Nord de la Norvège

Bateau- Ski et Cer­cle Po­laire

Ski Magazine - - Sommaire - Texte Leslie An­thony, traduit de l’anglais (US) par Ro­main Nos­bonne - Pho­tos Mattias Fredriks­son

Trip-bateau dans un univers moins connu, par Leslie An­thony et Mattias Fredriks­son

Chad Sayers skie vers le Kjer­ringfjor­den sous le soleil de mi­nuit, quelques min­utes avant que l’on passe du 30 au 31 mai…

Stjernøya, l’« île étoile » au nord de la Norvège, est l’un des meilleurs en­droits pour le bateau-ski, et nous sommes

juste­ment par­tis avec les bons con­tacts pour faire dé­cou­vrir le coin. Des fjords, de la pente, et de la très bonne neige : un cock­tail qui donne en­vie d’aller en­core

plus loin au nord des coins les plus con­nus…

Sur une mer gen­ti­ment houleuse, le cap­i­taine Charles Wa­gra racle ce qu’il reste de soupe de poireaux dans le fond d’une an­tique soupière en céramique. Les skieurs qui lapent bruyam­ment leur deux­ième, voire troisième assi­ette, au­tour de la solide ta­ble en bois du mess, ne lui ont pas laissé grand-chose, mais Charles ne va pas pour au­tant aban­don­ner sa part. Après une longue et ex­igeante journée en mon­tagne, il va avoir be­soin d’én­ergie afin de pré­parer le repas du soir pour le groupe af­famé. Aux alen­tours de 21 h (dif­fi­cile de dire l’heure ici, avec ce soleil qui tra­verse le ciel comme un donut, je­tant des om­bres ici, éclairant une pente là et don­nant l’im­pres­sion d’un paysage en mou­ve­ment), Charles va sor­tir un chau­dron de ba­calao, un plat por­tu­gais à base de morue de Norvège, de pomme de terre, de to­mates, d’olives et d’oignons. Ou peut-être au­rat-il choisi de nous con­coc­ter un plat plus lo­cal comme le ren­skav, un ragoût « sami » de renne sauté. Après ça on se posera tran­quille­ment sur le pont, torse nu dans la douce tiédeur plutôt inat­ten­due fin mai aussi loin au nord du cer­cle po­laire. Nous lirons, écrirons, ob­serverons les dauphins et les aigles de mer, étudierons les cartes tout en repérant les lignes à skier à l’hori­zon, et passerons le temps à dé­compter les cas­cades qui don­nent au fjord des airs de tapis­serie verte où une main de géant au­rait soigneuse­ment brodé des fils d’argent. C’est le pre­mier jour à bord du S/Y Goxsheim et la plu­part d’en­tre nous sont des vétérans du ski en Norvège, pour­tant nous avons tous la même idée en tête : c’est le meilleur voy­age de notre vie.

GAVAGE À LA SCANDINAVE

Cette journée a com­mencé très tôt par un débar­que­ment sur une plage de sable noir où des courants gar­gouil­lants re­mon­tent calme­ment le fjord. Nous fran­chissons d’abord des touffes d’herbes hautes puis des prairies où al­ter­nent la neige et la boue avant d’at­tein­dre la forêt de bouleaux nains qui re­cou­vre les collines comme un pagne en­chanté. Nous pour­suiv­ons à peaux sous les ar­bres le long d’une rivière jusqu’à une combe alpine in­vis­i­ble depuis la mer. Nous nous frayons en­suite un chemin à travers une pente raide et rocheuse avant de dé­cou­vrir le grand plateau car­ac­téris­tique des som­mets du coin. Après quelques heures à trimer dans la bonne humeur et sous le soleil, nous nous trou­vons sur un promon­toire, les jambes dans le vide, loin au-dessus du fjord. Tout en bas, le Goxsheim à l’an­cre, flotte comme un an­neau de bois et de canevas sur un im­prob­a­ble doigt d’émer­aude. La de­scente dé­marre par une cu­vette peu pro­fonde qui donne sur une face raide. Des gerbes de dia­mants jail­lis­sent de nos skis tan­dis que nous al­lons de couloir en couloir sur une neige par­faite. Nous évi­tons des débris d’avalanche vieux d’une se­maine et ar­rivons au pied d’une colline en forme de baleine qui sem­ble sor­tir d’une mer de

DES GERBES DE DIA­MANTS JAIL­LIS­SENT DE NOS SKIS TAN­DIS QUE NOUS AL­LONS DE COULOIR EN COULOIR SUR UNE NEIGE PAR­FAITE.

neige. Notre guide, Per Ås, un Sué­dois ex­pa­trié à La Grave, nous laisse le choix : soit nous skions di­recte­ment jusqu’à la plage où nous avons débar­qué, soit nous re­mon­tons une ving­taine de min­utes pour vis­iter un ver­sant in­connu. Chad Sayers, Mattias Fredriks­son, Janne Tjärn­ström, Klas Granström, Cap­tain Charles et moi répon­dons comme un seul en homme en re­fix­ant nos peaux. Pour ré­com­pense, nous dé­cou­vrons un lac gelé couleur aigue­ma­rine, et à sa sor­tie un half pipe na­turel de plusieurs kilo­mètres enchâssé en­tre de hautes falaises. Nos cris de joie dans la de­scente sur­pren­nent un trou­peau de rennes qui s’en­fuit alors que nous re­joignons la forêt en­chan­tée. Avec la fonte, les pe­tits ruis­seaux du matin sont de­venus des tor­rents gron­dants. Les Scan­di­naves tra­versent à leur manière, c’est-à-dire façon vik­ing, tan­dis que Chad Sayers et moimême adop­tons la méth­ode cana­di­enne : nous en­levons nos chaus­sures et roulons soigneuse­ment nos pan­talons pour tra­verser le courant glacial « au na­turel ». Nous con­tin­uons pieds nus pen­dant une heure à travers mousse, neige, herbe et marais, pour la meilleure par­tie, jusqu’à la plage. De re­tour à bord, nous éten­dons nos habits trem­pés de tran­spi­ra­tion dans le grée­ment, on se baigne dans l’eau glacée, et on re­monte les seaux pleins de bières fraîches de la mer. Et bien sûr, nous en­gloutis­sons notre soupe quo­ti­di­enne. Des journées du même genre se répè­tent toute la se­maine, et ja­mais deux fois à la même place. Chaque jour nous of­fre une nou­velle ex­plo­ration, 7 heures dans la mon­tagne avec une météo par­faite et une de­scente de 1 000 mètres depuis un som­met sans nom. « Ça ne pour­rait pas être mieux » , et pour­tant chaque jour nous dé­cou­vrons un ter­rain en­core meilleur, une meilleure neige, un meilleur tout.

UN NOU­VEAU CON­CEPT DE SKI RANDO

Le prob­lème prin­ci­pal de ces mon­tagnes mag­iques et peu fréquen­tées a tou­jours été l’ac­cès. La pre­mière vague d’in­térêt et les pre­mières ten­ta­tives pour dévelop­per le ski dans ces ré­gions ont échoué rapi­de­ment il y a une ving­taine d’an­nées. En cause, un trop grand nom­bre de skieurs améri­cains a dû faire face au temps par­fois dé­plorable auquel on doit s’at­ten­dre à ces lat­i­tudes arc­tiques. Mais de­vant le suc­cès du con­cept de bateau-ski dans les Alpes de Lyn­gen développé par le guide ital­ien Lu­cas Cas­pari, les Européens et les Scan­di­naves ont à nou­veau re­gardé vers le Grand nord. En 2005, Per Ås, un vétéran de Lyn­gen, com­mence à tra­vailler avec Charles. Ce dernier a acheté le Goxsheim (un deux mâts de 25 mètres) pour réaliser le voy­age de ses rêves au­tour du monde. Pour fi­nancer ce pro­jet et l’en­tre­tien du bateau, Charles pro­pose des croisières plus cour­tes d’abord en été, puis égale­ment en hiver, en rai­son de la de­mande crois­sante des skieurs de Lyn­gen. À cette époque, Charles ne skie que très oc­ca­sion­nelle­ment. Le pre­mier hiver, il ac­com­pa­gne les groupes sans skier, mais son bateau de­vient vite pop­u­laire, et dès le sec­ond hiver il a de nom­breux guides pour emmener les clients. Charles se pro­cure alors du matériel de rando et com­mence à suivre les groupes lorsque le temps est au beau et l’an­cre bien ac­crochée. Très rapi­de­ment, il de­vient lui aussi un pas­sionné de ski de rando. En bon con­verti de­venu fa­na­tique, il était logique qu’il com­mence à ex­plorer les coins re­tirés et in­ex­ploités au nord de Lyn­gen. En par­ti­c­ulier, la zone truf­fée de fjords au-delà du port d’Alta dans les en­vi­rons de Stjernøya (l’« île étoile », qui ressem­ble plus à un po­ing à neuf doigts) où nous pas­sons la plus grande par­tie de notre voy­age.

CHAQUE JOUR NOUS OF­FRE UNE NOU­VELLE EX­PLO­RATION, UNE MÉTÉO PAR­FAITE ET UNE DE­SCENTE DE 1 000 MÈTRES DEPUIS UN SOM­MET SANS NOM.

VERS L’ÎLE DE STJERNØYA

Grâce à sa po­si­tion au nord du nord de la Norvège, la ré­gion du Fin­n­mark (qui s’étend de la Fin­lande à la Russie), of­fre un en­neige­ment garanti jusqu’à basse al­ti­tude et tard dans la sai­son, avec en prime un man­teau neigeux rel­a­tive­ment sûr. Nous dé­plaçons l’an­cre chaque jour de fjord en fjord, à l’af­fût de nou­veaux som­mets. Les deux premiers an­crages se font dans des fjords con­ti­nen­taux avant de pren­dre le large vers l’île de Stjernøya. Notre pre­mier tour dans l’île com­mence sur une large plage où se trouve une ca­bane de gar­di­ens de rennes. Des vieux filets avec des flot­teurs en verre sont ac­crochés sur les an­tiques pi­quets blancs de la palis­sade. L’éleveur ap­portera bi­en­tôt ses rennes à bord de sa barge, lorsque les femelles au­ront mis bas, puis à l’au­tomne, après avoir pâ­turé tout l’été, le trou­peau de­vra nager cinq kilo­mètres pour re­join­dre le con­ti­nent. Pour notre part nous re­mon­tons la val­lée, suons en traver­sant la forêt et grim­pons sur cinq kilo­mètres sup­plé­men­taires. En rai­son de l’ori­en­ta­tion sud du fjord, la chaleur nous grille du­rant toute l’as­cen­sion, mais le run de re­tour est le plus long jusqu’ici. Une heure com­plète de vi­rages rafraîchissants sur un ter­rain des plus var­iés et sur­prenants, jusqu’à la re­mon­tée vers la ca­bane. Le jour suiv­ant, nous par­tons d’un petit vil­lage où nous trou­vons les restes de

mo­tos-neige ar­chaïques ainsi qu’un petit lac sur lequel flotte un canot rouge con­trastant dans ce paysage en­neigé. En­core une val­lée post-glaciaire sus­pendue, en­core un som­met plat avec une vue sur d’autres som­mets sans noms et ceux que nous avons skié les jours précé­dents, et en­core une de­scente ex­ci­tante sur une neige de prin­temps qui se tient par­faite­ment mal­gré la chaleur. Deux su­perbes sor­ties en 24 heures et nous sommes dé­sor­mais à l’an­cre dans un des plus jo­lis fjords qui soient. Après un peu de dé­tente et de baig­nade nous dé­ci­dons de faire une rando di­ges­tive sous le soleil de mi­nuit. Les tem­péra­tures sont es­ti­vales et pour­tant les vi­rages sont ex­cel­lents, dans la lu­mière cuiv­rée du jour sans fin. Le seul dé­faut de la rando de mi­nuit est que, lorsqu’on re­tourne sur le Goxsheim, c’est pour aller se coucher et pas pour une bonne soupe.

LE MEILLEUR POUR LA FIN

Pour finir comme il se doit, la dernière sor­tie est la meilleure. Nous dé­mar­rons plus tôt que d’habi­tude mais en échange nous n’avons pas de forêt de buis­sons à tra­verser. Nous re­mon­tons di­recte­ment un couloir nord, skis au pied depuis la plage. Le ter­rain est plus raide que ce que nous avons eu jusqu’à main­tenant, nous grim­pons dans des goulets étroits, et traver­sons des faces raides et ex­posées. Per et Charles ont bien lu la carte, et le long it­inéraire en boucle que nous em­prun­tons of­fre des vues su­perbes mais aussi quelques es­calades ex­igeantes. Les oiseaux tour­nent au-dessus de nos têtes alors que nous aval­ons nos sand­wichs et notre thé au som­met, il est temps de re­tourner une fois en­core au bateau. Au dé­part, il sem­ble qu’il va fal­loir une éter­nité pour pren­dre de la vitesse sur la pente trop faible, mais nous re­joignons rapi­de­ment un ter­rain beau­coup plus ver­ti­cal. Le groupe se sé­pare. La plu­part suiv­ent Per dans un cirque raide tan­dis que Charles et moi choi­sis­sons une val­lée plus longue à l’ouest. Nous nous retrou­vons tous au petit lac gelé que nous avons croisé le matin. L’it­inéraire suit en­suite di­recte­ment le canyon étroit formé par une rivière gelée et aboutit à une cas­cade rugis­sante qui se jette di­recte­ment dans l’océan. C’est un run de fou qui clôt le voy­age comme il se doit : comme ils dis­ent ici, toute vie re­tourne à l’océan. Nous pou­vons voir le Goxsheim bondis­sant sur les eaux cha­toy­antes, at­ten­dant notre re­tour.

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Janne Tjärn­ström prof­ite de la neige d’été dans l’un des nom­breux fjords de Stjernøya au Fin­n­mark. On aperçoit notre bateau, le S/Y Gox­heim au-dessus de la gerbe de neige.

En haut : Il n’y a pas de routes sur Stjernøya, et juste deux pe­tits vil­lages de 40 habi­tants au to­tal.

En bas : Dé­tente après le dernier jour de ski de la sai­son

dans une belle ligne de­scen­dant di­recte­ment sur le fjord (à droite sur

la photo).

Un séjour au Fin­n­mark of­fre calme, volupté et ter­rain de jeu sen­sa­tion­nel. Chad Sayers se dirige vers le fjord, sans stress. Le cap­i­taine Charles Waara aux fourneaux pen­dant que ses in­vités dé­gus­tent les hors-d’oeu­vre après une longue journée en mon­tagne.

De jour comme de nuit, Janne Tjärn­ström se délecte des belles pentes. Il s’en va ici re­join­dre le bateau sous le soleil de mi­nuit dans le Kjer­ringfjor­den.

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