BOO­BA the mo­vie

So Film - - ~ L’ouvreuse~ - Par Mathias Ed­wards

Quand un as du buzz YouTube s’em­pare de la vie du rap­peur Boo­ba pour en faire une web- série avec des bouts de fi­celle, ce­la peut po­ser quelques pro­blèmes. Ou lan­cer une car­rière. En­quête.

« LE MEILLEUR FILM SUR LA BAN­LIEUE de­puis La Haine, quelque part entre Me­nace II So­cie­ty et Trai­ning Day. » Quand la bande an­nonce de Kopp dé­barque sur YouTube en avril 2014, elle ne lé­sine pas sur les ef­fets de tea­sing. Sans ja­mais ci­ter Boo­ba, le clip an­nonce une fic­tion « ins­pi­rée de la vie du rap­peur du 92 » avec en gros plan, le per­son­nage prin­ci­pal ré­ci­tant son désa­mour de la France, as­sis au mi­lieu d’un en­semble HLM. « Rien à foutre des keufs, rien à foutre des profs, rien à foutre de toute cette po­li­tique de merde, rien à foutre du gou­ver­ne­ment, rien à foutre de ta TVA de merde. Ici, il n’y a pas de règles, pas d’ave­nir, pas d’op­por­tu­ni­tés. Seul le crime paie. » L’am­biance po­sée, le « cri de co­lère ci­né­ma­to­gra­phique » pro­mis pou­vait tran­quille­ment dé­bar­quer une se­maine plus tard sur les écrans. Mais pas ceux des salles obs­cures. Kopp est un ob­jet qui se dé­guste gra­tui­te­ment à do­mi­cile, en 3 x 50 minutes.

Si vous lui de­man­dez ce qu’il fait dans la vie, Las­sa­na Les­tin vous ré­pon­dra sans hé­si­ter qu’il est ac­teur. « Pas co­mé­dien, parce qu’aux ÉtatsU­nis, quand je leur ai dit que j’étais co­mé­dien, ils m’ont de­man­dé de les faire rire. » Mais pour le mo­ment, l’homme de 34 ans ne fait mar­rer per­sonne et en­chaîne les pe­tits bou­lots. Au­jourd’hui, ce­lui qui tourne es­sen­tiel­le­ment dans des films d’étu­diants sou­lève des pots de fleurs à Cannes, où il fait de la ma­nu­ten­tion pour le compte du Carl­ton. « Mais un jour, je re­vien­drai pen­dant le fes­ti­val, comme une star » , pro­met le jeune homme de Gonesse, 9-5, dans un sou­rire. En at­ten­dant de per­cer, Las­sa­na peut

se van­ter d’avoir été vu par plu­sieurs cen­taines de mil­liers de per­sonnes sur in­ter­net. De­puis quelques mois, il est la tête d’af­fiche de la série Kopp, pré­sen­tée sur YouTube comme « Le film sur la vie de Boo­ba » . Pour Las­sa­na, l’aven­ture com­mence par un clic. Nous sommes en no­vembre 2013, et sa car­rière est au point mort, avec comme seul ligne au pal­ma­rès une par­ti­ci­pa­tion à Une pe­tite zone de tur­bu­lence, avec Michel Blanc et Miou- Miou. L’an­nonce re­layée sur Fa­ce­book par l’une de ses

“C’est un scan­dale ! Je n’ai ja­mais été au cou­rant de ça, moi. Qui a fait ça ?” Boo­ba

amies le sé­duit. « Re­cherche mé­tis pour film de ban­lieue. » Las­sa­na ré­pond illi­co au mes­sage pos­té par Ji­sa­mé­dia, et ren­contre Ange Ji­sa, son di­rec­teur/ pro­duc­teur/réa­li­sa­teur, quelques jours plus tard. Entre les deux hommes, le cou­rant passe tout de suite. Alors que Las­sa­na ex­pose ses envies de dé­part aux USA et ses cours d’ac­ting pris avec Jack Walt­zer, « qui a aus­si coa­ché Dus­tin Hoff­man et Si­gour­ney Wea­ver » , Ange Ji­sa lui pré­sente le scé­na­rio de Kopp, sans ja­mais lui dire qu’il s’agit d’un film ins­pi­ré de la vie du MC des Hauts- de-Seine. « J’ai trou­vé ça pas mal, dé­clare au­jourd’hui Las­sa­na. Je vou­lais ce rôle, je sa­vais que j’avais la ca­pa­ci­té de le faire, sans me la ra­con­ter. » Ange Ji­sa a trou­vé la star de sa sa­ga. Las­sa­na rentre chez lui se ra­ser en­tiè­re­ment le crâne, et trois jours après, le tour­nage dé­bute.

Le Duc de Bou­logne voit rouge En­tiè­re­ment fi­nan­cé par Ange Ji­sa, le tour­nage de « De­ve­nir » , le pre­mier cha­pitre de Kopp, dure moins de trois se­maines. L’épi­sode de 50 minutes, qui re­trace la vie de Boo­ba de son en­fance à sa sé­pa­ra­tion avec Ali, avec qui il for­mait le groupe Lu­na­tic, est tour­né à une seule ca­mé­ra, ne s’em­bar­rasse pas d’éclai­rages ar­ti­fi­ciels ou de prise de son hors mi­cro- ca­mé­ra, « par sou­ci d’au­then­ti­ci­té, pour faire do­cu­men­taire » , croit sa­voir Las­sa­na. Mais c’est sur­tout le bud­get ul­tra- res­treint, « au­tour de 10 000 eu­ros » , se­lon Ji­sa, qui dicte les contraintes, et oblige à pas­ser sous si­lence cer­taines sé­quences de la vie de B2oba, comme ses pas­sages en pri­son, trop chers à fi­nan­cer. Ou à tour­ner dans le XVIIe ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien le pre­mier voyage de Boo­ba

à New York. De même, lorsque Boo­ba – alias Kopp dans le film – parle du Sé­né­gal pour évo­quer ses dif­fi­cul­tés à ac­cep­ter sa double- culture, ce sont des images d’archives de l’île de Go­rée aux­quelles le spec­ta­teur à droit. Et si le film s’ouvre en pré­ci­sant qu’il s’agit d’une fic­tion, pour les 325 000 vie­wers qui ont cli­qué sur play, c’est bien la vie de Boo­ba qui a dé­fi­lé sur leurs écrans. Et ça, le Duc de Bou­logne ne l’a que très mo­dé­ré­ment ap­pré­cié.

In­ter­ro­gé sur le su­jet en mai 2014, Boo­ba n’y est pas al­lé par quatre che­mins : « C’est un scan­dale ! Je n’ai ja­mais été au cou­rant de ça, moi. Qui a fait ça ? Ces mecs ne connaissent pas ma vie et ils ont fait ce truc de leur propre ini­tia­tive, sans rien me de­man­der. C’est scan­da­leux. » Pour­tant, Ange Ji­sa a bien es­sayé de contac­ter le rap­peur, dé­sor­mais ba­sé à Mia­mi. Sans suc­cès, l’en­tou­rage du rap­peur n’ayant pas pris au sé­rieux « ce pe­tit mec de ban­lieue avec sa pe­tite ca­mé­ra » , comme le dé­crit Les­tin. « Ils lui ont dit : “Fais ton truc”, ils s’en fi­chaient. » Fa­ti­gué d’at­tendre, Ji­sa s’est donc lan­cé dans la pro­duc­tion de Kopp. « Sur In­ter­net, il y a toute sa vie, entre Wi­ki­pe­dia et les in­ter­views » , se jus­ti­fie au­jourd’hui le réa­li­sa­teur, qui com­prend tout de même que le prin­ci­pal in­té­res­sé n’ait pas ap­pré­cié le ré­sul­tat, « parce que c’est une fic­tion » . Mais alors, qui est vrai­ment cet Ange Ji­sa, ce réa­li­sa­teur/pro­duc­teur qui monte des pro­jets avec deux bouts de fi­celles sans mettre au cou­rant ses ac­teurs des per­son­nages qu’ils vont in­ter­pré­ter, et qui pos­sède comme unique vi­trine une chaîne YouTube, de­puis que son site in­ter­net est down ?

L’homme, qui a ap­pris le mé­tier en tour­nant des clips de rap pour des amis, n’est pas un no­vice, lors­qu’il s’agit de créer du buzz. Il dé­marre sa folle course aux clics en 2011, en lan­çant Ke­bab- Ca­viar, une série ani­mée met­tant en scène, entre autre, Éric Zem­mour rap­pant de­vant Rohff et Yous­sou­pha. En 2013, il en­flamme le net avec des vi­déos d’un mys­té­rieux mil­liar­daire qa­ta­ri of­frant des Fer­ra­ri à des jeunes de ci­té, et dis­tri­buant des liasses de billets à des men­diant dans Paris. C’est donc sans sur­prise qu’il jette son dé­vo­lu sur le rap­peur de Bou­logne. « Je re­gar­dais beau­coup les films amé­ri­cains, comme 8 Mile ou Réussir ou mou­rir, sur 50 Cent. En France, on n’a pas de films comme ça. Donc j’ai cher­ché une his­toire de rêve amé­ri­cain qui pour­rait plaire aux jeunes de ban­lieue. Boo­ba avait tout ça : le rap, la ban­lieue, la drogue. Il avait tous les cli­chés. » Le choix n’étonne pas Fred Mu­sa, l’ani­ma­teur de Sky­rock, qui a vu pas­ser dans son émis­sion tout ce que le hip-hop fran­çais a pro­duit ces vingt der­nières an­nées : « Pour l’en­semble des gens du rap, Boo­ba est un exemple de réus­site et de lon­gé­vi­té. Il a su consolider une marque. C’est d’ailleurs grâce à cette marque que les gens sont al­lés voir Kopp » Et ils sont tel­le­ment al­lés le voir, qu’après le deuxième épi­sode, lâ­ché sur le net en dé­cembre der­nier, le der­nier vo­let de la trilogie est an­non­cé pour la ren­trée. Mais at­ten­tion, fi­ni les prises de son aléa­toires et les tour­nages uni­que­ment pa­ri­siens. Grâce à une brillante campagne de crowd­fun­ding, Ji­sa a pas­sé la vi­tesse su­pé­rieure. Dès le deuxième vo­let, on peut voir des scènes de Las­sa­na à Mia­mi, aux cô­tés de stars du rap US telles que Lil Wayne, Jim Jones, ou Cas­sie, ren­con­trées lors d’une in­cruste dans une soi­rée or­ga­ni­sée par Puff Dad­dy. « Ange vou­lait faire un film sur la ban­lieue dans le­quel les jeunes s’iden­ti­fient. Et Boo­ba, c’est le seul qui a une suc­cess sto­ry à l’amé­ri­caine, en car­ton­nant à Mia­mi » , conclut Las­sa­na Les­tin, qui doit re­tour­ner por­ter ses fleurs bien loin d’Ocean Drive. Ange Ji­sa, quant à lui, de­vra se trou­ver un nouvel ac­teur si ces Ar­gen­tins qui lui ont pro­po­sé de faire la même chose avec Lio­nel Mes­si sont sé­rieux. Si vous êtes pe­tit et pas fâ­chés avec le bal­lon, guet­tez Fa­ce­book. Pro­pos re­cueillis sur ME

Las­sa­na Les­tin, l'homme qui joue Boo­ba

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