“C’était vrai­ment la force du n’im­porte quoi, le Sco­pi­tone”

So Film - - ~ L’ouvreuse~ - Par Quen­tin Gros­set

Dans les bu­reaux de sa so­cié­té de pro­duc­tion Les Films 13, Claude Le­louch, l’air ca­naille, re­vient sur la pé­riode où il réa­li­sait les Sco­pi­tones kitsch et po­lis­sons de la gé­né­ra­tion yéyé. Entre sou­ve­nirs de Da­li­da qui a failli sau­ter sur du TNT et anec­dote au­tour d’une ba­lan­çoire, de Fran­çoise Har­dy et de porte- jar­re­telles, voi­là son top 5 d’es­thète.

EN 1962, Le­louch en­vi­sage dé­jà d’aban­don­ner le ci­né­ma. Son pre­mier long mé­trage, Le Propre de l’homme (1960), est un échec et, cri­blé de dettes, il doit se ren­flouer. De­vant son désar­roi, l’homme de ra­dio Gé­rard Sire l’en­joint à par­ti­ci­per à une toute nou­velle aven­ture. Ce­lui- ci vient alors de créer la so­cié­té Pi­lote Pro­duc­tions, spé­cia­li­sée dans les Sco­pi­tones, qui font un mal­heur sur les ju­ke­box des ca­fés. Dans les six­ties, ces pe­tits films mu­si­caux, tour­nés en 35 mm et en cou­leurs, ser­vaient de sup­ports vi­suels aux 45 tours en vogue. Sire pro­pose à Le­louch de faire par­tie des quelques rares per­sonnes qui réa­li­se­ront les Sco­pi­tones de John­ny Hal­ly­day, Sylvie Var­tan, Claude Fran­çois… Au fi­nal, il di­ri­ge­ra une cen­taine de ces mises en scènes mi­ni­ma­listes mê­lant twist, sur­prise- par­ty, cols pelle- à-tarte et jupes vo­lantes.

GLENN JACK ET LES GLENNERS

Zi­zi, la twis­teuse ( 1962) « Ce qui mar­chait très fort, c’étaient les Sco­pi­tones avec un peu de cul. » Dans ce pe­tit film tour­né dans les en­vi­rons du Tro­ca­dé­ro, à Paris, une jeune fille nom­mée Zi­zi se dé­hanche aux cô­tés du groupe Glenn Jack et les Glenners, au­jourd’hui tom­bé dans l’ou­bli, en ca­res­sant las­ci­ve­ment des sta­tues de femmes nues si­tuées sur l’Es­pla­nade. Zi­zi twiste de fa­çon dé­chaî­née de­vant la Tour Eif­fel qui ap­pa­raît en ar­rière-plan, ar­bo­rant un sou­rire béat et constant, pen­dant que le

chan­teur l’en­cou­rage : « Al­lez Zi­zi, al­lez Zi­zi, ça chauffe, c’est par­ti ! » Cer­tains plans la fi­gurent al­lon­gée dans une ca­lèche, fai­sant gi­go­ter ses jambes en l’air ou bien dan­sant en don­nant d’une ma­nière lan­gou­reuse des coups de cra­vache aux che­vaux. « Quand j’avais de la bonne came, les idées ve­naient toutes seules mais là, la chan­son était vrai­ment naze et rin­garde. Il fal­lait of­frir autre chose au spec­ta­teur. Donc j’ai fait un film qui était qua­si-por­no pour l’époque. Le dé­col­le­té de Zi­zi était vrai­ment très dé­col­le­té. »

DA­LI­DA

Le Jour le plus long ( 1962) Sur une mu­sique de Paul An­ka, Da­li­da signe la ver­sion fran­çaise de la bande ori­gi­nale du film Le Jour le plus long, avec Robert Mit­chum, John Wayne… En pleine mode yéyé, la chan­teuse va à contre­cou­rant avec cette marche mi­li­taire en­ton­née en hom­mage aux sol­dats morts pour la France. Dans le Sco­pi­tone réa­li­sé par Le­louch, on re­trouve Da­li­da, un casque sur la tête, se pro­me­nant dans une fo­rêt cen­sée être bom­bar­dée par l’en­ne­mi. « C’est vrai­ment la force du n’im­porte quoi, le Sco­pi­tone. On tour­nait dans les stu­dios Éclair, et on la fai­sait mar­cher au mi­lieu des ex­plo­sions. Je n’avais pas d’équipe spé­cia­li­sée pour les ef­fets spé­ciaux alors je me suis

dé­brouillé avec des pains de TNT en­ter­rés dans le sol qu’on fai­sait sau­ter à me­sure qu’elle avan­çait. Elle conti­nuait à chan­ter alors que les cailloux qui sau­taient sur elle au­raient pu la défigurer. C’est là que j’ai com­pris que, de­vant une ca­mé­ra, les ac­teurs n’ont plus peur de rien. »

JOHN­NY HAL­LY­DAY

L’Idole des jeunes ( 1962) En 1962, John­ny Hal­ly­day est dé­jà une im­mense star mais L’Idole des jeunes est son pre­mier Sco­pi­tone. Sa gui­tare à la main, il y traîne son spleen de jeune ro­ckeur qui ne trouve pas l’amour alors qu’il est en­tou­ré de grou­pies. « John­ny de­vait avoir 20 ans, moi 24. On avait pré­vu une pe­tite mise en scène en plein air près des stu­dios d’Épinay, mais il est ar­ri­vé très tard. Il ar­ri­vait tou­jours avec cinq ou six heures de re­tard à cette époque. Fi­na­le­ment, on a dû tour­ner sous la pluie, en pleine nuit. C’est mon plus beau sou­ve­nir de cette époque : John­ny est ar­ri­vé pré­ci­pi­tam­ment en salle de ma­quillage. Je suis ve­nu le sa­luer. On s’est re­gar­dés, on s’est sou­ris, on s’est ser­rés la main. Je crois qu’on peut par­ler d’un coup de foudre. On a com­pris qu’il y avait une belle his­toire qui com­men­çait. » De­puis, Claude Le­louch a fait tour­ner John­ny Hal­ly­day dans L’Aven­ture, c’est l’aven­ture en 1972, puis en 2013 dans Sa­laud, on t’aime.

CLAUDE FRAN­ÇOIS

Belles, belles, belles ( 1962) « Claude Fran­çois n’était pas connu du tout, il ve­nait tout juste de sor­tir cette chan­son qui com­men­çait à mar­cher. La veille du tour­nage, je l’ap­pelle au té­lé­phone pour lui de­man­der de ra­me­ner cinq ou six dan­seuses dans un pe­tit bois à Versailles. J’avais dans l’idée de réa­li­ser un Sco­pi­tone prin­ta­nier, cham­pêtre. La nature, les femmes, ce­la lui plai­sait. Mais il a nei­gé dans la nuit. Il a fal­lu être très ré­ac­tifs car on avait un bud­get as­sez mince. » Claude Le­louch ima­gine donc une ba­taille de boules de neige en­fan­tine du­rant la­quelle le jeune Clo­clo, avec son air de gen­til blon­di­net ef­fa­rou­ché, se dan­dine fré­né­ti­que­ment pour faire la cour aux jeunes filles qui l’en­tourent. « Il n’avait qu’une chose en tête : avoir plus de suc­cès que John­ny Hal­ly­day. Ce n’était pas la mo­des­tie qui l’étouf­fait : quand je lui ai dit que je sen­tais qu’il al­lait de­ve­nir n°1, il m’a tout sim­ple­ment ré­pon­du : “Tu as rai­son.” »

“Je n’avais pas d’équipe spé­cia­li­sée pour les ef­fets spé­ciaux alors je me suis dé­brouillé avec des pains de TNT en­ter­rés dans le sol.”

FRAN­ÇOISE HAR­DY

Tous les gar­çons et les filles ( 1962) Se re­mé­mo­rant le tour­nage du Sco­pi­tone de cette chan­son can­dide, Le­louch af­firme : « Fran­çoise Har­dy, sur le dé­cor, on au­rait tous pu tom­ber amou­reux d’elle. Mais, en gé­né­ral, les chan­teurs n’étaient pas contents de faire des Sco­pi­tones, c’était im­po­sé par leur mai­son de disque. Elle m’a par­don­né, mais Fran­çoise a sou­vent cri­ti­qué ce­lui-là. » Et pour cause, en 1971, alors qu’elle est in­ter­viewée sur son tra­vail avec le ci­néaste dans l’émis­sion D’hier et d’au­jourd’hui, la chan­teuse, avec sa verve ha­bi­tuelle, parle de « condi­tions ef­froyables » : « On l’a tour­né de­hors par un froid épou­van­table. Il n’avait rien trou­vé de mieux comme idée de mise en scène que de me mettre dans une grande ba­lan­çoire. L’in­té­rêt, ce n’était pas moi, ni la chan­son. L’in­té­rêt c’était les quatre jeunes filles der­rière moi en robes d’été… » Lorsque la ba­lan­çoire re­monte, les jupes des filles se sou­lèvent, lais­sant alors ap­pa­raître leurs porte-jar­re­telles. « Comme ça, les mecs pou­vaient ma­ter » ra­conte Le­louch, un sou­rire en coin. Pro­pos re­cueillis par QG

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