FRANK CA­PRA a com­bat­tu les rouges à Bom­bay

So Film - - Le Jour Où ~ L'ouvreuse~ - Par Pau­line Le Gall

En pleine guerre froide, on a re­pro­ché au réa­li­sa­teur de La Vie est belle ses sym­pa­thies an­ti­amé­ri­caines. Pour­tant, le gou­ver­ne­ment a fait ap­pel à lui dans les an­nées 1950 pour faire fuir des re­pré­sen­tants com­mu­nistes russes et chi­nois d'un fes­ti­val de ci­né­ma. Un idéa­liste au se­cours du rêve amé­ri­cain. 26 JAN­VIER 1952. Frank Ca­pra est à l'aé­ro­port de Dum Dum, près de Cal­cut­ta, ba­gages à la main. Il s'ap­prête à s'en­vo­ler pour re­trou­ver son ranch de Red Moun­tain à Fall­brook, Ca­li­for­nie. Il serre une der­nière fois la main de Mo­han Bhav­na­ni, l'un des fon­da­teurs du fes­ti­val de ci­né­ma de Bom­bay. Le réa­li­sa­teur de La vie est belle a pas­sé près d'un mois en Inde et on le fé­li­cite. Il a réus­si sa mis­sion. La­quelle ? Of­fi­ciel­le­ment : dé­fendre un sep­tième art amé­ri­cain pa­triote et flo­ris­sant. Of­fi­cieu­se­ment : dé­man­te­ler les ré­seaux com­mu­nistes russes et chi­nois qui, se­lon l'am­bas­sa­deur des États-Unis, in­fil­traient la ma­ni­fes­ta­tion in­dienne…

Fall­brook, quelques se­maines plus tôt. Nous sommes en dé­cembre 1951 et Ca­pra vient d'être évin­cé du projet Vis­ta. Le gou­ver­ne­ment lui avait de­man­dé d'y par­ti­ci­per et de mettre son ex­pé­rience mi­li­taire, ac­quise no­tam­ment pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, pour re­joindre un groupe top se­cret de ré­flexion au­tour de la pos­si­bi­li­té d'un nou­veau conflit mon­dial. Il y a tra­vaillé quelques se­maines avec des scien­ti­fiques, des in­gé­nieurs, des psy­cho­logues… Jus­qu'à ce que la pa­ra­noïa du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain ne le rat­trape. En cause ? Ses sym­pa­thies com­mu­nistes. De­puis cinq ans, on lui re­proche d'avoir em­bau­ché des scé­na­ristes connus pour leurs idéaux soi-di­sant « an­ti­amé­ri­cains ». Alors, dans son ranch de Fall­brook en Ca­li­for­nie, Ca­pra broie du noir. Il vient même de bou­cler un dos­sier de 220 pages dans le­quel il se dé­fend d'être lié à des ac­ti­vi­tés an­ti­amé­ri­caines ou com­mu­nistes.

À l'at­taque des « com­mies » . Ca­pra en est là lorsque Tur­ner Shel­ton, agent de liai­son de l'Agence d'Information des États-Unis, l'ap­pelle et lui pro­pose de faire ses va­lises pour l'Inde. Le réa­li­sa­teur en rup­ture de ban lui rit au nez. « Je n'irai même pas jus­qu'à Glen­dale (en Ca­li­for­nie, ndlr) si vous ne m'in­no­cen­tez pas » , rap­porte-t-il dans son

au­to­bio­gra­phie Hol­ly­wood Sto­ry sor­tie en 1971. Il n'ac­cep­te­ra que si Washington « net­toie » son dos­sier. Chose pro­mise, chose due. Un Ca­pra tout neuf part ain­si à l'at­taque des « com­mies » . Sa femme pleure et lui tombe dans les bras. Shel­ton lui dé­taille sa mis­sion. Se­lon l'am­bas­sa­deur amé­ri­cain en Inde, le fes­ti­val de Bom­bay est un che­val de Troie, qui sert aux pou­voirs po­li­tiques chi­nois et russes à pas­ser outre la cen­sure du pays pour dif­fu­ser des mes­sages de pro­pa­gande. Trois se­maines plus tard, Frank Ca­pra s'en­vole pour Bom­bay. Son avion a un peu de re­tard, mais il ar­rive sur le sol in­dien et dé­couvre sa suite au luxueux hô­tel Taj Ma­hal. Le réa­li­sa­teur pousse les portes d'un autre monde. La pre­mière nuit, per­tur­bé par les bruits des oi­seaux, des chiens et des cris, il ne ferme pas l'oeil. Il est ac­ca­blé par la cha­leur. C'est dans cet état de fa­tigue qu'il re­joint la pre­mière soi­rée or­ga­ni­sée par le fes­ti­val. Pour l'im­pres­sion­ner, rien n'a été lais­sé au ha­sard. Dan­seurs et dan­seuses avancent dans des dé­cors exo­tiques et on passe au cou de Ca­pra des cou­ronnes de fleurs qui des­sinent sur ses che­mises blanches de grandes taches co­lo­rées. Des bou­gies éclairent les vi­sages des convives. As­sis en tailleur sur le sol, il fait face aux mu­si­ciens, en­ivré par le son de la flûte et de l'harmonium. La même note est jouée jus­qu'à ce que les convives, hyp­no­ti­sés, ferment les yeux. Em­por­té par l'am­biance « fas­ci­nante » de ces soi­rées à Bom­bay, Ca­pra n'en reste pas moins sur ses gardes. Très vite, il réa­lise que les doutes de l'am­bas­sa­deur sont fon­dés. Dès la pre­mière soi­rée,

il est ef­fa­ré. « Tous les dis­cours semblent avoir été écrits par la même per­sonne » , note-t-il dans son rap­port. Avec son franc-par­ler et son air ren­fro­gné, le réa­li­sa­teur ex­plique très clai­re­ment la si­tua­tion aux or­ga­ni­sa­teurs. « En tant qu'im­mi­gré ita­lien, écrit Jo­seph McB­ride dans sa bio­gra­phie The Ca­tas­trophe of Suc­cess, Ca­pra est très sen­sible au su­jet de la loyau­té à son pays. » En Inde, il est bien dé­ci­dé à le prou­ver. Il pose un ul­ti­ma­tum : « En­core un dis­cours com­mu­niste, et je ré­cu­père tous les films amé­ri­cains pour les ra­me­ner avec moi, me­nace-t-il. Et j'ex­plique mes rai­sons lors d'une confé­rence de presse. » Le maire veut sau­ver si­non les ap­pa­rences, du moins la si­tua­tion, et offre lors d'une soi­rée un speech tout à l'hon­neur de l'Oncle Sam. « Les liens entre l'Inde et les États-Unis sont éter­nels » , ex­plique-t-il. En bo­nus, pour flat­ter l'ego du réa­li­sa­teur, on lui offre un bouquet trois fois plus gros que ce­lui des Russes. Quelques jours plus tard, tous les réa­li­sa­teurs et pro­duc­teurs in­diens in­vi­tés coupent court à un dis­cours russe pour rendre vi­site à Ca­pra. Il doit don­ner une confé­rence dans une salle voi­sine. « Même les in­tel­lec­tuels ne com­prennent pas vrai­ment les concepts de li­ber­té et d'in­dé­pen­dance » , écrit le ci­néaste. Pas éton­nant, constate-t-il alors, qu'ils soient sé­duits par ce que leur offrent les idéaux com­mu­nistes : des em­plois et du pou­voir. Ca­pra, lui, va leur vendre le rêve amé­ri­cain. Un comble pour un homme qui est à deux doigts de ne plus y croire lui-même. C'est à nou­veau une his­toire de fleurs qui va scel­ler le di­vorce entre les com­mu­nistes et le re­pré­sen­tant amé­ri­cain. De Bom­bay, il part pour Del­hi où se dé­roule la suite du fes­ti­val. La ville a un as­pect propre et of­fi­ciel qui

“En­core un dis­cours com­mu­niste, et je ré­cu­père tous les films amé­ri­cains pour les ra­me­ner avec moi” Frank Ca­pra

lui rap­pelle Washington. Il doit ache­ter une cou­ronne pour dé­co­rer la tombe de Gand­hi. Comme dans une scène de screw­ball co­me­dy hol­ly­woo­dienne (sous-genre de la co­mé­die, lit­té­ra­le­ment « co­mé­die excentrique », ndlr), les Russes les ont toutes ache­tées et sont par­tis à l'hom­mage en ri­ca­nant, lais­sant les éta­lages vides. Alors l'Amé­ri­cain, en apar­té, se creuse la tête. Qu'est-ce qui plaît plus que des fleurs? Des en­fants. Il em­barque avec lui les des­cen­dants du guide spi­ri­tuel in­dien, qui, se­lon les dires de ma­dame Gand­hi elle-même, n'ont ja­mais été fil­més par des ca­mé­ras de té­lé­vi­sion. La jeune fille de 12 ans et l'en­fant de 7 ans, en­gon­cés dans de beaux vê­te­ments ami­don­nés, sé­duisent Ca­pra avec leur sou­rire an­gé­lique. Ils portent sur leur vi­sage cette « in­no­cence tou­chante » que cherche le réa­li­sa­teur. « Voi­là qui de­vrait tuer les rouges » , com­mente-t-il dans son jour­nal de bord. Ban­co. Au jeu de la meilleure com­mu­ni­ca­tion et de l'image, Ca­pra et l'Oncle Sam res­sortent en hé­ros. Le ci­néaste in­vite alors les ar­tistes in­diens à ve­nir lui rendre vi­site aux États-Unis, les ral­lie une der­nière fois à sa cause au cours d'un dî­ner fes­tif à Deh­li et rap­proche stars et po­li­tiques. Sur son che­min, il charme la belle Su­raiya qui, avec ses grands yeux noirs, en­chaîne cinq à six films par an. Ca­pra dis­cute avec elle de Gre­go­ry Peck et du ci­né­ma amé­ri­cain, et s'étonne que les nom­breuses stars qu'il croise ne sachent ni lire, ni écrire. En dis­cu­tant avec les fi­gures du ci­né­ma lo­cal, il ter­mine de conqué­rir le coeur de l'Inde. « Tout le monde dans l'in­dus­trie du ci­né­ma est dé­jà al­lé en Rus­sie, et en est re­ve­nu avec des man­teaux de four­rure » , écrit-il. Avant de confier, plus loin, que sa stra­té­gie l'a em­por­té. « Après les avoir ai­dés à ga­gner la re­con­nais­sance so­ciale de per­sonnes haut pla­cées dans le gou­ver­ne­ment, la gra­ti­tude des stars in­diennes nous re­ve­nait en­tiè­re­ment. » Bhav­na­ni, le fon­da­teur du fes­ti­val, lui af­firme que les films de pro­pa­gande n'au­ront plus leur place dans sa pro­gram­ma­tion. À l'aé­ro­port, un re­pré­sen­tant russe, qui fuit le pays, est pié­ti­né par un ad­mi­ra­teur de Ca­pra à la pour­suite d'un au­to­graphe. Écra­sé par la der­nière vic­toire d'un rê­veur amé­ri­cain.

Ca­pra au fes­ti­val in­ter­na­tio­nal du film in­dien en 1952

Ca­pra ren­dant hom­mage au Ma­hat­ma Gand­hi en fé­vrier 1952

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