RANDO RAIDE AU LYSKAMM

LA DERNIÈRE PRE­MIÈRE

Ski Magazine - - Sommaire - Par Boris Du­four

De re­tour au Lyskamm après deux ten­ta­tives dans sa folle face sud-ouest, la troisième sera la bonne pour Boris Du­four, qui tenait à cette réus­site, « pour Rémy ».

Dans le petit monde de la pente raide, le flux d’in­for­ma­tions est jalonné par les « pre­mières de­scentes », ces mo­ments ex­cep­tion­nels où une nou­velle ligne ski­able est révélée au monde. Au prin­temps 2012, j’ai eu la chance d’être em­bar­qué par Rémy Lé­cluse pour un tel pro­jet, une aven­ture dra­ma­tique­ment ponc­tuée par le décès de Rémy au Manaslu à l’au­tomne suiv­ant. La ligne que nous avions choisie a alors pris une di­men­sion toute par­ti­c­ulière, ob­jec­tif sym­bol­ique d’une quête de­v­enue soli­taire.

Des pre­mières, Rémy en avait des dizaines à son ac­tif. Des ma­jeures, des ex­cep­tion­nelles, et aussi de sim­ples de­scentes réal­isées seul et sans pub­lic­ité. Nous nous étions ren­con­trés alors que je l’in­ter­ro­geais sur ses mo­ti­va­tions, après trois dé­cen­nies d’une car­rière plus que rem­plie (voir Ski Mag­a­zine n°414). Man­i­feste­ment, l’ex­ploit ou la no­toriété ne pou­vaient plus être les seuls élé­ments mo­teurs, et lorsqu’il in­vo­quait « l’esprit d’aven­ture » j’avais du mal à voir la réal­ité der­rière la tour­nure poé­tique. Nous avions partagé quelques pentes, as­sez pour ap­pren­dre à se con­naître et à se faire con­fi­ance, as­sez pour partager des pro­jets. Sa propo­si­tion au Lyskamm était de celles qu’on ne refuse pas, sur un som­met sym­bol­ique tant pour les alpin­istes que pour les skieurs. La face nord, glaciaire, est un des plus beaux ob­jec­tifs qui soient en ski, son arête aéri­enne est somptueuse, et son al­ti­tude de 4 527 m le place dans le top 10 des som­mets alpins, plus haut que tous les som­mets français hormis le mont Blanc. Dis­crète et ou­bliée, la face sud-ouest est rocheuse et peu par­cou­rue, et je ne sais tou­jours pas com­ment Rémy a eu l’idée d’y voir une ligne ski­able, ni com­ment il a été con­va­incu que cela n’avait ja­mais été skié. Nous avions évo­qué l’idée et mis au point une stratégie d’ap­proche aussi sim­ple qu’ef­fi­cace, il ne restait qu’à trou­ver le bon mo­ment, étape tou­jours com­pliquée quand on vise une ligne loin de chez soi, sans we­b­cam et sans té­moins. Un matin de se­maine, fin juin, Rémy sonna la charge. Ren­dez-vous à 2 h du matin à Cha­monix, li­ai­son façon ral­lye jusqu’à Zer­matt pour la pre­mière benne, le ry­thme était trop rapide et l’ac­cli­mata­tion trop bâ­clée. À la sor­tie du téléphérique, nous avons en­quillé sans réfléchir le grand plat sous le Bre­i­thorn, puis la mon­tée au Cas­tor pour un pre­mier pas­sage à plus de 4 000 m. Après le grand col Fe­lik, à l’at­taque de l’arête ouest du Lyskamm, l’al­ti­tude nous a rap­pelés à l’or­dre et for­cés à calmer le jeu.

PRE­MIÈRE TEN­TA­TIVE

Rémy me parla du bon vin de la veille, et tan­dis qu’il s’ac­cor­dait une pe­tite sieste, je pre­nais en­fin le temps d’ad­mirer le paysage. Nous sommes tout de même mon­tés au som­met oc­ci­den­tal du Lyskamm (4 481 m), his­toire de finir notre ac­cli­mata­tion et de valid­erunei­dée d’it­inéraire­pour le lende­main.

Un petit pont frag­ile per­met

de passer tran­quille­ment la ri­maye supérieure

du glacier.

L’ÉCHEC N’IN­TER­DIT PAS DE FAIRE DU BON SKI.

Et puis la de­scente sur le refuge Quintino Sella fut un grand mo­ment, d’abord très aérien sur l’arête som­mi­tale, puis franche­ment débridé dans les pentes plus douces de la pointe Fe­lik, à fond sur la neige d’été bien ramol­lie. Cette neige ne ferait rêver per­sonne sur une photo, elle est dense, jaunâtre et écrasée par le soleil, mais à skis elle est ex­cep­tion­nelle, légère­ment savon­neuse, fi­lante et douce, facile. Nous avons donc déboulé à mach12 de­vant la ter­rasse du refuge, hi­lares, au mi­lieu des alpin­istes ha­rassés, et je crois que ces courbes mag­iques ont scellé mon en­t­hou­si­asme pour le ski d’al­ti­tude pour longtemps. Le lende­main, les con­di­tions sem­blaient par­faites, nous sommes par­tis au plus di­rect, en­tre les séracs menant à l’arête cen­trale. Cette fois tout se déroulait comme prévu, jusqu’à notre ar­rivée à l’en­trée de notre pente près du som­met ori­en­tal. La dé­cep­tion nous at­tendait, la neige était curieuse­ment « bé­ton » mal­gré l’ho­raire bien choisi, à cause d’une brise pas vi­o­lente mais suff­isante pour blo­quer la tem­péra­ture sous zéro. De­vant la même con­fig­u­ra­tion dans une pente con­nue nous n’au­ri­ons sans doute pas hésité, mais là, avec le pre­mier ressaut rocheux masquant la ligne, avec l’al­ti­tude et le vent, nous avons préféré renon­cer. Nous avons fait du bon ski dans la face de mon­tée, puis en­core dans la de­scente du Cas­tor, et couru sur le plat. Et nous avons raté la benne à Klein Mat­ter­horn, puis skié à fond sur le glacier ramolli jusqu’à Sch­warzsee, où la dernière cab­ine de ser­vice nous a évité quelques heures de marche pénible, de justesse, longtemps après la fer­me­ture au pub­lic. Cette re­traite longue et la­borieuse avait des airs de Béréz­ina, mais elle nous a évité de trop ru­miner notre échec, alors que la pente était peut-être ski­able. Ce « peut-être » était le début de ma com­préhen­sion du fameux « esprit d’aven­ture » et de la com­plex­ité de notre en­treprise.

UN PRO­JET RÉUSSI EN HOMMAGE À RÉMY

Il était clair que nous al­lions revenir à la pre­mière op­por­tu­nité. En juil­let, nos skis étaient tou­jours prêts, et quand Rémy a dit « go » nous avons re­p­longé sans hésiter, côté ital­ien et cette fois avec Vi­vian Bruchez. L’ac­cueil au refuge Città di Man­tova à l’heure de l’apéro et du coucher de soleil avait de quoi met­tre en con­fi­ance, les deux guides échangeaient des anec­dotes sur leur métier sans trop se soucier du lende­main. Mal­heureuse­ment, la ten­ta­tive a tourné court en ar­rivant au col des Lys, quand une dé­pres­sion im­prévue a surgi du nord-ouest et noyé les som­mets en quelques dizaines de min­utes. Une mai­gre ten­ta­tive de pa­tience plus tard

au bivouac Gior­dano et nous ren­tri­ons pe­nauds via la face sud de la Pyra­mide Vin­cent, parce que l’échec n’in­ter­dit pas de skier un peu même dans le bliz­zard. Il faudrait revenir en­core, et les plans étaient prêts pour l’au­tomne, quand Rémy ren­tr­erait de son expé au Manaslu… On con­naît mal­heureuse­ment l’is­sue fatale de ce dernier voy­age. Au prin­temps 2013, à chaque nou­velle pente, j’avais une pen­sée pour Rémy et pour ce pro­jet avorté au Lyskamm. Skier cette ligne de­ve­nait une né­ces­sité év­i­dente, mais c’était un non-sens d’y aller en soli­taire. J’étais rat­trapé par « l’aven­ture », pris­on­nier du pro­jet et de ses im­pérat­ifs. La météo capricieuse et l’éval­u­a­tion dif­fi­cile des con­di­tions à dis­tance n’aidaient pas ! Plusieurs ten­ta­tives avec Vi­vian ont été an­nulées au dernier mo­ment pour cause de nu­ages ou d’autres pro­jets, les mo­ments de disponi­bil­ité com­mune étaient rares, et viser une telle pente avec un parte­naire mal connu était hors de ques­tion. C’est mi-juil­let que les choses se sont déblo­quées et ac­célérées, quand Ptor Sprice­nieks a pro­posé la face nord du Lyskamm, qui ve­nait d’être skiée plusieurs fois. Après une nuit dans la voiture près de la télé­cab­ine de Staffal, le plan était de faire la face nord « à la benne » le ven­dredi, revenir au refuge

Di Man­tova et faire « autre chose » le lende­main. Je ne voulais pas dévoiler la ligne sans cer­ti­tude sur les con­di­tions, et le petit se­cret a duré jusqu’au dernier mo­ment. Sur l’arête, nous avons croisé des alpin­istes qui sor­taient de la face nord en mau­vaises con­di­tions, trop de pas­sages avaient dé­cou­vert la glace dans la prin­ci­pale étroi­ture. Je révélais à Ptor l’ex­is­tence d’un plan B, tout en lui de­man­dant de pa­tien­ter jusqu’au som­met pour en savoir plus. À la croix som­mi­tale, je lui racon­tais toute l’his­toire et af­fir­mais « on va skier là » , en désig­nant quelques ram­pes neigeuses in­vis­i­bles en­tre les rochers. J’étais con­fi­ant grâce aux repérages précé­dents, mais Ptor n’avait au­cune idée de ce qui l’at­tendait. Lui seul pou­vait avoir l’esprit as­sez ou­vert et con­fi­ant pour ac­cepter une chose pareille ! Cette fois, au­cun souf­fle n’a ralenti la trans­for­ma­tion de la neige, la pre­mière rampe était juste à point quand nous avons com­mencé la de­scente. La pente était raisonnable­ment raide, mais l’it­inéraire se dé­cou­vrait par pe­tits seg­ments, chaque pas­sage étroit ou­vrant sur une rampe où les vi­rages s’en­chaî­nent, jusqu’au prochain ressaut à né­gocier. La pres­sion ne re­tomba qu’à la toute fin, une fois sauté la ri­maye et laissé filer les skis jusque sous le col Fronte. En bas, nous avons longue­ment hu­l­ulé vers le ciel, comme des fous libérant le stress de la de­scente au­tant que la joie de

IL N’Y A PAS UNE GRANDE DIF­FÉRENCE EN­TRE UNE PRE­MIÈRE ET UNE RÉPÉTITION.

la réus­site, et le nom de Rémy ré­son­nait parmi nos ono­matopées bar­bares. Ce céré­mo­nial im­pro­visé et spon­tané mar­quait la fin de l’aven­ture, même si un bout d’as­cen­sion et de belles courbes restaient à en­chaîner pour ren­trer. Dans toute cette his­toire, skier la pente a été le mo­ment le plus facile et dé­tendu. Avant de chausser, outre la dis­pari­tion de Rémy qui a tout changé, les in­cer­ti­tudes nom­breuses se sont révélées op­pres­santes. Il n’y a pas une grande dif­férence en­tre une pre­mière et une répétition, si ce n’est la foule de pe­tits dé­tails déjà con­nus qui rendraient les choses plus faciles, plus flu­ides. Et si on n’a pas la chance de vivre au pied de la ligne con­voitée pour y aller sim­ple­ment quand « c’est bon », le temps passé en es­sais et dé­place­ments « pour rien » est ex­ténu­ant. Sans la mo­ti­va­tion am­i­cale in­suf­flée par Rémy, je ne crois pas que j’au­rais joué ce jeu jusqu’à son terme. Ma part d’alpin­iste sait ap­précier la réus­site d’un pro­jet pré­cis abouti après moult ef­forts, mais mon âme de skieur pense un peu dif­férem­ment. Elle me rap­pelle que le plaisir d’une pente peut se dé­guster à l’im­pro­viste, sans se soucier des pas­sages an­térieurs, sim­ple­ment en prof­i­tant des meilleures con­di­tions de neige là où elles se trou­vent, juste pour le plaisir.

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Au som­met en 2012, Rémy mon­trait l’en­trée de la voie.

La pente prévue ne dégèle pas, on a quand même une

belle balade à skis pour ren­trer, à com­mencer par la su­perbe arête som­mi­tale.

Juil­let 2013, Ptor Sprice­nieks se fau­file jusqu’aux prochains rochers, où on verra en­fin

la suite de l’it­inéraire.

La ligne choisie dans la face sud-ouest.

Ptor Sprice­nieks skie tran­quille­ment dans le ciel ital­ien. Cette fois, nous n’utilis­erons pas la corde.

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