Val d’Anniviers

GALAXIE VALAISANNE

Ski Magazine - - Sommaire - Texte Ge­orges Koch, traduit de l’anglais (Canada) par François Ohl - Pho­tos Martin Soderqvist

Une galaxie valaisanne

La val­lée n’est peut-être pas la plus cou­rue des Alpes, mais son en­sem­ble de sta­tions, par­fois con­nec­tées ou ac­ces­si­bles par les très ef­fi­caces cars postaux helvé­tiques représen­tent un ex­cel­lent syn­crétisme, tout suisse, de tous les styles de glisse. Que l’on soit pur alpin, ef­fréné freerideur, adepte des bois ou des bosses, on trou­vera ici tout ce dont on rêve, et bien plus. L’im­age de Verbier vers 1 850 vient à l’esprit : un vil­lage suisse perdu, où des chalets de bois som­bre et des pe­tites granges ta­chet­tent une cu­vette sus­pendue au-dessus d’une val­lée en­cais­sée. Ra­joutez-y main­tenant plusieurs re­mon­tées et pistes d’époque, des dizaines de kilo­mètres car­rés de fan­tas­tique ter­rain hors-piste et quelques hô­tels et restau­rants au charme dis­cret, vous obtenez à peu près le Verbier de 1970 – ou, égale­ment, une bonne im­age de Sain­tLuc de nos jours. Saint-Luc se dresse au bout d’une route aux nom­breuses épin­gles, dom­i­nant le Val d’Anniviers et qua­tre autres sta­tionsvil­lages : Chan­dolin, Gri­mentz, Zi­nal et Ver­corin. À flanc de la « Couronne impériale » suisse des 4 000 mètres et faisant face aux vi­g­no­bles de la val­lée du Rhône en amont de Sierre, le Val d’Anniviers est avant tout ques­tion d’orig­i­nal­ité : al­lant de son isole­ment au bout d’un cul-de-sac, en pas­sant par son relief ac­ci­denté et in­hab­ituel, jusqu’à ses re­mon­tées pas tou­jours ul­tra­mod­ernes et ses vil­lages his­toriques aux tours de garde du 13e siè­cle.

Du ski de qual­ité pour tous

Les charmes de cette val­lée at­tirent aussi bien les skieurs ex­perts qui sil­lon­nent les Alpes à la recherche de hors-pistes en­core peu ex­ploités que les familles désireuses d’es­pace et de calme que n’of­frent pas les gran­des sta­tions. Ce mélange in­hab­ituel de car­ac­téris­tiques se retrouve partout dans le Val d’Anniviers. Lors de ma dernière vis­ite, j’ai suivi le pis­teur et as­pi­rant guide Olivier Dreier de Saint-Luc sur le vieux téléski du Pas de Boeuf, long de près de deux kilo­mètres, avant de skier sous le téléski de la Bella Tola, plus court mais aussi plus raide. Ces deux re­mon­tées sont des reliques des an­nées 60 qui ré­son­nent de leur bruit mé­tallique et dans les coeurs des vieux skieurs. Bien que la mé­canique soit

Daniel Jo­mans­son en pre­mière trace dans la face ori­en­tée est de la « freeride zone » à Zi­nal.

Daniel Jo­mans­son skie l’en­vers de Zi­nal vers le bar­rage de Moiry, pour plus tard finir à Gri­mentz.

an­tique, les pistes val­lon­nées qui y courent tout le long sont pré­parées à la per­fec­tion, même en mi­lieu de se­maine en basse sai­son. Et sou­vent com­plète­ment vides ! Au som­met de la Bella Tola, à 3 025 mètres d’al­ti­tude, le plus haut point de la val­lée ac­ces­si­ble par les re­mon­tées, Olivier véri­fie nos ARVA avant de nous guider sur une traver­sée par l’ar­rière. En temps nor­mal, il au­rait de­scendu vers le Sch­warzsee – presque 1 800 mètres de dénivelé né­gatif pour passer du Valais fran­co­phone au Wal­lis ger­manophone – mais c’est la fin de sai­son et la neige a laissé place à l’herbe bien avant la fin de la de­scente. À la place, nous con­tournons le flanc de la Bella Tola à travers de la neige trans­for­mée, en­tre soupe et croûte fri­able, pour en­fin trou­ver ce que nous sommes venus chercher : une face nord poudreuse abritée qui mène droit sur une val­lée déserte. « Il n’a pas neigé depuis deux se­maines, mais il n’y a qu’un seul groupe de traces » , dis-je à Olivier. « Qu’est-ce qu’il se passe ? » « Beau­coup de nos de­scentes con­sis­tent à skier tout de suite, puis à pousser, marcher ou faire de la peau de phoque pour ren­trer, et la plu­part des skieurs ne veut pas marcher, » répond Olivier. « Habituelle­ment nous avons de la

LA POÉTESSE LO­CALE LILYANE MELLY AP­PELLE CET EN­DROIT “UNE VAL­LÉE QUE JE PEUX EM­PORTER DANS MON COEUR”.

poudreuse à portée de vue des re­mon­tées, donc les freerideurs ne cherchent pas for­cé­ment les it­inéraires plus cachés. » L’ex­cel­lente en­trée en matière se fait par un petit glacier rocheux qui garde la neige sèche et froide, la suite con­sis­tant en des pentes plus douces jusqu’à Meretschialp. Ici, nous chaus­sons les peaux pour une as­cen­sion facile de 20 min­utes jusqu’à une arête sous le Sch­warzhorn. Nous au­ri­ons pu re­join­dre les pistes de Chan­dolin, mais Olivier a en tête quelque chose de bien plus in­téres­sant : un couloir raide, bordé de cail­loux que nous pou­vons voir plonger dans la lu­mière de la fin d’après­midi. Nous n’avons pas osé fendre l’air de ce couloir en gran­des courbes, mais plutôt prof­iter de la su­perbe poudreuse de fin de sai­son avec un style plus lent, à l’an­ci­enne.

Une val­lée at­tachante

Après la sor­tie du couloir nous en­filons de nou­veau les peaux, et cette fois-ci en pleine lu­mière, pour at­tein­dre un col sur­plom­bant une pente spec­tac­u­laire fi­lant vers un lac ar­ti­fi­ciel à moitié vide, l’Illsee. Là, la frêle croûte print­anière nous fait plonger cha­cun notre tour dans la purée don­nant lieu à une séance de rouler-bouler un peu hon­teuse. En bas, nous traver­sons l’im­posant bar­rage, ou­vrant la vue vers la val­lée du Rhône, avant d’at­ta­quer la de­scente fi­nale vers l’Ill­pass. Nous skions alors tran­quille­ment sur les pistes par­faite­ment damées de Chan­dolin jusqu’à la ca­bane de l’Ill­horn, tout en pierre et en bois sous son toit rouge. Pen­dant que nous dé­gus­tons un

CALME ET LOIN DE TOUT, C’EST UNE FOR­MI­DA­BLE EX­PÉRI­ENCE POUR UNE FAMILLE DE SKIEURS.

ex­cel­lent repas lo­cal, nous pou­vons ap­précier le panorama du Val d’Anniviers qui s’étale de­vant nous. Alors que je di­vague à mes pen­sées pen­dant une des re­mon­tées de l’après-midi, je me rap­pelle que la poétesse lo­cale Lilyane Melly ap­pelle cet en­droit « une val­lée que je peux em­porter dans mon coeur ». Le val d’Anniviers a le don pour pénétrer les coeurs et s’y faire em­porter. Vin­cent Del­ogne en est un ex­em­ple. Ce vieil ami cana­dien a développé un at­tache­ment presque mys­tique pour le val d’Anniviers. Il y a vécu pen­dant des dé­cen­nies dans le petit chalet fa­mil­ial, hiver comme été, avec ses par­ents, ses frères et soeurs, puis plus tard avec sa femme et ses deux en­fants. C’est grâce à Vin­cent qu’en 2001 la val­lée a con­quis mon coeur à son tour. À cette époque, les in­fra­struc­tures de re­mon­tées étaient très lim­itées, com­posées surtout des célèbres tire-fesses Poma des an­nées 60, plus quelques re­mon­tées par câble comme le fu­nic­u­laire de Saint-Luc. Depuis, des télésièges débrayables sont ap­parus à Chan­dolin, Gri­mentz et Zi­nal. Les sys­tèmes de neige de cul­ture ont été spec­tac­u­laire­ment dévelop­pés, par­ti­c­ulière­ment à Saint-Luc, per­me­t­tant un bon en­neige­ment même les an­nées les plus pau­vres. Le dam­age est im­pec­ca­ble, c’est plus qu’une pas­sion ici… Les cinq vil­lages ne sont pas en­core com­plète­ment in­ter­con­nec­tés, seuls Sain­tLuc et Chan­dolin forment un seul vrai do­maine ski­able mais la plu­part des autres vil­lages peu­vent être at­teints par hors-piste ou en bus. En tout état de cause, les cinq vil­lages parta­gent un for­fait com­mun et le ser­vice de navettes est très bon. Une des meilleures pistes de Saint-Luc part de la Bella Tola et de­scend les 1 400 mètres de dénivelé jusqu’au vil­lage, où d’ici une navette at­tend les skieurs pour re­tourner au fu­nic­u­laire. Calme et loin de tout, c’est une for­mi­da­ble ex­péri­ence pour une famille de skieurs. Toutes les pistes du do­maine sont agréables en fait, et il y a des hors-pistes év­i­dents tout le long. Mais la révo­lu­tion du freeride et des fats est re­mon­tée même jusqu’au val d’Anniviers. Main­tenant, les mul­ti­ples couloirs et les pe­tits pans rocheux de la combe d’Om­brintze, qui sé­pare Saint-Luc de Chan­dolin, sont le théâtre d’une compétition an­nuelle de freeride et de­vi­en­nent rapi­de­ment des champs de bosses en­tre les chutes de neiges.

Hors-piste : partez ac­com­pa­gné

Un des hors-piste no­ta­bles est la large combe au-dessus de Chan­dolin. Ses clair­ières, na­turelle­ment es­pacées à travers les pins et les mélèzes, ta­chetées de dizaines de pe­tites bar­res rocheuses, en font l’une des meilleures zones de ski de forêt dans les Alpes ; et deux télésièges don­nent un ac­cès facile à cette zone. Gri­mentz est le vil­lage le plus cen­tral de la val­lée du point de vue ski. On y dé­cou­vre une at­mo­sphère plus vi­vante et plus

so­phis­tiquée qu’à Saint-Luc ainsi que des re­mon­tées plus mod­ernes. Son relief unique con­siste en plusieurs pentes éton­nam­ment val­lon­nées, re­cou­vertes de quelques gros rochers, ray­on­nantes au­tour d’un téléphérique. Il y a aussi du bon freeride de bord de piste un peu partout, une poudreuse facile­ment ac­ces­si­ble que vous de­vrez dévorer dès le lende­main d’une chute de neige, car Gri­mentz est aussi le do­maine ski­able le plus vis­ité. Ver­corin, le plus petit vil­lage, s’étend en contrebas de l’épaule ouest for­mant l’en­trée de la val­lée. Son iso­la­tion fait de Ver­corin une desti­na­tion par­faite pour les familles à la recherche de va­cances au calme. On y trouve les meilleures balades de la val­lée et moins de skieurs sig­ni­fie que le dam­age « cor­duroy » tient plus longtemps. Les pistes le long des téléskis sous le mont Ma­jor sont les plus sé­duisantes, avec une ori­en­ta­tion à l’est op­ti­male pour prof­iter au max­i­mum du soleil hiver­nal. Ver­corin est aussi le début et la fin de deux grands it­inéraires hors-pistes, comme me l’ont mon­tré Jean-François et Bap­tiste Neu­rohr, deux pas­sion­nés pro­fes­sion­nels du vil­lage. Un matin, nous sommes mon­tés à pied et avons skié en hors-piste jusqu’à Gri­mentz, puis dans l’autre sens, en­core en hors-piste par le char­mant Val Rechy. Les deux frères nous ont em­menés sur une face vierge d’en­v­i­ron 400 mètres de large avec de nom­breux couloirs im­mac­ulés, tous chargés d’une merveilleuse poudreuse. « Quand nous avons de la neige fraîche et de très bons skieurs, on peut faire en­tre 8 000 et 10 000 mètres de dénivelé en hors-piste dans la journée, juste avec un peu d’ef­fi­cac­ité » dit Jean-François fière­ment après un des runs. « En se ser­vant des re­mon­tées et des bus à notre avan­tage, on fait un énorme tour dans presque toute la val­lée, depuis Ver­corin, via Gri­mentz, puis Zi­nal et quelques pistes sur Zi­nal, en­suite re­tour à Gri­mentz en hor­spiste, et en­fin re­tour à Ver­corin comme nous skions main­tenant. » En général, le val d’Anniviers a des con­di­tions de nivolo­gie un peu plus com­plexe

LA NOU­VEAUTÉ CETTE AN­NÉE EST UN TÉLÉPHÉRIQUE DE PRÈS DE 3,5KMDE LONG.

qu’ailleurs dans les Alpes. Le man­teau neigeux a ten­dance à être plus fin, et beau­coup de pans de mon­tagne sont re­cou­verts de gros blocs de pierre. Si on ra­joute à ça les hivers lo­caux plus froids et l’hu­mid­ité par­ti­c­ulière­ment basse, on ob­tient sou­vent beau­coup de con­di­tions qui peu­vent être dan­gereuses. Pour quelqu’un qui n’est pas un vrai fa­na­tique

du hors-piste, il paraît plus sage d’en­gager un guide lo­cal, comme Jean-François ou Bap­tiste. Depuis les ar­bres vers 1 600 mètres d’al­ti­tude nous avons poussé, marché et skaté sur un long chemin plat pour re­tourner sur les pistes de Ver­corin. Si nous avions été au plus fort de l’hiver, nous au­ri­ons pu con­tin­uer dans la forêt et skier presque jusqu’à la val­lée du Rhône, en bas. De re­tour sur les pistes, les deux pros en­clenchent le mode Su­per G, frôlant plusieurs mères prom­enant tran­quille­ment leurs en­fants dans des pous­settes le long du chemin. J’ai gardé le plus bel en­droit du val d’Anniviers pour la fin : Zi­nal. Le vil­lage se trouve au plus pro­fond de la val­lée, a la moyenne d’al­ti­tude la plus élevée, le dé­cor le plus alpin, les plus belles vues sur la Couronne Impériale, et tout sim­ple­ment re­gorge de pentes freeride ex­igeantes. Un téléphérique vieil­lis­sant grimpe depuis le vil­lage et donne ac­cès aux deux télésièges et quelques téléskis de la par­tie supérieure. Zi­nal est le moins adapté aux débu­tants, mais les nom­breuses pistes qui dé­va­lent la pente sont par­faites pour de bons in­ter­mé­di­aires. La nou­veauté, cette an­née, est un téléphérique de près de 3,5 kilo­mètres de long qui em­mène les skieurs depuis Gri­mentz di­recte­ment sur les par­ties supérieures du do­maine. Il s’agit de la plus grosse amélio­ra­tion aux in­fra­struc­tures du val d’Anniviers depuis la con­struc­tion des pre­mières re­mon­tées, et elle va sans nul doute changer l’ex­péri­ence de ski dans la val­lée. Deux des plus belles de­scentes de Zi­nal sont d’abord le cirque du Chamois, une très grande combe ori­en­tée au nord-est en­tourée de raides couloirs comme à Verbier (et d’ailleurs aussi sur-skiés), et égale­ment toutes les pentes ouest depuis la Corne de Sore­bois jusqu’au lac de Moiry. Lors de mon dernier pas­sage, on pou­vait ob­server des gens étrange­ment ha­bil­lés dans des com­bi­naisons mar­ron une pièce avec per­ruques de clowns agré­men­tées de faux bois de cerf en tissu glis­sant en patinettes sur de la soupe. Très prob­a­ble­ment des Alle­mands. D’en haut j’ai re­gardé plusieurs groupes de freerideurs suc­ces­sifs bra­vant la neige plutôt croûtée et s’en­gager dans la de­scente du lac de Moiry. Pen­dant une autre de mes visites la sai­son dernière, mon ami le pho­tographe Martin Soderqvist a eu la chance de vis­iter la val­lée en con­di­tions par­faites. « Nous avons skié de la poudreuse de partout, des som­mets jusqu’à la val­lée, » me dira-t-il plus tard. « Une des meilleures de­scentes était le lac de Moiry. Le pur gi­gan­tisme de ce pan ski­able était fan­tas­tique. Nous sommes en­trés par les couloirs les plus raides sur la gauche skieur, il y avait en­v­i­ron 40 cen­timètres de poudreuse légère, et ça a été comme ça jusqu’en bas. » En bas, au lieu de tra­verser le bar­rage, Soderqvist et son guide prirent un couloir très raide et étroit qui passe en­tre le bar­rage et une barre rocheuse. « C’est sûre­ment le meilleur en­droit où je sois ja­mais allé skier, » se réjouit Martin. Claire­ment, en­core un coeur capturé par le val d’Anniviers.

La vue du haut des re­mon­tées à Zi­nal, splen­dide.

Il y a beau­coup de pos­si­bil­ités rando dans le val d’Anniviers. Daniel Jo­mans­son ex­plore le

ter­rain près du Dôme.

Gri­mentz by night, ver­sion carte postale.

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