était ravi de se join­dre à nous pour en prof­iter. La route la plus di­recte pour ac­céder au pré de Madame Carle était en­core fer­mée à par­tir d’Aile­froide et donc Joe, Ni­co­las et moi avons com­mencé notre as­cen­sion sur le chemin creusé à travers d'énormes coulées d’avalanche. Nous étions seule­ment à un ou deux jours de l’ou­ver­ture, mais pour­tant, plus haut, près du refuge Césane où la route n’avait pas en­core été dé­gagée et où l’on pou­vait en­fin voir le Glacier Blanc, il y avait en­core plusieurs mètres de neige au sol. Prof­i­tant de la fraîcheur du soir, nous avons franchi la glace et at­teint le refuge des Écrins sous les aus­pices de som­mets en­core cachés der­rière les nu­ages. L’ar­rivée à ce refuge reste tou­jours un mo­ment par­ti­c­ulier à cause du froid glacial qui y règne et du dernier ef­fort pour ac­céder à son per­choir. Comme d’habi­tude, l’ac­cueil chaleureux, la fréquen­ta­tion cos­mopo­lite et l’ex­cel­lente nour­ri­t­ure met­tent tout de suite une bonne am­biance… mais ce n’est pas vrai­ment une sur­prise pour un refuge avec une telle his­toire. Trente trois ans après la pre­mière as­cen­sion de la Barre des Écrins en 1870, le refuge Caron ou­vre ses portes. En 1921, il est re­con­struit, en bois, après qu’un in­cendie ait détruit le pre­mier. L’in­térêt pour l’alpin­isme après la sec­onde guerre mon­di­ale le ren­dant ob­solète, au prin­temps 1968 la dé­ci­sion est prise de le rem­placer. Dé­marre alors le chantier le plus haut d’Europe pour con­stru­ire le refuge des Écrins moderne. Pen­dant un an, des ef­forts con­sid­érables sont faits, dont l’achem­ine­ment par héli­cop­tère de 170 tonnes de matériel, pour permettre l’ou­ver­ture aux grimpeurs le 22 juin 1969. Nous n’étions pas les seuls à vouloir skier en ce début de ce mois de mai ex­cep­tion­nel aux airs de re­tour d’hiver. Au moins six autres

C’EST LÀ UN « VRAI » SOM­MET ET IL N’Y A PAS DE MEILLEURE VUE SUR LES ÉCRINS

groupes était là pour se ren­dre skis aux pieds sur le Dôme des Écrins, un it­inéraire plus clas­sique et surtout bien plus sou­vent en con­di­tion. C’était pour ma part ma qua­trième ten­ta­tive de skier « la Barre », les con­di­tions n’étant ja­mais bonnes quand je pou­vais m’y frot­ter. J’ai l’im­pres­sion, comme plusieurs autres skieurs que Porter avait in­ter­viewés, que la dif­férence la plus no­table dans les phénomènes météorologiques actuels est l’in­ten­sité des tem­pêtes et la fluc­tu­a­tion des tem­péra­tures… comme ces vents puis­sants en al­ti­tude qui raclent la neige. Nor­male­ment, il est en­core trop tôt en sai­son pour s’at­ta­quer à la Barre, mais cette an­née n’avait rien de nor­mal à plus d’un titre... Comme tous les autres groupes, nous sommes par­tis dans la nuit noire pour cette mon­tagne d’un blanc pur. Bien sûr, il y avait comme tou­jours ces skieurs à la pointe du matos ul­tra­léger, qui veu­lent

TRÈS EX­POSÉ AUX TEM­PÊTES, IL EST DUR DE TROU­VER ICI LES BONNES CON­DI­TIONS.

mon­ter le plus vite pos­si­ble, et bien sûr nous les avons lais­sés par­tir de­vant sur l’it­inéraire nor­mal. Je ne dis pas qu’un peu de vitesse ne fait pas de mal, mais pas quand le début de la mon­tée pour la face nord passe sous des séracs ayant déjà em­porté plusieurs vies. Pen­dant un mo­ment nous pen­sions même es­sayer de trou­ver les trois grimpeurs ital­iens dis­parus, mais il était plus raisonnable de rester de l’autre côté du glacier pour at­ta­quer au bon en­droit la ri­maye et la pente prin­ci­pale de la Barre. Nous pen­sions être plus ma­lins en prenant un it­inéraire dif­férent jusqu’à ce que nous ren­con­tri­ons une croûte de neige trop fine pour nous soutenir et qui nous a fait plonger jusqu’aux cuisses. Heureuse­ment, ce pas­sage était de courte durée et une fois sur la face, les con­di­tions de mon­tée se sont révélées par­faites, tout comme celles de ski un peu plus tard... Au som­met, un viv­i­fi­ant vent du nord et un chou­cas volant un mètre au-dessus de nous se sont chargés de nous ac­cueil­lir. Ç’eût été un for­mi­da­ble mo­ment à partager avec Porter, si ce n’est qu’on tenait à peine à trois sur le som­met que for­mait l’arête aigu­isée comme un couteau. C’est là un « vrai » som­met, et d’après moi, il n’y a pas de meilleure vue sur les Écrins, surtout quand il fait grand beau comme ce matin-là. Le temps n’étant pas au pique-nique, nous avons en­tamé la de­scente sans plus tarder, en­chaî­nant les « face shots » à chaque vi­rage grâce au vent re­mon­tant. Mal­gré la poudreuse par­faite, il ne s’agis­sait que de la pre­mière épais­seur con­séquente de neige et on croisa plusieurs re­quins rô­dant juste sous la sur­face. Joe prit un vi­rage à droite sec après le haut de la face pour at­tein­dre le couloir Barre Noire, la courbe par­faite, si je ne l’avais pas déjà faite. Ni­co­las et moi suiv­ions la ligne de pente au mi­lieu du glacier où au­cun autre groupe n’avait pensé de­scen­dre. La poudreuse était en­core ex­cel­lente jusqu’aux par­ties plus plates du glacier où la sur­face en­core gelée nous per­mit de filer vers l’aval. Avec une si bonne an­née en neige, la par­tie skieur droit du glacier sous la pointe de Serre-Soubeyran était bien chargée en neige et les 700 mètres de ski droit dans la pente (que la plu­part des skieurs évi­tent) dans une neige trans­for­mée idéale for­maient la très bonne touche fi­nale. Nous avons même pu goûter à la peu fréquente « mo­quette mar­ron » dans ce pas­sage. La de­scente se ter­mina au pré de Madame Carle avec seule­ment un déchausse­ment à dé­plorer. Nous y croi­sons alors des dizaines de per­son­nes en­ta­mant l’as­cen­sion sous une chaleur écras­ante, et nous réal­isons que nous sommes le 8 mai, fête de la vic­toire de 1945 et début d’un week-end pro­longé.

Ar­rivés au park­ing à Aile­froide, dans un mo­ment clas­sique de joie print­anière, on en­lève nos chaus­sures pour marcher dans l’herbe fraîche. Mais c’est bien le re­tour dans la val­lée par­fumée, à l’op­posé du désert ol­fac­tif de l’al­ti­tude, qui nous a fait le plus plaisir ; ça et la recherche d’une bière. Évidem­ment, nous étions per­suadés que nous n’étions pas en « sai­son basse », c’est pourquoi nous n’avons eu au­cun mal à com­pren­dre pourquoi la brasserie Luc Al­p­hand était fer­mée lorsque nous sommes ar­rivés à Val­louise. Quelqu’un à l’in­térieur a dû m’en­ten­dre soupirer « Oh non, en­core ! » car dès que nous avons eu tourné le dos à la pan­carte « Fermé pour la sai­son » nous avons été subite­ment in­vités à manger. Partager toutes ces très bonnes bières, ces an­douil­lettes et ces frites avec l’équipe de la brasserie fut une ex­cel­lente fin à cette ex­pédi­tion ini­tiale­ment in­spirée par quelque chose d’aussi sérieux que le change­ment cli­ma­tique. Nous étions juste là pour skier et ap­précier le mo­ment présent et c’est pourquoi nous levions un verre à Porter. Nous savions tous, y com­pris le brasseur en chef Lionel, an­cien moni­teur et guide, que le ski, bien qu’in­croy­able­ment fun, reste rel­a­tive­ment fu­tile, et si nous de­vions l’ar­rêter pour n’im­porte quelle rai­son, il reste en­core beau­coup de moyens de s’amuser. C’était notre « vic­toire », une belle réus­site dans la vie car au moins nous ski­ions au lieu de vrai­ment

NOUS SOMMES LE 8 MAI, DÉBUT DE WEEK-END FÉRIÉ ET LA CHALEUR EST ÉCRAS­ANTE...

gâcher notre temps, à faire la guerre par ex­em­ple, la plus grosse forme de ré­gres­sion que la civil­i­sa­tion ait ja­mais in­venté. Toute per­sonne vi­vant au­tour des mon­tagnes, depuis le paléolithique, jusqu’à la fin du dernier âge glaciaire, a non seule­ment évité le chaos de la civil­i­sa­tion des vallées mais a aussi vu les glaciers reculer (et par­fois avancer). En tant que skieur, j’as­siste à la créa­tion de nou­velles lignes en ski sur ces glaces mou­vantes comme un moyen de garder une neu­tral­ité émo­tion­nelle avec le fait de voir les glaciers fon­dre depuis plus de 15 000 ans. De plus, je voudrais ra­jouter que le cli­mat actuel est vrai­ment agréable com­par­a­tive­ment à d’autres épo­ques géologiques. Je pour­rais aussi facile­ment penser à plusieurs autres choses qui pour­raient em­pêcher de skier bien plus vite qu’un peu plus de CO2 (si c’est ef­fec­tive­ment le cas), ces choses qui mérit­eraient bien plus d’at­ten­tion de la part des skieurs mais aussi du reste du monde. Mais sans tomber dans des con­sid­éra­tions poli­tiques, le Glacier Blanc a en­core quelques an­nées de glace de­vant lui et skier depuis le som­met de la Barre des Écrins restera pour ces temps un clas­sique in­croy­able. Carpe skiem.

Refuge des Écrins : Ptor et Joe étu­di­ent les

dif­férentes op­tions.

Ski sous haute ten­sion : al­ti­tude, vrai 50°, vent vi­o­lent, cail­loux af­fleu­rants, ri­maye ou­verte... Ptor Sprice­nieks démine méthodique­ment les pièges de la clas­sique tant con­voitée.

Sous les cram­pons, 1000 mètres très promet­teurs...

2 000 mètres sous le som­met, l’it­inéraire délaissé de la rive droite s’avère beau­coup plus skiant que la voie clas­sique de la rive gauche. Mis­sion ac­com­plie ! Après la Barre, Joe a en­chaîné par le

couloir de la Barre Noire, tan­dis que Ptor et Nico ont suivi la ligne cen­trale de la

face, en­tre les séracs.

Après la con­cen­tra­tion ex­trême du som­met, Ptor aborde les 3 000 mètres suiv­ants avec frénésie.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.