SKI STORY

LE BOIS AU COEUR DU LAPIN

Ski Magazine - - Sommaire - Texte & pho­tos Ni­co­las Joly

Rab­bit on the roof, un fab­ri­cant de skis en bois qui en

a sous la four­rure.

Le ski en bois reste un vieux mythe que chaque fab­ri­quant réin­ter­prète à sa guise : util­isé en noyau de rem­plis­sage, de struc­ture, ou en placage d’essences pré­cieuses, nom­breux sont ceux qui cherchent à tirer parti des qual­ités mé­caniques ou es­thé­tiques du bois… Tout en se ré­cla­mant plus per­for­mants et tech­niques que ces an­tiques planches qui or­nent les murs des chalets. Peter Steltzner est juste­ment fasciné par ce de­sign orig­inel, monobloc, où le bois est un tout, mé­canique et orne­men­tal. a main d’ébéniste de Peter Steltzner et ses ex­péri­men­ta­tions lui ont per­mis de met­tre au point un procédé de fab­ri­ca­tion unique, util­isant pleine­ment les qual­ités du bois sans con­ces­sion sur la ski­a­bil­ité. Le ré­sul­tat : la réin­car­na­tion d’un de­sign mil­lé­naire dans un ski moderne, sub­limé par une fi­ni­tion d’an­ti­quaire d’une beauté à couper le souf­fle.

LA PAS­SION DU BOIS

Peter a mené une vie d’ex­péri­ences artis­tiques et de com­pagnon­nage. Ar­rivé à Paris il y a près de 30 ans, ce Cal­i­fornien d’orig­ine ap­prend le métier d’ébéniste auprès de vieux maîtres, tout en créant ses pro­pres pièces de mo­bilier con­tem­po­rain. Au fil du temps, il ac­quiert des gestes et des out­ils en voie de dis­pari­tion, qu’il fait re­vivre dans son ate­lier de Mon­treuil. Il y a une dizaine d’an­nées, Peter re­noue avec sa pas­sion de je­unesse pour le ski lors d’un séjour à Squaw Val­ley. De re­tour en France, le be­soin de glisser ne le quitte plus, et il mul­ti­plie les allers-re­tours en­tre Paris et les Alpes, no­tam­ment La Grave qui sera pour lui « un éblouisse­ment ». Avec sa con­nais­sance du bois et le matériel à sa dis­po­si­tion, il pense très vite à réaliser ses pro­pres skis. Si le look sé­duit im­mé­di­ate­ment, ce sont les per­for­mances qui éton­nent. Les skieurs qui les es­sayent sont en­t­hou­si­astes. Parmi les pre­mières ren­con­tres for­tu­ites, un cer­tain Sébastien Mayer qui trou­vera avec Peter l’op­por­tu­nité d’obtenir des skis à sa mesure, et gag­n­era qua­tre fois le Derby de la Meije (caté­gorie télé­mark), avec des « Rab­bit » aux pieds. Cette al­liance de per­for­mances mag­iques sur la neige et d’un look an­ces­tral lui ou­vre les portes du mi­lieu. Peter tra­vaille d’ar­rache-pied pour suivre la de­mande. Non pas qu’elle soit énorme, mais le nom­bre d’heures passées sur une paire de ski est, lui, colos­sal. Et du­rant plusieurs saisons, les tra­jets ParisAlpes, pro­duc­tion-util­i­sa­tion, ne vont cesser de croître. Par­al­lèle­ment à ces développe­ments for­cé­ment chao­tiques, Peter nour­rit le pro­jet d’une en­treprise plus sérieuse, quand une op­por­tu­nité in­croy­able se présente à lui : en 2010 il vis­ite à Cha­monix une vieille sci­erie à l’aban­don. Il n’a pas d’at­taches par­ti­c­ulières dans la val­lée, mais le site comme le tim­ing ne peu­vent mieux tomber. Peter se lance vers cette nou­velle vie à la mon­tagne et se met im­mé­di­ate­ment au tra­vail. Il restaure le toit ef­fon­dré de la sci­erie (et, pour com­pléter l’his­toire du nom, habité par une colonie de lap­ins), démé­nage son ate­lier de Mon­treuil, soit deux camions d’out­il­lages, dont une énorme presse de cinq tonnes. Six mois plus tard, il se retrouve en mesure de pro­duire, ven­dre, et skier tous les jours, tout en béné­fi­ciant de l’ef­fer­ves­cence créa­tive de la « cap­i­tale du ski »…

LA PHILOSO­PHIE RAB­BIT

Avec ses nom­breux trips, et ses références fréquentes à La Grave et au­jourd’hui à Cha­monix, sans compter son at­tache­ment vis­céral au télé­mark, Peter est un skieur

Peter dans le froid glacial de la sci­erie de Cha­monix. Ces guns sor­tent tout juste du moule et cour­ront le Derby de la Meije

dans moins de 10 jours. La compétition, comme les gran­des pentes de Cha­monix, sont les ter­rains ex­igeants qui élèvent la per­for­mance des skis.

SI LE LOOK

SÉ­DUIT, LES PER­FOR

MANCES ÉTON­NENT.

avant tout tourné vers la lib­erté, les grands es­paces et la poudreuse. Sur le plan pra­tique, il dé­cline sa vi­sion du ski en quelques « mod­èles » répon­dant aux normes actuelles de ski­a­bil­ité. Peter est très at­taché à la né­ces­sité de poly­va­lence, ou du moins d’une « cer­taine » poly­va­lence, celle qui con­vient à la gamme d’us­ages du skieur. Celle aussi qu’un ski doit per­former du haut de l’Aigu­ille du Midi jusqu’au park­ing, de la poudre aux bosses, en répon­dant aussi présent sur la plaque de glace cachée… Bien sûr, ses mod­èles de base peu­vent aussi être légère­ment ajustés, ou to­tale­ment réal­isés sur-mesure. Il tra­vaille toutes les largeurs, longueurs, raideurs, rock­ers, ligne de côte, fi­ni­tions et pro­pose même des guns qui peu­vent mon­ter sur un podium de derby. En un mot tout est pos­si­ble, sans ou­blier toute­fois que, « comme pour un cos­tume, c’est le tailleur qui tient les ciseaux, pas le client » . Il va sans dire que, même dans la gamme « stan­dard », on est très loin du pro­duit de grande con­som­ma­tion et Peter est aussi très at­taché à la so­lid­ité et à la longévité du pro­duit. C’est pour cela qu’il sélec­tionne les meilleurs matéri­aux et les as­sem­ble dans les con­di­tions op­ti­males, d’au­tant qu’ils de­vien­dront en­core plus beaux avec le temps. Et quand un mal­heur ar­rive, Peter as­sure aussi la ré­pa­ra­tion.

LE BOIS, MATÉRIAU CULTE

À la dif­férence d’autres pro­duc­tions ex­is­tantes, qu’elles soient ar­ti­sanales ou in­dus­trielles, qui utilisent un noyau de bois com­pos­ite, Peter fab­rique ses noy­aux d’un seul ten­ant de frêne ou de caryer ( hick­ory en anglais). Ce sont des essences peu noueuses, aux fi­bres longues, qui of­frent les meilleures qual­ités d’amorti et de lec­ture de ter­rain que l’on recherche dans un ski. Ce sont d’ailleurs les mêmes bois qui ser­vent depuis tou­jours à réaliser des manches de pi­oches ou de marteaux solides, trans­met­tant l’én­ergie tout en ab­sorbant les vi­bra­tions. L’âme est métic­uleuse­ment sélec­tion­née dans le stock de bois séché. Il s’agit de trou­ver un vol­ume suff­isant pour être dé­dou­blé en deux planches iden­tiques. Pour as­surer la qual­ité de la pro­duc­tion fu­ture, Peter achète main­tenant du bois coupé dans la val­lée de Cha­monix, qui con­naît un vieil­lisse­ment con­trôlé sur plusieurs an­nées dans un sé­choir ul­tra­so­phis­tiqué. Mais cette seule base, is­sue de la tech­nique an­ces­trale, ne suf­fit pas à pro­duire les qual­ités d’un ski « moderne ». C’est là qu’in­ter­vient tout son savoir-faire : sélec­tion­ner une deux­ième pièce de bois, que Peter nomme un « con­tre-bal­ance­ment », pour ap­porter le com­porte­ment dy­namique, la masse fi­nale, la réac­tiv­ité du ski, ainsi que la beauté de sa

PETER EST VRAI­MENT AT­TACHÉ À LA SO­LID­ITÉ ET À LA LONGÉVITÉ DU PRO­DUIT.

veine pour le tra­vail de fi­ni­tion. Mais Peter est loin d’être an­cré dans une tra­di­tion, ou un héritage. En dépit du look, il a réin­venté le ski en bois à sa façon, dans une logique de per­for­mance, et n’hésite pas non plus à glisser quelques couches (in­vis­i­bles) de fi­bre de car­bone, quand l’us­age le ré­clame.

LA FAB­RI­CA­TION

Bien en­tendu, une fois ces élé­ments sélec­tion­nés, com­mence le long tra­vail de façon­nage : dé­coupe, shape et as­sem­blage, avec les car­res de la meilleure qual­ité, et des semelles course, pour que l’util­isa­teur touche à la per­fec­tion de la glisse en tous points. Le moulage est une étape cru­ciale que Peter soigne par­ti­c­ulière­ment. Son énorme moule lui per­met une cuis­son beau­coup plus lente et pro­gres­sive que ceux util­isés en grande série. Les skis passent une douzaine d’heures dans le moule, per­me­t­tant une ho­mogénéité des tem­péra­tures et des réseaux cristallins de résines, qui ap­porteront une so­lid­ité op­ti­male. À la sor­tie du moule, quand la plu­part des fab­ri­cants n’ont plus qu’à met­tre un coup de meule sur les car­res et la semelle, Peter com­mence le long tra­vail de fi­ni­tion du bois, tel qu’il se pra­tique sur un meu­ble d’an­ti­quaire : ponçage, gravure, pa­tine, cires, des étapes répétées au­tant de fois que néces­saire, pour faire ressor­tir la veine du bois et aboutir à une fi­ni­tion d’ex­cep­tion.

LES SKIEURS

Nul doute que ces skis s’adressent avant tout à des es­thètes, mais des es­thètes très ex­péri­men­tés. Si c’est votre cas, on ne peut que vous con­seiller de pousser la porte de la sci­erie des Praz : la vue des dif­férentes veines de bois mêlées aux odeurs d’en­caus­tiques et autres po­tions d’an­ti­quaires vous trans­porteront dans un autre monde. Ici la con­cep­tion d’un ski se déroule comme une longue dis­cus­sion sur sa pra­tique, son ex­péri­ence, et ses goûts. Le ski qui sort de l’ate­lier Rab­bit, of­fre plus qu’un « tout petit sup­plé­ment d’âme » . Il est l’aboutisse­ment d’une pro­fonde réflex­ion, d’une im­mense pas­sion pour la per­for­mance, le ski juste, la ro­bustesse, et d’un nom­bre d’heures de tra­vail in­vraisem­blable.

PHOTO DE COU­VER­TURE : LUIGHI ROT­TIER À SAINTE

FOY-TARENTAISE. © PHILIPPE ROYER

P. 34

À la sor­tie du moule, l’ébarbage mar­que le début du long pro­ces­sus

de fi­ni­tion. Les mains ex­pertes se lais­sent guider par la carre du ski.

Le « show­room » Rab­bit On The Roof, soit un petit échan­til­lon des in­finies vari­antes of­fertes par le plus noble des matéri­aux.

Con­cen­tra­tion max­i­male pour

Peter qui libère la spat­ule, sans as­sis­tance numérique…

Plusieurs jours après la sélec­tion du noyau, la veine du bois ap­pa­raît en­fin dans la livrée défini­tive. C’est l’in­stant magique et tant at­tendu qui vient ré­com­penser les heures de tra­vail de l’artiste.

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