Le bad boy et le ca­lyp­so

So Film - - ~ L’ouvreuse~ - Par Benoit Mar­chi­sio

De tous les as­pi­rants chan­teurs qu’a pu comp­ter Hol­ly­wood en plein âge d’or, Robert Mit­chum n’était sans doute pas le moins bien pla­cé pour se faire pas­ser pour un croo­ner. Mais pour ar­ri­ver à cette ren­contre entre l’in­ou­bliable in­ter­prète de La Nuit du chas­seur et la mu­sique ca­ri­béenne, il faut pas­ser par des pluies tro­pi­cales et de grandes quan­ti­tés de rhum… TOUT LE MONDE LE SAIT : on ne voyage pas en zone tro­pi­cale pen­dant l’été. Tout le monde, sauf l’équipe de pro­duc­tion de L’En­fer des tro­piques qui, en 1956, dé­cide de s’y rendre pour tour­ner une bonne par­tie du film de Robert Par­rish avec Ri­ta Hay­worth, Jack Lem­mon et Robert Mit­chum. En rai­son du mau­vais temps, les jour­nées de tour­nage s’an­nulent et l’en­nui s’em­pare de l’équipe. Mit­chum dé­cide de s’in­té­res­ser à la culture lo­cale. Les rues de Port- d’Es­pagne, ca­pi­tale de Tri­ni­té- et-To­ba­go, sont inon­dées des so­no­ri­tés du genre qu’af­fec­tionnent le plus ses ha­bi­tants, le ca­lyp­so. Cu­rieux, Mit­chum paie des coups aux mu­si­ciens lo­caux, qui lui ex­pliquent les ru­di­ments du style. L’ac­teur prend même le temps de mon­ter sur scène dans les bars de la ville, ac­com­pa­gnant ses nou­veaux amis au son de Mama Look a Boo Boo et Ma­til­da, deux stan­dards qu’il re­vi­site à sa ma­nière.

Quand il rentre aux États- Unis, Mit­chum réa­lise qu’il a eu le nez creux. Le ca­lyp­so est de­ve­nu le genre fa­vo­ri de la jeune gé­né­ra­tion du pays, qui s’éprend de cette cu­rieuse mu­sique black, en at­ten­dant la ras­su­rante ré­vo­lu­tion Beach Boys. C’est alors qu’au bar The Po­lo Lounge du Be­ver­ly Hills Ho­tel, l’ac­teur ren­contre John­ny Mer­cer, le fon­da­teur de Ca­pi­tol Re­cords. Il lui ex­pose son nouvel amour pour le ca­lyp­so et lui fait lire le texte d’une chan­son qu’il a écrite. Flai­rant la bonne af­faire, Mer­cer en­voie Mit­chum dans ses stu­dios, au coeur de Hol­ly­wood. Les photos qui ont sur­vé­cu à cette pé­riode montrent un Mit­chum dé­bar­ras­sé de toute pres­sion, clope au bec et casque né­gli­gem­ment po­sé sur le crâne – une non­cha­lance qui se tra­duit sur les pistes de son al­bum par des textes plus par­lés que chan­tés, et des ten­ta­tives fran­che­ment em­bar­ras­santes d’imi­ta­tion de l’ac­cent ca­ri­béen. L’al­bum sort en grandes pompes et l’ac­teur ap­pa­raît, le 17 mars 1957, sur le pla­teau de l’Ed Sul­li­van Show, où il in­ter­prète Mama Look A Boo Boo. Épi­cu­rien bien connu, vi­vant « d’al­cool, de bas­tons et de pé­pées » , Robert Mit­chum se frotte au ca­lyp­so pour pro­po­ser un gi­gan­tesque mo­ment de plai­sir et de fun.

Mal­heu­reu­se­ment, l’al­bum fait un flop. La jeu­nesse semble s’être dé­jà las­sée du genre. Tout le monde ou­blie que le boo­gey­man des Nerfs à vif s’est frot­té à la mu­sique des Ca­raïbes. L’in­té­res­sé s’en fout pro­ba­ble­ment. En 1967, Mit­chum s’es­saie à un autre genre, bien plus ame­ri­ca­na : la coun­try. C’est ce qu’on ap­pelle un grand écart. In­for­ma­tions et pro­pos ti­rés de Robert Mit­chum : “Ba­by I Don’t Care”, de Lee Ser­ver ( St Mar­tin’s Press, 2001), et The Robert Mit­chum Sto­ry : “It sure beats wor­king”, de Mike Tom­kies ( May­flo­wer, 1974).

Mit­chum tout crème avec Ri­ta Hay­worth

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