Neil Young ci­néaste

So Film - - ~ Story~ - Par Ra­phaël Clai­re­fond

Dans une autre vie, Neil Young se fai­sait ap­pe­ler Ber­nard Sha­key et bri­co­lait des films. Le plus fou ? Human High­way, une « co­mé­die nu­cléaire » eigh­ties dé­li­rante où s’amusent un Den­nis Hop­per au top de sa consom­ma­tion de psy­cho­tropes et le groupe de post- punk Devo. Avec, à la clé, une bles­sure à l’arme blanche, un pro­cès et un feu de joie in­dien au Nou­veauMexique. Sou­ve­nirs d’un grand n’im­porte quoi. « C’EST TEL­LE­MENT MAU­VAIS que ça va être énorme. » La citation en forme de pro­phé­tie au­to-réa­li­sa­trice sur l’af­fiche n’au­ra pas eu les ef­fets ma­giques es­comp­tés. À sa sor­tie en 1982, Human High­way laisse per­plexe. Le genre de films qui doit at­tendre dix ans dans les ti­roirs, moins pour se bo­ni­fier que pour mé­ri­ter son sta­tut de cu­rio­si­té « culte » ; et ce jus­qu’à fi­gu­rer il y a quelques mois en tête de gon­dole d’une ré­tros­pec­tive des films de Neil Young à l’IFC Cen­ter de New York aux cô­tés d’une autre fic­tion ( Green­dale, 2003) et de quelques do­cus mu­si­caux. Au­tant de films si­gnés Ber­nard Sha­key. En ar­got, sha­key si­gni­fie « dou­teux » ou « peu fiable », ce qui a le mé­rite d’an­non­cer la cou­leur. Un tour­nage éta­lé sur près de quatre an­nées, plu­sieurs mon­tages au fil des ans et 3 mil­lions de dol­lars de sa poche pour faire le film… Une chose est sûre : per­sonne ne songe à re­mettre en ques­tion la sin­cé­ri­té des in­ten­tions du mu­si­cien­ci­néaste. Plus de dix ans avant la sor­tie du film, Young avait of­fert au monde en­tier deux de ses plus grands chefs d’oeuvre mu­si­caux : Af­ter the Gold Rush (1970) et Har­vest (1972). Il était de­ve­nu la star qu’il rê­vait d’être et avait l’ar­gent pour se per­mettre d’al­ler là où on ne l’at­ten­dait pas. « À l’époque, Neil pas­sait pour quel­qu’un de très mys­té­rieux dans la vie. Il n’ap­pa­rais­sait ja­mais à la té­lé, ne don­nait pas d’in­ter­view… Donc pour lui, faire un film et jouer de­dans, c’était vrai­ment quelque chose » , se sou­vient son as­sis­tant réa­li­sa­teur John Thomp­son. Pour s’en sor­tir, Young tra­vaille en étroite col­la­bo­ra­tion avec ses potes. No­tam­ment, l’ac­teur Dean Sto­ck­well, qui co-réa­lise le film et se charge d’or­ga­ni­ser un peu

Le groupe Devo en pleine sur­chauffe Scène de mé­nage

la grande fa­mille de l’ar­tiste, à pied d’oeuvre, sur un projet pré­sen­té par Young comme une « co­mé­die nu­cléaire » et tour­né dans un char­mant chaos or­ga­ni­sé. Pour com­men­cer, le chan­teur s’oc­cupe du cast, no­tam­ment fé­mi­nin. « Je pense qu’il fai­sait pas­ser lui-même les au­di­tions pour les rôles fé­mi­nins parce qu’il se cher­chait une nou­velle co­pine » , pique l’ac­trice Sal­ly Kirk­land. , s’em­balle Thomp­son. Young in­ter­prète le mé­ca­no bi­no­clard et simple d’es­prit d’une sta­tion-ser­vice pau­mée qui fait aus­si di­ner, à proxi­mi­té d’une cen­trale nu­cléaire. Le tout, si­tué dans une ré­gion ima­gi­naire : la Val­lée li­néaire. Le scé­na­rio est à en­sei­gner dans toutes les écoles : la fin du monde pend au bout du nez de l’hu­ma­ni­té, qui vit sans doute sa der­nière jour­née. Pour ne rien ar­ran­ger, le vieux pa­tron de la sta­tion-ser­vice est mort, et son in­sup­por­table fils pour­rit la vie de ses em­ployés en pla­ni­fiant l’in­cen­die du lieu pour ré­cu­pé­rer l’as­su­rance. En cui­sine, le chef – Den­nis Hop­per – joue du cou­teau, les ser­veuses mi­naudent et les mouches sont de­ve­nues rouge fluo. Au­tant dire que rien ne va plus. Neil Young, lui, s’avère être un ac­teur po­tache et bi­zar­re­ment tou­chant, in­ter­pré­tant éga­le­ment vers la fin du film Fran­kie Fon­taine, une rock star ar­ro­gante en li­mou­sine que le jeune mé­ca­ni­cien adule. Comme si le chan­teur avait vou­lu in­car­ner, sur le mode de la farce, deux fa­cettes de son propre per­son­nage : à la fois le lo­ser ti­mide et in­tro­ver­ti de l’his­toire, et le croo­ner sé­dui­sant mais in­sup­por­table. Et c’est dans une grande sé­quence oni­rique et psy­ché­dé­lique, in­cluant des plans live do­cu­men­taires, qu’on re­trouve alors le « vrai » Neil Young. Pour im­pro­bable qu’elle soit, cette his­toire de la pe­tite ville po­sée à cô­té d’une cen­trale au­rait tout de même ins­pi­ré les créa­teurs des Simp­son quelques an­nées plus tard. Ce que nous ra­conte éga­le­ment le pitch, c’est que les pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques de Young, qui vient d’in­ti­tu­ler son nouvel al­bum Mon­san­to Years, ne datent pas d’hier.

Des mouches rouge fluo et une rock star

Young n’hé­site pas à don­ner de sa per­sonne en in­ter­pré­tant le rôle prin­ci­pal, avec un mo­dèle as­su­mé en tête : Jer­ry Le­wis. « Neil a un sens de l’hu­mour in­croyable, il lui suf­fi­sait d’en­fi­ler son cos­tume et c’était par­ti. À chaque fois qu’on le re­gar­dait jouer, c’était le grand spec­tacle pour tout le monde. C’est un sacré show­man »

“Le Par­rain du Gra­no­la”

En per­pé­tuelle ré­in­ven­tion ar­tis­tique, Neil Young ex­pé­ri­mente en fai­sant feu de tout bois. « Au mo­ment où on a fait le film, j’étais à fond dans Go­dard, donc je vou­lais que ce soit très lent » , ex­pli­que­ra-t-il plus tard. Sur ce projet très im­pro­vi­sé, il convoque les membres d’un jeune groupe de rock de­ve­nu my­thique, Devo, pour cam­per les tra­vailleurs bien al­lu­més (lit­té­ra­le­ment) de la cen­trale nu­cléaire. « On était sur­pris qu’il s’in­té­resse à Devo. On avait gran­di en ai­mant ce qu’il fai­sait, mais pour nous c’était vrai­ment de la mu­sique de hip­pie ca­li­for­nien. Pour bla­guer, on le sur­nom­mait ‘Le Par­rain du Gra­no­la’ » , confesse au­jourd’hui l’un des membres du groupe, Jer­ry Ca­sale. À l’époque, le groupe est en­core jeune et vit dans l’Ohio. « Je n’avais réa­li­sé que deux pe­tits clips et il m’a lais­sé toute son équipe et son ma­té­riel pour tour­ner nos scènes. C’était gé­nial, je n’ai pas re­trou­vé ce ni­veau de pro­duc­tion pen­dant des an­nées après ça » , re­con­nait Ca­sale. Les Devo rap­pliquent en com­bi­nai­son rouge, et bri­colent sur leurs casques un faux sys­tème de res­pi­ra­tion cen­sé les pro­té­ger de l’air ra­dio­ac­tif, et qui consiste es­sen­tiel­le­ment en une pe­tite boîte bran­chée sur un tube de plas­tique en­fon­cé dans les na­rines. Une idée pas si gé­niale que ça : « On trou­vait ça mar­rant, mais ça nous dé­chi­rait le nez et ça nous fai­sait sai­gner. Il fal­lait les en­le­ver à chaque fois entre les scènes, on pou­vait à peine res­pi­rer… » Human High­way a tout du film fou­traque post-hip­pie. « Je pen­sais que ce­la al­lait être vrai­ment drôle. Et ça l’était. Pour moi. Mais je n’avais vrai­ment au­cune idée de ce que je fai­sais. Après, quand le film est sor­ti, il ne s’est ab­so­lu­ment rien pas­sé au­tour » , ra­con­tait ré­cem­ment Neil Young au New York Times. Un eu­phé­misme : après la pre­mière pro­jec­tion pri­vée à San Die­go, cer­tains proches lui conseillent car­ré­ment de brû­ler la pel­li­cule pour ne pas rui­ner sa car­rière, ce qu’il consi­dère très sé­rieu­se­ment comme un signe de réus­site du projet. Pour Thomp­son, il s’agi­rait d’un « film des an­nées 1930 qui se­rait com­pris dans les an­nées 2000 » . Sur un projet pa­reil, nul ne se­ra sur­pris d’ap­prendre que le script était lar­ge­ment im­pro­vi­sé : « Il n’y avait pas de scé­na­rio. On se don­nait ren­dez-vous le ma­tin. On s’as­seyait au­tour d’une table et ils nous di­saient : “Alors ce qu’il va se pas­ser au­jourd’hui, c’est que…” À par­tir de là, on dis­cu­tait et on af­fi­nait. Puis on se met­tait à tour­ner » , se sou­vient l’ac­trice Char­lotte Ste­wart. Neil Young pre­nant le soin de pré-

ci­ser ma­li­cieu­se­ment : l’avoir tour­né. » « En fait, on l’a écrit, le scé­na­rio. Mais après

Chez les hip­pies du Nou­veau- Mexique

Le tour­nage se dé­roule en grande par­tie dans les stu­dios de Ra­leigh, où of­fi­cie en tant que ré­gis­seur un cer­tain Ke­vin Cost­ner. « On avait un très grand pla­teau avec la sta­tion-ser­vice et le di­ner. Le reste du pay­sage était construit en mi­nia­ture pour créer une illu­sion d’op­tique au loin. Le temps était très plu­vieux en Ca­li­for­nie, au mo­ment du tour­nage, et le stu­dio était tel­le­ment vieux qu’il y avait des fuites d’eau. On avait peint un grand ciel bleu et la pluie cou­lait des­sus. Tous les ma­tins, on de­vait net­toyer ça avec Ke­vin… » , se rap­pelle John Thomp­son. Une longue sé­quence psy­ché­dé­lique est en re­vanche tour­née bien avant les stu­dios, sur la route, à la fin des an­nées 1970. Le chef opé­ra­teur Rob­bie Green­berg, com­mente : « J’ai fil­mé pen­dant quatre jours des concerts de Neil à San Fran­cis­co. Et à la fin, spon­ta­né­ment, on vient me dire qu’on conti­nue jus­qu’au Nou­veauMexique en bus. On a tra­ver­sé l’Ari­zo­na et les champs de pé­trole avec une par­tie de l’équipe, pour re­trou­ver Den­nis Hop­per à Taos, un vil­lage in­dien où il vi­vait et te­nait une ga­le­rie d’art. » Taos reste à l’époque un haut-lieu de vil­lé­gia­ture pour hip­pies ca­li­for­niens. Dans le bled, tout le monde se connaît et le tour­nage fait évé­ne­ment. « Ils ont fil­mé la cé­ré­mo­nie où ils brûlent le to­tem in­dien. Ça m’a bri­sé le coeur. Elle était tel­le­ment belle, cette sculp­ture… Mais c’était une sé­quence très sym­bo­lique pour eux » , pré­cise en­core Green­berg. « Je crois que c’est le mo­ment-clé, quand vous ou­bliez tout le reste et que vous vous lais­sez em­por­ter par la contre-culture, les hip­pies, les ar­tistes, les In­diens… » , confirme Young dans son au­to­bio­gra­phie. La scène est sui­vie d’une longue re­prise élec­trique dis­so­nante et com­plè­te­ment im­pro­vi­sée de son tube Hey Hey, My My (In­to the Black) avec Devo. Le cla­vié­riste, Boo­ji Boy, por­tant son cé­lèbre masque d’en­fant, est ins­tal­lé dans un lit à bar­reaux.

“On l’a écrit, le scé­na­rio. Mais après l’avoir tour­né.” Neil Young

« C’étaient les sen­ti­ments de la gé­né­ra­tion hip­pie jux­ta­po­sés à ceux de la nou­velle gé­né­ra­tion punk qui ar­ri­vait » , ana­lyse en­core Neil Young. Les ef­fets vi­suels de flous et de dé­for­ma­tions par­achèvent cette im­pres­sion de grand n’im­porte quoi entre co­pains sur fond de pam­phlet éco­lo an­ti-consom­ma­tion. « Les gens n’ont pas l’air de se sou­cier de leur pro­chain. Ils en ont tous après ce grand cône de glace dans le ciel ! Ils n’ont pas com­pris ce qu’il se passe quand on a les yeux plus gros que le ventre. Ils sont comme une au­truche qui man­ge­rait sa piz­za avec la tête coin­cée dans le sable » , se la­mente l’un des membres de Devo dans le film. À la fin, un der­nier nu­mé­ro de co­mé­die mu­si­cale pré­cède la fin du monde, étant don­né que la Terre, pre­nant un gros coup de chaud, de­vient à son tour rouge fluo.

Le ma­li­cieux Den­nis

Tout au­rait été pour le mieux dans la meilleure des fins du monde si Den­nis Hop­per ne consom­mait pas à ce mo­ment­là plus de drogues dif­fé­rentes que toute la scène punk réu­nie. Sur le pla­teau, il passe son temps à jouer avec les cou­teaux de sa cui­sine, alors qu’une tri­po­tée de jeunes ado­les­cents traînent dans les coins. Jer­ry Ca­sale de Devo en ri­gole en­core : « Entre les scènes, nous, on était très concen­trés dans le tra­vail. Den­nis, c’était tout le contraire. Avec Dean Sto­ck­well, ils pi­co­laient, ils n’ar­rê­taient pas de faire des blagues et des mau­vais coups à l’équipe. Ils fai­saient tout pour qu’on ait peur d’eux en se com­por­tant un peu comme dans le film de Lynch, Blue Vel­vet (qui sor­ti­ra quelques an­nées plus tard, ndlr). Vous ima­gi­nez qu’on avait vrai­ment peur de ce qui pou­vait ar­ri­ver… » Pour John Thomp­son, « Den­nis était au plus bas, c’était sû­re­ment une des pires pé­riodes de sa vie et il était un peu hors de contrôle, mais c’est aus­si comme ce­la que Neil le vou­lait. » Sal­ly Kirk­land jouait l’une des ser­veuses dans le film et, connais­sant bien l’ani­mal pour avoir été en couple avec lui, elle com­men­çait à s’in­quié­ter sé­rieu­se­ment de la sé­cu­ri­té du tour­nage : « Je suis al­lée voir Neil pour qu’il aille dire à Den­nis d’ar­rê­ter de je­ter ce cou­teau sur les murs du dé­cor. Et Neil me ré­pond : “Ouais, je sais, je sais pas quoi faire, je vais lui par­ler.” Mais je crois qu’il n’a ja­mais rien fait. Moi, j’avais même vu Den­nis de­man­der à l’ac­ces­soi­riste d’af­fû­ter la lame, alors qu’on est dé­jà pas cen­sés uti­li­ser de vrais cou­teaux… Donc je suis al­lée lui dire moi-même d’ar­rê­ter. » L’al­ter­ca­tion qui s’en­suit en­voie Sal­ly à l’hô­pi­tal avec le poi­gnet droit bien en­taillé, ra­me­nant au pas­sage une am­bu­lance et des flics dé­rou­tés par l’am­biance de grosse fête sur le pla­teau. L’épi­logue est en­core moins drôle pour l’ac­trice, qui col­le­ra un pro­cès à l’as­su­rance du film pour avoir re­fu­sé de cou­vrir les frais. Le « boy’s club en lu­nettes noires » – aka Neil Young, Dean Sto­ck­well et Den­nis Hop­per – se re­trouve té­moin as­sis­té et au­rait, d’après l’ac­trice, in­ti­mi­dé le té­moin de l’af­faire. Quant aux ju­rés, ils consi­dèrent que Kirk­land cherche uni­que­ment à se faire de l’ar­gent. Ré­sul­tat, le pro­cès est per­du pour l’ac­trice, mais ga­gné pour les té­lés et les ta­bloïds qui font leurs choux gras de toute cette his­toire. D’après Neil Young, le juge au­rait de­man­dé à l’un des té­moins de ra­con­ter en dé­tail de quoi par­lait le film. Ce à quoi le té­moin au­rait ré­pon­du : « Je n’en ai pas la moindre idée. » Tous pro­pos re­cueillis par RC, sauf Neil Young et Char­lotte Ste­wart, ti­rés du

New York Times.

Neil Young et Den­nis Hop­per

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.