“LA MU­SIQUE, ÇA NE DE­VRAIT PAS ÊTRE UN MÉ­TIER À RISQUES”

So Film - - ~ Dossier~ - Par Jean-Vic Cha­pus ~ Photo : Mathieu Zaz­zo

Sen­na et Amy, pour moi, sont le yin et le yang d’une his­toire plus glo­bale. Sen­na vient d’une autre pla­nète. C’est un gosse de riches ; il a une belle gueule, de l’ar­ro­gance, du pa­nache, il est struc­tu­ré, à l’aise de­vant un pu­blic… Tout pa­raît fa­cile. Le ro­ma­nesque dans son par­cours, c’est la sor­tie de piste, la mort en pleine course. Nor­ma­le­ment, quand on est Ayr­ton Sen­na, on ne meurt pas à 34 ans. Et mal­gré cette tra­gé­die, tout le monde se­rait d’ac­cord pour de­ve­nir ce mec. Tout le monde l’aime et le res­pecte. Même Prost, au fond, de­vait le res­pec­ter. En re­vanche, si l’on vous pro­po­sait de de­ve­nir Amy, même pour un jour, vous hé­si­te­riez : en­fance dans la ban­lieue de Londres, fa­mille dys­fonc­tion­nelle, drogues, al­cool, etc. Ce­la n’a rien d’at­ti­rant. Donc, moi, en tant que ci­néaste de do­cu­men­taire, ces his­toires m’in­té­ressent car elles forment un tout. Vous pou­vez ra­con­ter énor­mé­ment de choses à tra­vers ces deux per­son­nages.

En une poi­gnée de films, dont deux do­cu­men­taires puis­sants, Asif Ka­pa­dia a in­ven­té un style, entre l’en­quête po­li­cière et la dra­ma­tur­gie des bons bio­pics. Ce style, ap­pli­qué au par­cours mé­téo­rique de la chan­teuse soul Amy Wi­ne­house, ra­conte beau­coup de l’époque.

Votre pré­cé­dent film, Sen­na, dé­cri­vait le par­cours du cham­pion de F1 bré­si­lien, Ayr­ton Sen­na. Là, c’est la chan­teuse an­glaise Amy Wi­ne­house. Qu’est ce qui vous at­tire tant dans les des­tins tra­giques ? Est- ce que vous ti­rez une ana­lo­gie entre la vie d’une chan­teuse pop et celle d’un pi­lote de For­mule 1 ?

Mé­ta­pho­ri­que­ment, les deux foncent dans le mur avec une cer­taine in­cons­cience. Avec la rock star, au sens large du terme, et le pi­lote, vous êtes face à deux créa­tures fon­da­men­ta­le­ment so­li­taires, au­to­suf­fi­santes et, par consé­quent, très égoïstes. Ces deux créa­tures se com­portent comme des joueurs de ca­si­no com­pul­sifs. Au lieu de mi­ser de l’ar­gent sur les tables de rou­lette, ils se mettent en danger et misent leur vie. Et c’est sans doute pour ça qu’ils ont sur nous ce pou­voir de fas­ci­na­tion, non ?

Le point com­mun de ces deux his­toires, c’est la mort vio­lente. À 34 ans pour Sen­na et à seule­ment 27 pour Amy Wi­ne­house. Oui, mais ce n’est pas la même ré­ac­tion face à ces deux morts. Pour Sen­na, on est sous le choc, car notre pre­mière ré­ac­tion, en tant que pu­blic de sport, c’est de dire : « Mais c’est ter­rible. Il n’y avait au­cune rai­son que Sen­na fasse cette sor­tie de route en pleine course. » Avec Amy, je suis in­ti­me­ment per­sua­dé qu’on s’est tous dit à un mo­ment : « Ah oui, elle est morte à 27 ans. Bon, de toute fa­çon, on l’avait vu ve­nir, elle se dé­fon­çait trop. Pauvre fille ! » Sauf que quand on y ré­flé­chit bien, ap­prendre qu’un pi­lote de For­mule 1 meurt en pleine course, ça reste une hy­po­thèse en­vi­sa­geable, non ? C’est un mé­tier à risques, la vi­tesse, non ? Alors que la mu­sique, ça ne de­vrait pas être un mé­tier à risques.

Pour­quoi vous sen­tez- vous plus à l’aise dans des do­cu­men­taires sur des des­tins tra­giques ?

Moi, je viens du quar­tier de Ha­ck­ney. Vous connais­sez Ha­ck­ney, à Londres ? Entre les an­nées 1970 et 1980 c’était le pire des coupe-gorges. Pour y sur­vivre, il fal­lait être fort men­ta­le­ment ou phy­si­que­ment. Beau­coup de ceux que je connais­sais quand j’étais jeune n’ont pas fait d’études. Ils sont tom­bés dans la dé­lin­quance, le chô­mage, les drogues par­fois. J’ai un sou­ve­nir d’étu­diant que je vais vous ra­con­ter. Un jour, mon pro­fes­seur prin­ci­pal dans l’école de ci­né­ma que je fré­quen­tais m’a con­vo­qué à son bu­reau. Très sé­rieu­se­ment, il me fixe et me dit : « Ka­pa­dia, mon vieux, vous sa­vez que vos films ra­content tous la même chose ? » Moi : « Non mon­sieur, je ne sa­vais pas. Qu’est-ce qu’ils ra­content, au juste ? » « Vous ne vous in­té­res­sez qu’aux per­dants. » Chez nous, en An­gle­terre, ceux qui ne sont pas consi­dé­rés par le sys­tème, on les ap­pelle les un­der­dogs. Ce pro­fes­seur avait rai­son : moi, je me sens tou­jours plus à ma place au mi­lieu des dé­clas­sés, de ceux qui com­battent le sys­tème, mais qui ne gagnent pas tou­jours. Quand je re­garde un wes­tern, je suis pour les In­diens. Quand c’est un po­lar, je suis pour le truand. Ce­la ne s’ex­plique pas. Quand j’ai com­men­cé à tour­ner le film sur Amy Wi­ne­house, un pote à moi, ci­néaste, m’a dit : « Mais bon dieu, ne fais pas ce truc. Qu’est-ce que tu vas al­ler perdre ton temps avec cette na­na. Qui en a quelque chose à foutre de la vie d’une jun­kie ? » Moi, jus­te­ment. Dans mon sys­tème de valeurs, j’en ai beau­coup à foutre de la vie d’une jun­kie.

Avant de vous faire un nom dans le do­cu­men­taire, vous ve­niez du ci­né­ma tra­di­tion­nel. Qu’est- ce qui vous a fait bas­cu­ler ?

C’est très simple. Dans la fic­tion, les choses sont fou­tues dès le dé­part : vous vous faites le plus sou­vent bouf­fer par le scé­na­rio, la struc­ture nar­ra­tive… Cette ty­ran­nie de l’écri­ture, je la dé­teste. Les équipes

lourdes et les chaînes de com­man­de­ment à sa­tis­faire, non mer­ci. Moi, je re­ven­dique une culture vi­suelle. Je fais ce mé­tier pour cap­ter une image, quelque chose qu’on ne voit pas for­cé­ment au pre­mier plan. Mon pre­mier job, c’était à la té­lé. J’ai dé­tes­té ce bou­lot : c’est tou­jours le rush. Que des gens qui s’agitent comme des ma­lades : « C’est le rush ! Tou­jours le rush ! » Hor­rible ex­pé­rience ! À la té­lé, sur­tout, il m’est ar­ri­vé de res­ter des heures à fil­mer des gens qui parlent. Mais où est l’in­té­rêt de fil­mer des conver­sa­tions ? Sur­tout qu’à la fin, il faut ra­me­ner leur dis­cours à quelques se­condes, pas plus. On sort les ci­seaux et hop, la conver­sa­tion de­vient un pe­tit slo­gan mi­sé­rable. Quand quel­qu’un parle, dé­so­lé, mais pour moi ça s’ap­pelle de la ra­dio. Quand vous faites de la fic­tion, pour la té­lé ou le ci­né­ma, c’est l’image qui va ré­soudre une si­tua­tion.

Dans vos do­cu­men­taires, il y a beau­coup de dra­ma­tur­gie. Trop, disent ceux qui leur re­prochent d’être construits comme des films hol­ly­woo­diens.

“Avec la rock star et le pi­lote de For­mule 1, vous êtes face à deux créa­tures fon­da­men­ta­le­ment so­li­taires, au­to­suf­fi­santes et, par consé­quent, égoïstes.”

Ce qui m’in­té­resse, c’est ce mi­nus­cule es­pace qui existe entre la fic­tion et le do­cu­men­taire. Presque per­sonne n’oc­cupe cet es­pace. Les réa­li­sa­teurs de fic­tion ne prennent pas le risque de trop jouer avec le réel parce qu’ils pré­fèrent tou­jours en­jo­li­ver la réa­li­té. De l’autre cô­té, les do­cu­men­ta­ristes sont par­fois de vé­ri­tables mor­mons : ils pré­fèrent bos­ser avec un bud­get mi­nus­cule et, à l’ar­ri­vée, pro­duire des images mal ca­drées ou car­ré­ment dé­gueu­lasses. Ils disent : « Oui, mon cadre est laid et mon mon­tage n’est ni fait ni à faire, mais c’est pour col­ler au réel. » C’est une énorme conne­rie. Moi, je pense que pro­duire des ef­fets de ca­mé­ra, jouer sur les cou­leurs et or­ga­ni­ser la BO de ton do­cu­men­taire de fa­çon à ac­cen­tuer les ef­fets dra­ma­tiques, c’est in­té­res­sant. Les équipes avec qui j’ai l’ha­bi­tude de tra­vailler – mon mon­teur, mon chef opé­ra­teur, mon in­gé­nieur du son – sont les mêmes, que je bosse sur une fic­tion ou sur un do­cu­men­taire. Donc, nous tra­vaillons de la même fa­çon. Un film reste un film. De toute fa­çon, la vie ne res­semble ja­mais com­plè­te­ment à la vie.

Vous avez des ré­fé­rences au ci­né­ma ?

Dé­fi­ni­ti­ve­ment, Al­fred Hit­ch­cock ! Per­sonne n’a ja­mais fait mieux que Ver­ti­go. De tous les ré­ali- sa­teurs, c’est ce­lui qui a le mieux com­pris com­ment équi­li­brer les images et le suspense. Au risque de pa­raître pré­ten­tieux, je veux réussir à trans­po­ser ce genre d’équi­libre dans le do­cu­men­taire. Mon en­vie, c’est de va­rier as­sez les plans, les sources d’images et le son de ma­nière à ce que le spec­ta­teur reste scot­ché à son fau­teuil. Même s’il sait par­fai­te­ment qu’à la fin du film, Ayr­ton Sen­na et Amy Wi­ne­house vont mou­rir. Les films que je fais se sont construits en grande par­tie contre ce qu’on m’a ap­pris quand je bos­sais la té­lé­vi­sion : la té­lé­vi­sion t’au­to­rise à t’ab­sen­ter pen­dant un pro­gramme – tu peux al­ler te ser­vir un thé, pis­ser, faire l’amour, pro­me­ner ton chien… Et la té­lé­vi­sion ne te fait pas culpa­bi­li­ser. Elle te dit « Va­sy, rate quelques minutes, c’est pas grave. » Moi, je pense qu’un film doit exi­ger autre chose. Il doit te scot­cher de la pre­mière à la der­nière mi­nute.

Votre tra­vail de do­cu­men­ta­riste res­semble aus­si à un tra­vail mi­nu­tieux de dé­tec­tive. Jus­qu’à quel point ce­la peut vous bouf­fer votre temps et votre vie ?

Pour Sen­na, j’ai pas­sé pas loin de cinq an­nées sur le su­jet, parce que je suis obsessionnel, mais sur­tout, je ne veux pas pres­ser les gens que je vais in­ter­ro­ger. C’est le pacte de confiance que je mets en place quand ils ac­ceptent de me par­ler ou de me confier des images d’archives. Et ce pacte prend du temps. Je vais vous don­ner un exemple : la grande ma­jo­ri­té des per­sonnes qui parlent dans mon film sur Amy Wi­ne­house, ses amies d’en­fance, son pe­tit co­pain hé­roï­no­mane (Blake Fiel­der-Ci­vil, ndlr), plu­sieurs mu­si­ciens, n’ont ja­mais vou­lu évo­quer leur re­la­tion à Amy Wi­ne­house. C’est trop proche, trop dou­lou­reux pour eux. Donc moi, en tant que réa­li­sa­teur, qu’est ce que je fais ? Je m’adapte. Je leur ai pro­po­sé le deal sui­vant : vous me par­lez quand vous vou­lez, où vous vou­lez, vous choi­sis­sez vos condi­tions. Si vous ne vou­lez pas me par­ler, ce n’est ab­so­lu­ment pas grave. Ne vous for­cez pas ! Ne si­gnez au­cun pa­pier qui me donne le droit d’uti­li­ser votre image, vos pa­roles. Je vous re­con­tac­te­rai dans plu­sieurs mois pour vous po­ser les mêmes ques­tions. J’ai be­soin de temps et mes pro­duc­teurs savent que si on ne me laisse pas le temps je ne fais rien de bon.

Quand vous fil­mez le par­cours d’Amy Wi­ne­house, vous en ti­rez un por­trait de Londres pen­dant les an­nées 2000. La ville était- elle re­de­ve­nue la plus bran­chée du monde ?

Mu­si­ca­le­ment, en tout cas, Londres était re­de­ve­nue un car­re­four. J’ai vu le quar­tier de Cam­den re­vivre. Vous pou­viez voir co­ha­bi­ter des Ja­maï­cains, des Pa­kis­ta­nais, des mu­si­ciens rock, des street ar­tists. Cultu­rel­le­ment, c’était très fort. On a as­sis­té à la nais­sance d’une nou­velle bo­hème. Plus bran­chée, plus riche sans doute, mais une bo­hème tout de même. La pe­tite bour­geoi­sie de ban­lieue s’est ins­tal­lée à Cam­den et tout d’un coup, cet en­droit est de­ve­nu l’épicentre de l’An­gle­terre. Il y avait Pete Do­her­ty, Amy Wi­ne­house dans les rues, des clubs comme Trash pro­gram­maient les meilleurs groupes, les meilleurs DJ et

Asif ferme tou­jours le deuxième bou­ton

tout le monde rap­pli­quait… Même les rap­peurs amé­ri­cains sont ve­nus cher­cher quelque chose sur place. Mos Def ou les mecs de The Roots étaient sou­vent dans les stu­dios de Londres.

C’était la fin des an­nées To­ny Blair aus­si.

Oui. Le mi­rage de la moi­tié des an­nées 1990 et du dé­but des an­nées 2000 s’est éva­noui. Et ce mi­rage avait plu­sieurs noms : la Brit­pop, la Co­ol Bri­tan­nia, To­ny Blair. Quand on a por­té To­ny Blair au pou­voir, c’était pour se dé­bar­ras­ser de tous les sou­ve­nirs que nous avait lais­sés Mar­ga­ret That­cher. Avant Blair, l’An­gle­terre c’était ça : une femme Pre­mier mi­nistre ri­gide, quel­qu’un dont la ma­jeure par­tie du bou­lot consis­tait à rendre les riches plus riches et les pauvres plus pauvres. Avec Blair, on s’était tous mis à rê­ver. Il était jeune, il avait l’air de vou­loir chan­ger les choses. Fi­na­le­ment, il a sur­tout contri­bué à rendre plus ac­cep­table la si­tua­tion qu’avait mise en place That­cher.

“Quand j’ai com­men­cé à tour­ner le film sur Amy Wi­ne­house, un pote à moi m’a dit : ‘ Qui en a quelque chose à foutre de la vie d’une jun­kie ?’ Moi, jus­te­ment.”

Il y aus­si les drogues dures qui re­font leur ap­pa­ri­tion. Plu­sieurs mu­si­ciens en vue prennent du crack, de l’hé­roïne. Vous avez une ex­pli­ca­tion ?

L’air du temps était as­sez sombre : at­ten­tats, chô­mage, In­ter­net qui vous isole… Mais ce n’est pas la seule ex­pli­ca­tion. Pen­dant ces an­nées, j’ai vu des gens que je connais se mettre à fumer de l’hé­roïne. Com­ment cette drogue est ré­ap­pa­rue dans la so­cié­té bran­chée, je n’en sais rien. Mal­heu­reu­se­ment, la drogue fait par­tie de notre culture na­tio­nale. Comme les soi­rées à pi­co­ler et se mettre mi­nable dans les pubs. C’est aus­si ça, l’An­gle­terre. Vous avez lu le livre Trains­pot­ting d’Ir­vine Welsh, qui ra­conte la vie d’une bande de jun­kies en Écosse ? Ce livre est sombre, dé­pri­mant, il n’a rien de co­ol. Le pro­blème, c’est quand Dan­ny Boyle adapte le bou­quin et rend l’hé­roïne pop. C’est stu­pide et ir­res­pon­sable à mon sens. Amy Wi­ne­house ne s’est pas dé­fon­cée parce qu’elle trou­vait ça co­ol. Elle se dé­fon­çait parce que les ta­bloïds lui fai­saient vivre l’en­fer, parce qu’elle per­dait pied.

Pour­quoi, se­lon vous, Amy Wi­ne­house est consi­dé­rée comme une icône ? Ce­la n’est pas seule­ment dû à sa mort à 27 ans.

Mon opi­nion, c’est que cette pe­tite na­na avait tout an­ti­ci­pé : elle avait an­ti­ci­pé les looks bo­hé­miens qu’on trouve main­te­nant par­tout à Cam­den. Elle a pra­ti­que­ment ré­in­ven­té, seule, ce que j’ap­pel­le­rais la « Lon­don at­ti­tude » . J’ai eu l’oc­ca­sion de lire son jour­nal in­time, quand elle avait seule­ment 5 ans, et sur ce car­net, elle avait dé­jà des­si­né ses te­nues de scène, sa coiffure en chou­croute ; toutes ces choses. À 5 ans, vous vous ren­dez compte… Et puis, tout le monde pour­rait vous dire qu’elle avait ce pe­tit truc in­dé­fi­nis­sable qui at­ti­rait les gens. Par­fois, en ba­lan­çant une vanne, ou juste en mar­chant. Enfin, n’ou­blions pas que cette na­na écou­tait du jazz. Beau­coup de jazz. Elle avait une éru­di­tion in­croyable dans ce do­maine. Elle connais­sait tous les stan­dards, mais aus­si les choses plus rares ; ce qui est quand même très sin­gu­lier pour une ga­mine de la classe moyenne lon­do­nienne.

Est- ce que l’his­toire de la tra­gé­die d’Amy Wi­ne­house, ce n’est pas aus­si celle d’une chan­teuse du pas­sé qui va vite perdre la ba­taille contre la mo­der­ni­té de l’époque ?

Oui, les drogues, son amour au­to-des­truc­teur avec Blake Fiel­der-Ci­vil, ses re­la­tions dif­fi­ciles avec son père, n’ex­pliquent pas tout. Clai­re­ment, nous étions face à une na­na sor­tie des an­nées 1950 ou 1960 ; une sorte d’ap­pa­ri­tion vin­tage : ce n’est pas seule­ment à cause de sa culture juive et de sa grand­mère qu’elle aime le jazz, le son des vi­nyles. C’est une star à l’an­cienne, comme le dit le croo­ner To­ny Ben­nett : « Amy, c’était l’équi­valent de Billie Ho­li­day ou Are­tha Frank­lin… » Pas rien. Sauf que voi­là, quand votre grain de voix a la tris­tesse du pas­sé, il faut vous ac­cro­cher. En face, il y a in­ter­net, les ré­seaux so­ciaux, les vi­déos YouTube qu’on poste à toute blinde, les ta­bloïds : bref, toute cette culture mo­derne qui n’a pas grand chose à foutre du pas­sé. Pour moi, Amy, en plus d’être une grande ar­tiste et une fille bou­le­ver­sante, c’est ce­la : la ba­taille entre deux époques. Et on sait, dans ce cas, qui a tué l’autre.

Pour vous lan­cer dans un projet de do­cu­men­taire, est- ce que vous avez be­soin de vous at­ta­cher à votre su­jet ?

À mon sens, l’at­ta­che­ment doit se faire pe­tit à pe­tit. C’est comme dans la vraie vie. Au dé­but, vous n’ai­mez pas com­plè­te­ment les gens que vous ren­con­trez ; vous avez des pré­ju­gés, vous in­ter­ro­gez leur sin­cé­ri­té, leur fa­çon de s’ha­biller, etc. Et quand il s’agit de per­sonnes pu­bliques, c’est en­core pire. Si je fais du do­cu­men­taire, c’est pour pas­ser au des­sus de cette so­cié­té qui vous de­mande constam­ment d’avoir un avis sur tout et tout le monde. Je ne veux pas être dans le ju­ge­ment per­ma­nent. Je vais vous avouer un truc : pen­dant Amy, je me sen­tais mal. J’étais très triste sans sa­voir pour­quoi. Après tout, cette fille, je ne la connais­sais pas. Pire, je suis sûr qu’en pleine « Amy ma­nia » j’ai dû m’ex­cla­mer : « Oh merde, en­core cette pa­thé­tique jun­kie qui chante de la soul ! » Et après avoir pas­sé par­fois jus­qu’à quinze heures à po­ser des ques­tions sur elle à cer­tains de ses proches, je m’y suis at­ta­ché. J’ai pleu­ré plu­sieurs fois en pen­sant à elle, à sa vie. C’est un film sé­rieu­se­ment sombre. Et au­jourd’hui, cette fille que je ne connais pas hante mon som­meil…

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