SOFIA COP­PO­LA s’est payé son pe­tit Thel­ma & Louise rock’n’roll

So Film - - ~ L’ouvreuse~ - Par Quen­tin Gros­set

Dans les 90' s, Sofia Cop­po­la et Zoe Cas­sa­vetes ont ani­mé un show sur la chaîne câ­blée Co­me­dy Cen­tral. Au pro­gramme de Hi Oc­tane : ba­gnoles cus­to­mi­sées, mu­sique un­der­ground, mode, ci­né­ma… Une vi­rée fu­rieuse de re­por­tages DIY, té­lé- réa­li­té, et sketchs par­fois foi­reux. EN 1995, Sofia Cop­po­la roule à blinde au vo­lant de sa GTO rouge, mo­dèle 1969. Pleine d’in­sou­ciance, elle ne sait pas en­core ce qu’elle fe­ra plus tard, mais se dit qu’il y a pire que d’avoir gran­di dans un mi­lieu ar­tis­tique et pri­vi­lé­gié : à 23 ans, elle a dé­jà joué dans Le Par­rain 3, fait un stage dans la mai­son Cha­nel à Paris et co-scé­na­ri­sé un court mé­trage avec son père, Life Wi­thout Zoë (1989), seg­ment du film à sketchs New York Sto­ries. En­core étu­diante au Ca­li­for­nia Ins­ti­tute of the Arts au dé­but des an­nées 1990, elle dé­cide de créer une émis­sion avec sa meilleure amie Zoe Cas­sa­vetes, 24 ans, fille du couple Ge­na Row­lands/John Cas­sa­vetes et fu­ture réa­li­sa­trice de Bro­ken En­glish. Hi Oc­tane, au dé­part un projet d’école avec un ca­hier des charges clair : trai­ter de mu­sique, de muscle cars, de mode, de ta­touages et, bien sûr, de ci­né­ma. « J’ai écrit cette émis­sion parce que je suis folle de voi­tures et que j’ai ac­cès à tous ces ar­tistes pas­sion­nants, com­plète Sofia dans une en­tre­tien à W Ma­ga­zine. Mais quand on les voit in­ter­viewés à la té­lé, ils parlent juste de leurs per­son­nages, c’est tel­le­ment en­nuyeux. » Re­mède ef­fi­cace à l’en­nui des jeunes filles bien nées : s’of­frir des ar­rêts sur le bas-cô­té pour s’en­ca­nailler avec le gra­tin du punk rock US (le bas­siste des Red Hot Chi­li Pep­pers, Flea, Deb­bie Har­ry de Blon­die, etc.). Et par­fois, cho­per le scoop de nature à faire se dres­ser la barbe des re­por­ters de Vice Ma­ga­zine. Le scoop ? Mar­tin Scor­sese som­mé de ré­vé­ler qui est son membre des Beas­tie Boys fa­vo­ri, le folk sin­ger al­ter­na­tif Beck di­va­guant sur sa cou­leur pré­fé­rée ou Keanu Reeves mon­trant fiè­re­ment sa mo­to, « une Nor­ton Com­bat Com­man­do de 1972 » .

Le pho­to­graphe de mode De­wey Nicks, alors en couple avec la Cop­po­la, réa­lise les trois émis­sions. « Sofia et Zoe étaient ins­pi­rées par les films de sé­ries B type Fas­ter Pus­sy­cat! Kill! Kill! de Russ Meyer mais aus­si par le mou­ve­ment hot rod (ac­ti­vi­té née en Ca­li­for­nie consis­tant à dé­bri­der le mo­teur de voi­tures, ndlr) ou la Kus­tom Kul­ture (cus­to­mi­sa­tion de vé­hi­cules an­ciens, pin-up, ta­touages et ro­cka­billy). Elles étaient fas­ci­nées par le tra­vail des ar­tistes de cette mou­vance : Ed ‘Big Dad­dy ’ Roth, George Bar­ris… À L.A., c’était le mo­ment où tout le monde vou­lait sa grosse voi­ture des an­nées 1970. Ce n’était pas si cher, on pou­vait

Un « Tur­bo » pour la gé­né­ra­tion MTV

avoir une hot rod pour 15 000 dol­lars » , ra­conte-t-il. Il n’y a qu’à voir la mine ré­jouie de Sofia et Zoe lorsque le cas­ca­deur Bud­dy Joe Hoo­ker prend le vo­lant de leur GTO, la fai­sant dé­ra­per sur le bi­tume, pour se rendre compte qu’elles adorent la gon­flette mé­ca­nique. Mais Sofia et Zoe vont plus loin lors­qu’elles dé­cident, pour une sé­quence du show, de s’ins­crire à des cours de Monster Truck. Avec leurs têtes d’étu­diantes bla­sées, elles n’écoutent pas les en­sei­gne­ments de leur prof à coupe mu­let. Ré­sul­tat : les deux co­pines dé­truisent l’en­gin de 500 che­vaux. De­wey Nicks : « C’était très dan­ge­reux. La pièce qui liait les roues ar­rière a sau­té et le Monster Truck s’est écrou­lé. » Au dé­part, Cop­po­la et Cas­sa­vetes conçoivent le projet pour MTV en cal­quant beau­coup l’es­thé­tique

de l’émis­sion sur le style de la chaîne : mon­tage ra­pide, ani­ma­trices à la non­cha­lance sar­cas­tique… La so­cié­té de pro­duc­tion de Ma­don­na, Maverick, s’in­té­resse aus­si au projet, mais comme elle cherche à pla­cer Drew Bar­ry­more à la pré­sen­ta­tion, Sofia freine. Fi­na­le­ment c’est la chaîne câ­blée Co­me­dy Cen­tral qui hé­rite de la dif­fu­sion tan­dis que Fran­cis Ford Cop­po­la, via sa boîte de pro­duc­tion Ame­ri­can Zoe­trope, pro­duit le show. « Un jour, Fran­cis est ve­nu re­gar­der les rushes en salle de mon­tage, ri­cane De­wey Nicks. Il a vu que, pour une par­tie, le son avait été per­du. Il a dit : “Le res­pon­sable doit être vi­ré sur le champ.” Sofia lui a ré­pon­du : “Mais, pa­pa, c’est An­drew (Du­rham, pho­to­graphe et col­la­bo­ra­teur de longue date de Sofia Cop­po­la, ndlr). C’est mon ami, tu ne peux pas le vi­rer !” Là, Fran­cis a sou­pi­ré très fort ! » Pa­pa Fran­cis, un ex, les Beas­tie Boys, le clip­peur et réa­li­sa­teur Spike Jonze : Hi Oc­tane est bien une émis­sion entre in­times. Les as­pi­rantes ani­ma­trices confient aus­si une ru­brique à leur ami Thurs­ton Moore, lea­der du groupe So­nic Youth, avec un ordre de mis­sion as­sez flou : son­der ce qui passe dans l’un­der­ground new-yor­kais. In­ti­tu­lé « Thurs­ton’s Al­ley », ce seg­ment du show montre le mu­si­cien as­sis au mi­lieu d’une al­lée cra­dingue, in­ter­vie­want un in­vi­té as­sis sur une chaise de jar­din. « Sofia et Zoe vouaient un culte à la scène punk rock des eigh­ties, par­ti­cu­liè­re­ment aux groupes de LA : Black Flag, Mi­nu­te­men… Moi, je connais­sais Sofia parce qu’elle ap­pa­rais­sait dans une des vi­déos de So­nic Youth, Mil­dred Pierce. De­dans, elle jouait une sorte de Joan Craw­ford dé­tra­quée » , se sou­vient Thurs­ton Moore. À l’époque, le ro­ckeur vit sur la La­fayette Street à New York. Pour le show, il dé­gote une al­lée à proxi­mi­té : Jer­sey Street. « C’était in­fes­té de rats, des sans-abris y dor­maient, ça puait… » Dans son royaume, Thurs­ton in­vite John­ny Ra­mone ou l’ac­trice culte Syl­via Miles et reste un jour­na­liste, di­sons, pas tou­jours doué pour la relance. En ef­fet, quand il de­mande à John­ny Ra­mone qui est son créa­teur de mode pré­fé­ré, ce der­nier ré­pond d’un rire franc… puis rien d’autre. Autre entrevue im­pro­bable, Thurs­ton plante son mi­cro de­vant An­na Win­tour, ré­dac­trice en chef du ma­ga­zine Vogue. « C’était presque im­pos­sible de dé­cro­cher un en­tre­tien avec elle, mais le nom de Sofia nous a per­mis d’en avoir un. En re­vanche, elle ne se­rait ja­mais ve­nue dans mon al­lée, alors j’ai dû al­ler dans les bu­reaux de Vogue. » De­wey Nicks : « Thurs­ton lui a af­fir­mé que tout le monde dans la mode veut être une rock star. Elle lui a ré­pon­du, gla­ciale : “Je n’ai au­cun in­té­rêt pour le rock’n’roll.” » Dif­fi­cile d’ima­gi­ner que les choses puissent du­rer long­temps à ce rythme, mais toute fa­çon, Sofia Cop­po­la a dé­jà la tête ailleurs. « Elle n’était pas à l’aise de­vant la ca­mé­ra et pen­sait dé­jà à pas­ser der­rière » , dé­clare De­wey Nicks. Dans une in­ter­view don­née au Los An­geles Times en fé­vrier 1995, elle ex­prime sa las­si­tude : « Je pense que Hi Oc­tane est dé­jà da­té. Il y a deux ans, quand on a com­men­cé à pen­ser l’émis­sion, la culture white trash et les muscle cars étaient plus in­té­res­sants. » Der­rière elle, la flam­boyante GTO est par­quée dans un ga­rage. À la jour­na­liste qui l’in­ter­roge, Sofia lance : « Si quel­qu’un en veut, elle est en vente. » Tous pro­pos re­cueillis par QG, sauf men­tion

“C’était très dan­ge­reux. La pièce qui liait les roues a sau­té et le Monster Truck s’est écrou­lé.” De­wey Nicks

Tour­nage dans la pis­cine de Flea, le bas­siste des Red Hot Chi­li Pep­pers

Tour­nage dans la GTO rouge de Sofia

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.