Star Dunst Me­mo­ries

So Film - - ~ Story~ - Par Jean-Vic Cha­pus, à New York ~ Photos : Cor­bis images / Col­lec­tion Ch­ris­tophe L

Grosse pro­duc­tion ( Spi­der­man), teen mo­vie culte ( Vir­gin Sui­cides), grand film d'au­teur eu­ro­péen ( Me­lan­cho­lia). Kirs­ten Dunst, grande fille blonde au bon goût d'Amé­rique ar­ty, a été de tous ces films, jus­qu'à de­ve­nir, on peut le pen­ser, l'ac­trice de moins de 40 ans la plus in­té­res­sante du mo­ment. Mais qui est vrai­ment celle qui se­ra bien­tôt en tête de file de la deuxième sai­son de Far­go ? Une éter­nelle jeune fille en fleur qui a per­du son in­no­cence as­sez tard. Quel­qu'un qui semble pré­fé­rer par­fois l'ombre à la lu­mière, l'ap­pli­ca­tion au tra­vail plu­tôt que le clin­quant de Hol­ly­wood. Une in­dé­pen­dante, une vraie, se ra­conte.

KIRS­TEN DUNST SA­VOURE CETTE FIN D'ÉTÉ 2015. Elle porte une robe noire lar­ge­ment dé­col­le­tée, mais qua­si­ment au­cun bi­jou. Char­mante, mais sans mi­nau­der. A prio­ri plus pré­oc­cu­pée par le ren­dez-vous de tra­vail « avec un énorme réa­li­sa­teur dont je ne peux rien dire » de son pe­tit ami, le co­mé­dien Gar­rett Hed­lund que par sa propre car­rière. Alors, quand il passe dans le champ de vi­sion de la jeune femme, s'en­suit une em­bras­sade ado­les­cente qui fait plai­sir à voir. Au­tant Dunst est dia­phane, blonde et dé­gage un mé­lange de gra­vi­té, de mé­lan­co­lie et de danger, au­tant Hed­lund res­pire la san­té de ces gar­çons nour­ris aux sports nau­tiques et aux ré­gimes pro­téi­nés. Sur un ton sans af­fect, Dunst pré­cise quand même ce qui forme l'or­di­naire des couples d'ac­teurs : une cer­taine ca­pa­ci­té à gé­rer l'éloi­gne­ment. « Après cette jour­née, on rentre cha­cun de notre cô­té, Gar­rett et moi. Moi, je re­joins LA pour le tra­vail, lui a ren­dez-vous avec des potes à Las Ve­gas pour un en­ter­re­ment de vie de gar­çon ! »

C'est la fin du mois d'août. La jeune femme est en tran­sit dans un New York plon­gé dans la ca­ni­cule. La seule fe­nêtre de tir pour dis­cu­ter avec elle se trouve du cô­té de Tri­be­ca, un quar­tier de res­tau­rants ita­liens chics et de ga­le­ries d'art contemporain. Ano­nyme sur une ban­quette en skaï gre­nat du Green­wich Ho­tel, dont le pro­prié­taire n'est autre que Robert De Ni­ro, Kirs­ten Dunst si­rote un thé à la menthe, en très lé­gères la­pées de pe­tit chat. Dans cette am­biance feu­trée, la co­mé­dienne plane en­core lé­gè­re­ment. De son aveu, elle se trouve dans un état se­mi-ga­zeux. La rai­son ? Un jet­lag mé­lan­co­lique qu'elle traîne de­puis le retour de ses va­cances en Ja­maïque. Sur le pays des ras­ta­fa­ris, des sound sys­tems, la co­mé­dienne se ré­vèle d'ailleurs une ef­fi­cace pu­bli­ci­taire : « On a prin­ci­pa­le­ment bu du rhum sur des plages de sable blanc en écou­tant du Ri­han­na ou les al­bums de The Weeknd. Il y a eu du surf aus­si, sur des toutes pe­tites vagues in­of­fen­sives. »

Pen­dant quelques se­maines, donc, Kirs­ten a re­lâ­ché la pres­sion. D'ailleurs, elle n'en fait au­cun mystère, « sa­voir cou­per avec sa vie du tra­vail, dis­pa­raître par­fois » est de­ve­nu pour son équi­libre per­son­nel, ré­cem­ment me­na­cé (épi­sodes dé­pres­sifs, sé­jour en dés­in­toxi­ca­tion), une né­ces­si­té. Ce­ci po­sé, à la fin sep­tembre, la jeune femme va quand même re­prendre un avan­tage dans son mé­tier d'ac­trice sur ses contem­po­raines – Jessica Chas­tain, Scar­lett Jo­hans­son, Mag­gie Gyl­len­haal, Emi­ly Blunt. Qu'on en juge plu­tôt : d'abord, le pre­mier rôle dans la se­conde sai­son de la série Far­go. En­suite, un film avec ses amies, les soeurs Mul­lea­vy, (créa­trices de la marque de mode Rodarte, ndlr), peut-être même le bio­pic au­tour du groupe new wave punk Blon­die, dans le­quel on l'an­nonce. Puis, d'ici à 2016, il se­ra temps de pré­sen­ter enfin Mid­night Special, qua­trième long mé­trage de Jeff Ni­chols sou­vent ven­du comme « un mé­lange de Ren­contres du troi­sième type et du Star­man de John Car­pen­ter » et… ré­gu­liè­re­ment re­pous­sé. Comme Dunst le cache de moins en moins, la suite de­vrait être un saut pro­gram­mé dans la réa­li­sa­tion, après deux courts mé­trages ayant ser­vi de brouillon. En bais­sant les yeux, elle mur­mure aus­si « avoir en­vie d'écrire. Peut-être sous la forme d'un ro­man ! » En lâ­chant cette information en forme de pro­phé­tie au­to-réa­li­sa­trice, elle marque une pause, écar­quille les yeux, siffle une gor­gée de thé et laisse échap­per un rire gê­né : « Enfin, je trouve très pré­ten­tieux de dire : “Je vais réa­li­ser mon long mé­trage, puis écrire un livre.” C'est le dis­cours de quel­qu'un qui se croit dé­jà ar­ri­vé. Et je vous as­sure que je ne suis pas en­core ar­ri­vée quelque part ! »

Peut-être, ef­fec­ti­ve­ment, que Kirs­ten Dunst n'est pas ar­ri­vée quelque part. Peut-être même qu'elle se cherche en­core dans une in­dus­trie du ci­né­ma dont les lignes se dur­cissent de plus en plus. À pré­ci­ser quand même qu'à seule­ment 33 ans, dont trente pas­sés de­vant une ca­mé­ra, la jeune femme a po­sé pas mal de ja­lons. D'abord, elle a su gé­rer le dé­col­lage, puis l'at­ter­ris­sage de ses pre­mières an­nées d'en­fant ac­trice ( New York Sto­ries, Le Bû­cher des va­ni­tés, En­tre­tien avec un vam­pire) sans ja­mais tom­ber dans le sex, drugs & rock'n'roll qui fauche sou­vent les en­fants pro­diges en plein vol. En­suite, elle a sou­vent su faire preuve de cette ver­tu qu'on ap­pelle le flair. Pour ce­la, Dunst a réus­si à de­ve­nir une icône pop culture en as­so­ciant sa dé­gaine saine et conqué­rante de girl next door à

quan­ti­té de pro­jets ayant tous dé­pas­sé le simple cadre de la ci­né­phi­lie. Qu'elle joue l'ado­les­cente blonde et éthé­rée de Vir­gin Sui­cides, la pe­tite amie dé­lais­sée dans Eter­nal Sun­shine of the Spot­less Mind ou la fian­cée de l'homme arai­gnée dans la trilogie Spi­der­man, « Ki­ki » – son sur­nom – a sans doute réus­si, mieux que qui­conque, à choi­sir pour dé­but de fil­mo­gra­phie un cer­tain nombre d'oeuvres cultes. Mieux, ce sixième sens s'ap­plique éga­le­ment au ci­né­ma eu­ro­péen le plus dé­pri­mé ( Me­lan­cho­lia, de Lars von Trier, pour le­quel elle gagne le prix d'in­ter­pré­ta­tion à Cannes) et dé­sor­mais à la série d'au­teur ( Far­go). Mais pour au­tant, il ne fau­drait pas voir Kirs­ten Dunst comme une pre­mière de classe froide, dé­ter­mi­née et seule­ment à l'aise dans ce ter­ri­toire laid-back et indépendant dont elle semble maî­tri­ser à mer­veille les codes. Par­fois, on voit pas­ser un voile de gra­vi­té dans son re­gard. Dans ces mo­ments, l'ac­trice pho­to­gé­nique de 33 ans semble ca­cher plus de pro­fon­deur qu'il n'y pa­raît. Peut-être même peut-on en­tre­voir une fê­lure. Un sou­rire las au coin des lèvres, elle pose un pre­mier bi­lan d'ac­trice : « Je sais qu'on me voit en­core comme une jeune fille saine, mais au fond je suis peut-être dé­jà une très vieille dame. » Puis, elle se re­dresse, dé­croise les mains po­sées sur ses ge­noux et en cloue un deuxième : « Peut-être que mon seul but au­jourd'hui dans le ci­né­ma, c'est de faire par­tie de ces co­mé­diennes dont la pro­chaine gé­né­ra­tion se sou­vien­dra. Je veux être dans des films qui res­te­ront. Ça ne va pas plus loin, mais au bout de trente ans de­vant une ca­mé­ra, on a le droit d'as­su­mer ce genre de dé­si­rs ! »

Ces pro­chains jours, vous al­lez faire vos dé­buts dans une série té­lé, dans la deuxième sai­son de Far­go. Qu'est- ce qu'on re­tire de ce genre d'ex­pé­rience ?

Quelque chose de gra­ti­fiant, parce que les sé­ries ont rem­pla­cé les films, en termes de qua­li­té. Ce se­rait men­tir que de pré­tendre le contraire. (Longue pause) Mais par­ti­ci­per à une série, c'est aus­si quelque chose de to­ta­le­ment épui­sant. Quand on signe pour un projet comme Far­go, on est pro­je­té dans un monde où tout change. Tout le temps. Il n'y a pas de pé­riode d'adap­ta­tion à la té­lé. Il faut suivre le rythme de l'écri­ture. Les dia­logues tombent par­fois à la der­nière mi­nute. En moyenne, je de­vais ap­prendre, al­lez, dix à douze pages de dia­logues par jour. Vous ima­gi­nez ? Ma co­pine Liz­zy Ca­plan, qui joue dans Mas­ters of Sex, m'avait pour­tant bien aver­tie quand je lui avais par­lé de cette pro­po­si­tion de rôle pour Far­go : « Vas-y, parce que c'est une su­per série, mais at­tends-toi à être cre­vée. Tu vas de­voir ava­ler des vi­ta­mines toute la jour­née pour te­nir le coup. Un tour­nage de série, ça te vide com­plè­te­ment ! » Elle m'a conseillé de me bour­rer de ma­gné­sium. Et moi j'ai dû ré­pondre : « Ne dra­ma­tise pas trop quand même, Liz­zy. »

Et fi­na­le­ment ?

Fi­na­le­ment, c'est aus­si in­tense que Liz­zy me l'avait dit. Vous êtes bran­chées en conti­nu sur le cer­veau du sho­wrun­ner et un cer­veau de sho­wrun­ner, je peux vous l'as­su­rer, ça va vite… Le tour­nage d'une série, c'est tout sauf de la tran­quilli­té. Un jour, vous avez plu­sieurs scènes, les choses s'en­chaînent, vous trou­vez le bon tem­po et, à l'ar­ri­vée, vous êtes

“Un cer­veau de ‘ sho­wrun­ner', ça va vite… Le tour­nage d'une série, c'est tout sauf de la tran­quilli­té.”

contente de votre bou­lot. Vous vous dites que vous avez enfin trou­vé votre place dans cette ma­chine où tous les gens au­tour de vous ont l'air de cou­rir plus vite que vous. Et le len­de­main, un nou­veau réa­li­sa­teur dé­barque sur le tour­nage. Du coup, il faut tout re­com­men­cer pour re­trou­ver ses marques. Il faut tou­jours être en alerte. Ça de­mande une exi­gence dingue. Ce­la vous en­nuie­rait que des gens se disent : « Mais qu'estce que va faire Kirs­ten Dunst dans une série té­lé ? Cette fille a joué dans Spi­der­man. Si elle fait Far­go, c'est que sa po­pu­la­ri­té a dû bais­ser » ? S'il y en a qui pensent ça, alors, dé­so­lée, mais ils n'ont pas sui­vi l'évo­lu­tion de notre mé­tier ces der­nières an­nées. Le ci­né­ma pro­pose de moins en moins de chal­lenges ex­ci­tants. Il y a d'un cô­té des films de su­per-hé­ros et de l'autre, quelques films d'au­teurs. Le pro­blème, c'est que ces films, jus­te­ment, sont de plus en plus dif­fi­ciles à fi­nan­cer. Du coup, sor­tir du cadre et pro­po­ser des his­toires un sin­gu­lières, c'est de­ve­nu plus rare. Vous sen­tez que les stu­dios ne veulent plus mettre leur fric dans un film d'au­teur, un film qui af­fi­che­rait une dif­fé­rence. Je crois que Hol­ly­wood vit ac­tuel­le­ment l'une des pé­riodes les plus for­ma­tées de son his­toire. Et pour des ci­néastes comme Sofia Cop­po­la, Paul Tho­mas An­der­son ou Jeff Ni­chols, ce­la de­vient plus dif­fi­cile. Ils sont vite noyés dans la masse des sor­ties. Les films in­dé­pen­dants existent moins. Ce­la fait des an­nées que je n'ai pas vu à la té­lé une bande-an­nonce pour un film qui ne se­rait ni un block­bus­ter, ni une his­toire de Mar­vel ou DC Co­mics. Dans le ci­né­ma amé­ri­cain ac­tuel, les ac­trices sont sou­vent la deuxième roue d'un projet. Je suis na­vrée de dire ça, mais dans l'es­prit de cer­tains pro­duc­teurs, le rôle fé­mi­nin, c'est uni­que­ment dé­co­ra­tif : tu dois être la belle fille, ne pas te mettre trop en avant, sou­rire et at­tendre que l'ac­tion passe. C'est quand même stu­pide. D'au­tant plus qu'on ne peut pas dire que les ac­trices du mo­ment soient mau­vaises. Ju­lianne Moore, Jen­ni­fer La­wrence, Marion Co­tillard, ce n'est pas n'im­porte quoi… Emi­ly Blunt est très bonne elle aus­si. Mais si vous me de­man­dez quelle co­mé­dienne m'a le plus im­pres­sion­née ces der­nières an­nées, je suis obli­gé de vous dire que c'est Eli­sa­beth Moss. Dans Mad Men et Top of the Lake, elle est au-des­sus du lot.

Far­go,

Beau­coup pensent que les sé­ries ont pris l'avan­tage sur le ci­né­ma pour ce qui est des rôles fé­mi­nins in­té­res­sants. C'est aus­si votre avis ? Quand vous choi­sis­sez de si­gner pour la se­conde sai­son de est- ce aus­si parce que le ci­né­ma ne vous pro­pose pas de rôles à la hau­teur de vos at­tentes ?

Oui et non. Parce que je sais que Jeff Ni­chols existe, que Sofia Cop­po­la existe, que Paul Tho­mas An­der­son existent. Et puis il y a Ha­neke, Al­modó­var… Tous ces gens-là, j'ai­me­rais bos­ser avec eux au moins un jour. Dans ce monde des sé­ries, je trouve ce qui me plaît dans le ci­né­ma indépendant, mais avec un bud­get, une grosse ma­chine der­rière : celle de la té­lé. Quand je me suis lan­cée dans le ci­né­ma, je rê­vais des rôles de Ge­na Row­lands, ceux d'Ope­ning Night ou d'Une femme sous in­fluence. Je me di­sais : « Un jour, je vais ren­con­trer un John Cas­sa­vetes et je vais faire des films comme ça ! » Mais estce qu'un nou­veau John Cas­sa­vetes ou un jeune Woo­dy Al­len pour­raient exis­ter dans un mi­lieu aus­si an­gois­sé par le pro­fit im­mé­diat que le ci­né­ma d'au­jourd'hui ? J'ai l'im­pres­sion que ce­la de­vient dif­fi­cile.

Il y a trente ans, vous pas­siez votre pre­mier cas­ting. Vous aviez alors seule­ment 3 ans. Est- ce que vous avez gar­dé des sou­ve­nirs de cette ex­pé­rience ?

J'étais juste une pe­tite fille de la classe moyenne du New Jer­sey, une pe­tite fille qui vou­lait faire plai­sir à ses pa­rents. C'est ma mère qui te­nait à ce que je fasse ce cas­ting. Mon père, lui, s'en fi­chait, j'ai l'im­pres­sion. Je crois qu'en che­min, ma mère es­sayait de me dis­traire. En tout cas, elle par­lait tout le temps, comme à son ha­bi­tude : « Tu vas voir, ça va être su­per drôle ce cas­ting ! C'est une ex­pé­rience. » Mais je n'étais pas du tout ef­frayée. Je crois même que j'étais as­sez amu­sée à l'idée de me re­trou­ver dans une grande pièce avec plein d'autres pe­tites filles et leurs ma­mans qui at­ten­daient toutes qu'on les ap­pelle. Ma mère m'a em­me­née dans un coin. Elle me di­sait que ce n'était pas la peine de res­ter avec les autres, qu'on se­rait aus­si bien toutes les deux, entre co­pines. Du coup, quand on a ap­pe­lé mon nom, j'étais très na­tu­relle. Ma pre­mière au­di­tion, c'était une pub pour les cé­réales Kix et j'ai dé­cro­ché le job sans ef­fort. À par­tir de là, les choses se sont en­chaî­nées : seize spots de pubs en à peine trois ans.

Vous ai­miez ça, les cas­tings ?

Hon­nê­te­ment ? Si on parle des pre­miers, je n'ai ja­mais réa­li­sé ce qu'il y avait de dif­fi­cile dans ce genre d'exer­cices. Ça reste des su­per sou­ve­nirs. Dé­jà, on vous a ha­billée de ma­nière à ce que vous soyez jo­lie, donc c'est comme un jour de fête. En­suite, on vous de­mande de sou­rire, par­fois de chan­ter une pe­tite chan­son pour faire le show. Enfin, vous êtes constam­ment pro­té­gée du ju­ge­ment des autres par vos pa­rents. J'ai­mais ces mo­ments parce que ce­la me per­met­tait de pas­ser plus de temps avec ma mère. À l'époque, elle était en­core hô­tesse de l'air pour la com­pa­gnie Luf­than­sa. Et puis, quand on est en­fant, on reste une créa­ture in­sou­ciante. Tout res­semble à un jeu sans consé­quence. La pres­sion, les an­goisses, elles sont ve­nues beau­coup plus tard ; avec l'âge adulte. Quand j'ai pas­sé ré­cem­ment le cas­ting pour Mid­night Special, le pro­chain film de Jeff Ni­chols, j'étais très ner­veuse. Mon coeur bat­tait à toute blinde. Je me suis même de­man­dé si je n'étais pas ma­lade. Ce rôle dans un film de Jeff Ni­chols, je le vou­lais vrai­ment. Parce que Jeff Ni­chols a réa­li­sé Take Shel­ter et Mud, deux de mes films pré­fé­rés des der­nières an­nées. De toute fa­çon, quand je veux vrai­ment quelque chose, je me mets dans des états de stress pas pos­sible. Ce qui est cer­tai­ne­ment stu­pide, mais bon…

Une au­di­tion qui a dû vous mar­quer, c'est celle d'En­tre­tien avec un vam­pire, un film où vous don­nez la ré­plique à Tom Cruise et Brad Pitt.

J'avais 12 ans et avant même que le tour­nage com­mence, les gens an­non­çaient ce­la comme un énorme projet. Je n'ai ja­mais vu au­tant de pe­tites filles avec des robes d'époque réunies dans la même salle. C'est quand même une image mar­rante. Bon, du coup, je passe une pre­mière au­di­tion, puis une deuxième, une troi­sième, et fi­na­le­ment, je fais par­tie de celles qui ont le droit de par­ti­ci­per à l'épreuve fi­nale : don­ner la ré­plique à Tom Cruise, en vrai. Je ne crois même pas que j'étais par­ti­cu­liè­re­ment ex­ci­tée. Je me di­sais : « Avec Tom Cruise, de toute fa­çon, on va bien ac­cro­cher en­semble, parce qu'il vient du New Jer­sey, comme moi ! » Et quand je me re­trouve face à lui,

je vois qu'il est un peu gê­né : il ne s'at­ten­dait pas à don­ner la ré­plique à une fille de 12 ans plus grande que son âge. Peut-être qu'il s'est dit que je n'al­lais pas dé­cro­cher le rôle à cause de ma taille, donc il s'est mis à me mur­mu­rer : « Serre les jambes, serre les jambes, courbe-toi un peu… »

Et pen­dant le tour­nage, vous avez par­lé du New Jer­sey en­semble ?

Oui, ce­la ar­ri­vait. Même, je crois que ça lui fai­sait plai­sir de re­par­ler de son en­fance, de ses ra­cines. Du coup, pen­dant tout le tour­nage, je me suis sen­tie pro­té­gée, parce qu'il m'a prise sous son aile. Sur le pla­teau, il avait tou­jours un mot sym­pa pour moi. Il fai­sait com­prendre aux autres que je fai­sais par­tie de sa bande. Pas du tout la star in­ac­ces­sible qu'on peut ima­gi­ner. Ça reste un gars du New Jer­sey, donc quel­qu'un qui connaît la classe ou­vrière, les pay­sages avec des usines.

Vous n'y êtes pas res­tée très long­temps, mais votre en­fance dans le New Jer­sey, elle res­sem­blait à quoi ?

Le New Jer­sey, c'est un état d'es­prit très par­ti­cu­lier. Vous avez l'im­pres­sion d'être pré­ser­vé de l'ex­té­rieur, d'ap­par­te­nir à une com­mu­nau­té hu­maine où tout le monde se sa­lue, se rend ser­vice. Les sou­ve­nirs qu'il me reste, ce sont ceux d'un en­droit très calme qui res­semble vrai­ment à la vibe des chan­sons de Bruce Spring­steen. On vi­vait en fa­mille dans une pe­tite mai­son à Point Plea­sant. On avait la vue sur l'East Ri­ver. J'al­lais par­fois à la plage qui bor­dait la mai­son de mes grands-pa­rents pour na­ger. C'était le genre d'en­fance heu­reuse et plu­tôt pro­té­gée. La moi­tié du temps, j'étais plan­tée de­vant la té­lé­vi­sion. Si­non, il y avait les dî­ners du di­manche chez mes grands-pa­rents, les plages… Tout ce­la en mar­chant seule­ment quelques cen­taines de mètres pour pas­ser d'une ac­ti­vi­té à une autre. Ça avait le goût de la mo­no­to­nie, mais une mo­no­to­nie agréable. Quand vous êtes une ga­mine, un en­vi­ron­ne­ment pa­reil, ça vous laisse as­sez de temps pour développer votre ima­gi­na­tion, mais aus­si par­fois de vous re­pré­sen­ter le monde ex­té­rieur comme quelque chose de très sexy et dan­ge­reux.

“Je suis na­vrée de dire ça, mais dans l'es­prit de cer­tains pro­duc­teurs, le rôle fé­mi­nin, c'est uni­que­ment dé­co­ra­tif.”

Le New Jer­sey, c'est aus­si un en­droit où il reste un fort sen­ti­ment d'ap­par­te­nance à la classe ou­vrière. Ça ir­ri­guait votre fa­mille ?

Nous, on était vrai­ment de la classe moyenne. Mon père bos­sait dans les ser­vices mé­di­caux. Ma mère était hô­tesse de l'air. Sur­tout, au mi­lieu, il y avait les ra­cines al­le­mandes de mon père. Il en par­lait sou­vent. Comme mes grands-pa­rents, d'ailleurs. Les va­cances, c'était sou­vent des voyages en Alle-

magne en fa­mille. Ré­cem­ment, on s'est même fait un pe­tit road trip avec mon père avec des ar­rêts à Mu­nich, Cologne, Berlin… J'ai tou­jours ad­mi­ré mon père parce qu'il a eu le cou­rage de quit­ter l'Al­le­magne de l'après Se­conde Guerre mon­diale, quand tout était en re­cons­truc­tion et qu'on ne sa­vait pas ce qui al­lait ad­ve­nir du fu­tur. Il a tra­vaillé comme un dingue pour trou­ver sa place aux États-Unis et au­jourd'hui, je sais qu'il est heu­reux de cette vie. Pour mon père, quand tu tra­vailles beau­coup et que tu t'ap­pliques dans ce que tu fais, tu es au­to­ri­sé à chan­ger d'exis­tence.

Du coup, on ima­gine que quand vous vous ins­tal­lez en fa­mille du cô­té de Los An­geles, ce­la doit re­pré­sen­ter un chan­ge­ment violent. LA, c'est une ville étrange, un en­droit où, si tu ne te fais pas des amis très vite, tu peux som­brer. Je ne crois pas que j'ai ai­mé ça. C'est bruyant, tout le monde marche vite, se crée un per­son­nage pour avoir l'air dans le coup. Il faut pré­tendre connaître telle ou telle star. Ma fa­mille est beau­coup trop tran­quille pour pré­tendre ap­par­te­nir à ce monde d'ap­pa­rences. On a vrai­ment l'es­prit des gens de la Val­ley, ce­lui des ban­lieu­sards un peu ar­ty. Au dé­part, quand on a dé­bar­qué à LA, on vi­vait dans une ap­par­te­ment entre Frank­lin Ave­nue et Hol­ly­wood. Oh mon dieu, comme j'ai dé­tes­té cet en­droit ! Pen­dant les deux pre­mières se­maines, je n'ar­rê­tais pas de de­man­der à ma mère : « Quand est-ce qu'on rentre à la mai­son ? On ne va pas res­ter là, quand même ?» Jus­qu'au jour où j'ai ren­con­tré ma meilleure co­pine à l'école, Mol­ly. À par­tir de là, je ne me suis plus pré­oc­cu­pée de mon en­vi­ron­ne­ment. LA m'est ap­pa­rue plus vi­vable. Mol­ly est tou­jours ma meilleure co­pine. On a tel­le­ment de bons sou­ve­nirs en­semble. C'est elle qui m'a per­mis de me faire ma place à LA. On fai­sait n'im­porte quoi.

C'est- à- dire ?

Oh, rien de grave. Juste des trucs de jeunes filles qui ai­maient le rock'n'roll. Comme Mol­ly était brune et fri­sée et moi blonde, on s'ha­billait comme les Guns N' Roses et on pre­nait la pose de­vant le mi­roir de ma chambre: elle pre­nait le rôle de Slash, le gui­ta­riste, et moi je fai­sais Axl Rose. De­vant les pos­ters de Jeff Bu­ck­ley, notre dieu, on fai­sait du air gui­tar et du play­back sur les mor­ceaux chee­sy des Guns : No­vem­ber Rain, Pa­tience, ce genre de choses… C'est sans doute pen­dant ces an­nées que j'ai com­men­cé à me sen­tir bien dans ma peau. Du temps où vous cour­riez les cas­tings, ils ré­agis­saient com­ment, les ado­les­cents de votre âge, quand vous leur ra­con­tiez : « J'ai tour­né dans un Woo­dy Al­len. Si­non, j'ai don­né la ré­plique à Tom Cruise, Brad Pitt » ? Ce­la de­vait créer des ja­lou­sies. J'ai été très vite cons­ciente d'avoir une vie dif­fé­rente. Donc, par­tant de là, je me suis dit : « Il va fal­loir ap­prendre à être sur tes gardes. Ne ja­mais la ra­me­ner ! » Du coup, je suis de­ve­nue

très ré­ser­vée avec les gens de mon âge. Et puis, au ly­cée, il faut dire que je suis le plus sou­vent res­tée col­lée à ma bande d'amis. Ce sont eux qui m'ont pro­té­gée de l'ex­té­rieur. Pour qu'on ne m'em­merde pas trop, ils me don­naient des ren­dez­vous se­crets à l'heure de la can­tine. Je ne vou­lais ni qu'on me prenne pour la pe­tite sno­bi­narde du ly­cée qui se la joue de­puis qu'elle joue dans cer­tains films, ni qu'on vienne me de­man­der une fa­veur au pré­texte que je connais­sais for­cé­ment des stars. Dans ces an­nées de ly­cée, il y avait une autre jeune co­mé­dienne en classe avec moi. Je ne vais pas dire son nom, ce­la ne sert à rien, mais elle pou­vait vrai­ment se com­por­ter comme une vraie connasse avec les autres. Moi,

“Tom Cruise ne s'at­ten­dait pas à don­ner la ré­plique à une fille de 12 ans plus grande que son âge. Donc il s'est mis à me mur­mu­rer : ‘Serre les jambes, serre les jambes, courbe-toi un peu…'”

j'étais plu­tôt la fille sym­pa, sans his­toire, pro­fil bas. Et c'est ce qui m'a per­mis de tra­ver­ser ces an­nées sans me faire re­mar­quer. Je crois que les gens di­saient : « Oh Dunst, elle est plu­tôt co­ol comme fille. Elle est même su­per nor­male pour une ac­trice ! » Nor­male, c'est à dire que comme beau­coup d'autres, j'étais très forte en an­glais, nulle en maths et plu­tôt in­té­res­sée par le sport avec un sta­tut de pom-pom girl.

D'ac­cord, mais pen­dant cette ado­les­cence, vous avez dû vous dire à un mo­ment que de­ve­nir co­mé­dienne n'était pas la seule voie pos­sible, qu'il al­lait fal­loir aus­si vous trou­ver un plan B. Juste au cas où les choses ne fonc­tion­ne­raient pas comme pré­vu.

La vé­ri­té, c'est que je n'ai ja­mais fonc­tion­né en termes de plan A, B, ou quoi que ce soit… Dans mon es­prit, l'idée même de se lais­ser une porte de sor­tie n'existe pas. C'est une fa­çon de re­non­cer à ses ob­jec­tifs. Vous fon­cez, c'est tout, et ad­vienne que pour­ra. Dans ma fa­mille, ma mère, Inez, m'a tou­jours en­cou­ra­gée dans mon choix de de­ve­nir co­mé­dienne. Elle vi­sion­nait mes ap­pa­ri­tions et les com­men­tait im­mé­dia­te­ment, m'ac­com­pa­gnait à tous mes cas­tings : « Là, Ki­ki ché­rie, tu au­rais pu faire mieux ! » Ma mère est sans doute par­fois ex­ces­sive, mais je lui fais confiance sur tout. Son avis compte. Mon père, lui, s'est cer­tai­ne­ment un peu in­quié­té quand il a com­pris que je vou­lais vrai­ment faire du ci­né­ma et rien d'autre. Il ne l'a ja­mais dit fran­che­ment, mais il y a eu des pe­tites ré­flexions : « Tu es bien cer­taine de ton choix ? Tu ne crois pas que tu de­vrais aus­si t'ins­crire à la fac. Tu peux faire les deux… » Que j'ai tou­jours plu­tôt cher­ché à me rap­pro­cher de per­sonnes que j'es­ti­mais com­pa­tibles avec moi en tant qu'être hu­main. Je ne cherche pas à me faire des amis dans ce mi­lieu, mais je cherche à par­ta­ger des choses. On fait tou­jours de meilleures choses quand on se sent en confiance. Et moi, je pense que ce n'est pas l'his­toire qui te met en confiance, c'est celle ou ce­lui qui va ve­nir te pro­po­ser de t'ins­crire dans cette his­toire. Vous sa­vez, mes vrais ja­lons dans l'his­toire du ci­né­ma, ça a été Annie Hall de Woo­dy Al­len, et évi­dem­ment ces films dans les­quels John Cas­sa­vetes a di­ri­gé sa femme Ge­na Row­lands… Ce qui me plaît là-de­dans, c'est qu'on sent qu'il y a une qua­li­té de rap­ports hu­mains entre ac­teurs, réa­li­sa­teur, tech­ni­ciens, qui dé­passe le cadre du ci­né­ma. Et moi, cette qua­li­té, je la re­cherche. Très sou­vent même. C'est comme ce­la que je suis heu­reuse d'al­ler tra­vailler et de me battre pour un projet.

Vous avez eu en­vie de vous battre quand vous vous êtes re­trou­vée dans Vir­gin Sui­cides. Ça res­sem­blait quand même à un film gé­né­ra­tion­nel : pra­ti­que­ment que des jeunes ac­teurs, et une réa­li­sa­trice, Sofia Cop­po­la, qua­si dé­bu­tante der­rière une ca­mé­ra. Vous avez dit un jour : « Les his­toires, les scé­na­rios, ça in­ter­vient beau­coup moins dans ma dé­ci­sion de tour­ner ou non dans un film que la per­son­na­li­té du réa­li­sa­teur. » Qu'est- ce que ce­la veut dire ?

Avec Sofia, on s'est ren­con­trées au Four Sea­sons Ho­tel de To­ron­to. J'étais en train de tour­ner Dick. Ma mère était pré­sente. Sofia est très ti­mide, mais avec ce qu'elle me di­sait, j'ai com­men­cé à pen­ser : « J'ai­me­rais bien que cette fille de­vienne comme ma grande soeur. Elle m'in­té­resse beau­coup. Elle a une belle gra­vi­té ! » Cu­rieu­se­ment, c'est un des films qui s'est tour­né de la fa­çon la plus har­mo­nieuse et pro­fes­sion­nelle qui soit. Les pla­teaux sont calmes. Vous vous sen­tez dans une am­biance très in­time. Ça res­semble à un bou­doir de filles. Per­sonne ne crie ou ne fait de grands gestes. C'est très zen, les films de Sofia.

Comme c'était son pre­mier film et qu'elle est la fille de qui l'on sait, il y avait peut- être aus­si un peu de pres­sion sur les épaules de Sofia Cop­po­la ?

Pas vrai­ment. On était comme dans une bulle. Tout était tel­le­ment lé­ger sur ce tour­nage. For­cé­ment, au dé­but,

on en­ten­dait dire : « Sofia Cop­po­la est la fille de qui on sait, c'est son pre­mier long mé­trage, donc elle va stres­ser, vou­loir en faire trop ou pas as­sez ! » Fi­na­le­ment, j'ai ra­re­ment vu quel­qu'un qui sa­vait au­tant faire ce mé­tier. Ses ordres étaient tou­jours très clairs, elle veillait au bien-être de cha­cun. Elle ne se lais­sait même pas dé­sta­bi­li­ser par les tech­niques de drague de James Woods. Lui, il avait un sacré bé­guin pour Sofia. C'est pour ça qu'il a ac­cep­té ce film, je crois. Pour es­sayer de conclure un truc avec elle. Enfin, il en don­nait l'im­pres­sion, à sou­rire tou­jours à Sofia de ma­nière béate.

Est- ce que vous avez com­pris très vite que ça avait le po­ten­tiel pour de­ve­nir culte, Vir­gin Sui­cides ?

Pour vous dire la vé­ri­té : pas une se­conde. On ne pense pas à la pos­té­ri­té ou à mar­quer quoi que ce soit quand on est ado. On pense à faire les choses. Bien, de pré­fé­rence. J'avais 16 ans à l'époque, il faut dire. Moi, ce qui m'in­té­res­sait, en 1999, c'étaient des ques­tions plus terre à terre : « Qui va être le beau mec qui va m'in­vi­ter à dan­ser au bal de fin d'an­née ? » Et pour dra­guer les gar­çons qui me plai­saient, je n'ai pas pu me ser­vir de mon rôle dans Vir­gin Sui­cides. Per­sonne dans mon ly­cée n'en avait en­ten­du par­ler. Si j'avais dit à quel­qu'un « Hey ! Tu sais, j'ai tour­né dans un su­per film sur l'ado­les­cence » , il au­rait été pos­sible qu'on me ré­ponde : « Ah, mais un vrai film sur l'ado­les­cence, Ki­ki, c'est Ame­ri­can Pie !» J'étais tel­le­ment in­no­cente. Et je crois que c'est quand même à par­tir de Vir­gin Sui­cides que j'ai réa­li­sé qu'il était temps de ren­trer dans l'âge adulte.

Quand vous dites que vous étiez in­no­cente, c'est jus­qu'à quel point ?

Au point de ne même pas com­prendre ce qu'il y avait de sexuel dans ce film. Pen­dant le tour­nage, ce que je trou­vais le plus dé­gueu­lasse, c'étaient ces scènes sur le ter­rain de foot­ball du ly­cée où on s'em­brasse avec Josh Hart­nett. Si j'avais pu les évi­ter, je l'au­rais fait sans pro­blème. Je ti­rais la tronche. Sofia voyait bien que j'étais mal à l'aise, pas dans mon as­siette. On a dû re­faire plu­sieurs prises. Et puis, pour par­ler d'in­no­cence, je me sou­viens aus­si de ce mo­ment qui m'a beau­coup cho­quée. On était in­vi­tés à une fête pri­vée à Los An­geles, or­ga­ni­sée pour la sor­tie de Vir­gin Sui­cides. La pe­tite fête de­vient une grosse par­ty et à un mo­ment, je vois un ac­teur as­sez connu qui se met à me re­gar­der. Il me lance des oeillades de vieux lu­brique. Puis, un deuxième ac­teur tout aus­si connu se met à me dra­guer. Lour­de­ment. Tous les deux me pro­posent un verre, se mettent à tour de rôle à me faire du rentre de­dans et moi, je suis to­ta­le­ment cho­quée. Je me mets à les trai­ter de tous les noms : « Vieux per­vers ! Fou­tez moi la paix ! » Ça a failli pro­vo­quer un pe­tit scan­dale. Mais, comme je le di­sais, j'étais vrai­ment une pe­tite fille bien éle­vée et ab­so­lu­ment pas sexuée. Je pas­sais sur­tout du temps avec mes co­pines, ma mère. On a l'im­pres­sion que comme je suis ac­trice de­puis long­temps, j'ai été ma­ture très vite, mais c'est tout sauf vrai. Mon in­dé­pen­dance, je l'ai prise très en re­tard. J'ai mis du temps à com­prendre la réa­li­té : à par­tir de 16 ans, les re­la­tions ont ten­dance à chan­ger de nature entre les gens.

“Lars von Trier res­semble à un rustre, mal éle­vé, avec un hu­mour vrai­ment étrange, mais au bout de quelques minutes, il se met à res­sem­bler à un gros nou­nours sen­sible.”

Est- ce qu'il vous ar­rive de vous de­man­der pour­quoi ça a marché entre vous et Lars von Trier dans Me­lan­cho­lia, alors qu'il a la ré­pu­ta­tion de se foutre mal avec beau­coup de co­mé­diens qu'il di­rige ?

Il n'est pas si mé­chant que ça, Lars, si ? Il s'est mal en­ten­du avec Björk, mais je ne connais pas les autres his­toires dont vous me par­lez. Je ne dé­fends pas Lars quand il ba­lance des âne­ries sur les na­zis, comme à Cannes. Il s'en est sin­cè­re­ment ex­cu­sé au­près de toute l'équipe du film. On au­rait

cru en­tendre les ex­cuses d'un pe­tit en­fant. Par contre, je le défendrai tou­jours ar­tis­ti­que­ment. À mon sens, c'est un gé­nie. Et puis, quand je l'ai ren­con­tré pour la pre­mière fois, il m'a tou­ché. Il res­semble à un rustre, mal éle­vé, avec un hu­mour vrai­ment étrange, mais au bout de quelques minutes pas­sées avec lui, il se met à res­sem­bler à un gros nou­nours sen­sible. Vous avez en­vie de le pro­té­ger contre tout ce que le monde peut dire de violent sur lui, tout ce qu'In­ter­net peut en­voyer comme ju­ge­ments pé­remp­toires sur ses films, mais aus­si sur l'homme der­rière.

Quand il s'est lan­cé dans Me­lan­cho­lia, il a dit qu'il al­lait fil­mer la dé­pres­sion. Sur le pa­pier, ça peut faire un peu peur ce genre de rôles ?

Le per­son­nage que je joue, c'est Lars von Trier. Lui et sa dé­pres­sion, comme il me l'a lon­gue­ment ex­po­sé quand on s'est ren­con­trés chez lui, à Co­pen­hague. C'est Paul Tho­mas An­der­son qui lui avait re­com­man­dé de me ren­con­trer. Au dé­part, von Trier vou­lait don­ner ce rôle à Pe­né­lope Cruz. Et fi­na­le­ment, les choses n'ont pas pu se faire. Donc, on se met à se par­ler, d'abord par Skype, avec Lars, puis il me pro­pose un ren­dez-vous au Da­ne­mark, pour voir si ça colle. Et quand je sonne à sa porte, il m'ac­cueille cha­leu­reu­se­ment. Un type très en­joué, liant. Là, il s'as­soit, me dit qu'il va me ra­con­ter de quoi parle Me­lan­cho­lia, et il se met à m'énu­mé­rer dans le dé­tail tous ses épi­sodes dé­pres­sifs, ses pre­miers san­glots, quand ils in­ter­viennent, tout. Avec des dé­tails très per­son­nels en plus. Ça m'a lais­sée dans un état très étrange, mais ça m'a émue. Lars ne met pas de bar­rières entre lui et les gens. C'est un écor­ché vif. Ça et le fait qu'il se re­pré­sente tou­jours dans ses films par un per­son­nage fé­mi­nin, ce­la a du sens. On peut dire ce qu'on veut sur lui, mais c'est quand même le der­nier réa­li­sa­teur, avec Al­modó­var et Sofia Cop­po­la, à écrire pour les femmes. Dans le mi­lieu du ci­né­ma, on de­vrait quand même lui ac­cor­der le cré­dit d'être l'un des seuls à faire des films fé­mi­nistes.

Vous dites sou­vent que vous avez une éthique de tra­vail. Est- ce que vous pou­vez la ré­su­mer ?

L'éthique, c'est le plus im­por­tant dans ce mé­tier. Si on veut du­rer au-de­là de ce mo­ment où on est la pe­tite sen­sa­tion du mo­ment, il n'y a que ça. Ce­la passe par plein de pe­tits dé­tails sur les­quels il faut être ir­ré­pro­chable : ar­ri­ver à l'heure à vos ren­dez-vous, faire bonne im­pres­sion, ne ja­mais se plaindre, se tour­ner les pouces pen­dant l'heure du dé­jeu­ner… ( Elle s'em­balle) Je crois qu'il n'y a pas grand-chose que je dé­teste plus que ces ac­teurs qui se croient au-des­sus des règles du col­lec­tif : ceux qui res­tent des heures à rou­piller dans leur ca­ra­vane ou se dé­foncent à la pre­mière oc­ca­sion. Ceux qui se com­portent comme des di­vas pour un oui, pour un non, parlent mal aux tech­ni­ciens, exigent toutes sortes de conne­ries. Ceux qui viennent la ra­me­ner au­près du réa­li­sa­teur : « Alors moi, si je peux me per­mettre, je pense qu'il fau­drait plu­tôt que la scène res­semble à ça, plu­tôt qu'à ça ! » Quand je suis confron­tée à des per­sonnes comme ça, j'ai en­vie de hur­ler : « Mais vas-y ! Ar­rête de ra­len­tir toute une équipe ! Plus tu es concen­tré sur ce bou­lot pour le­quel on te paye, moins tu fais perdre de temps ! » Le pro­blème, c'est qu'il y a des films qui ne sont pas aus­si bons qu'ils au­raient pu l'être, juste à cause d'un ou deux in­cons­cients qui se sont crus au-des­sus du col­lec­tif.

C'est comme ça que vous du­rez dans ce mé­tier ? En mar­chant tou­jours dans les clous ?

En ap­pre­nant à dire non à toutes sortes de pro­po­si­tions, sur­tout. C'est le mot que je sais le plus pro­non­cer : « Non. » J'ai une nature de gen­tille fille. Et par­fois, à cause de cette nature, j'ai ou­blié de pen­ser à mon bien-être. Par­fois, j'ai ou­blié de prendre des va­cances. Jus­qu'à ce que je réa­lise, fi­na­le­ment, il n'y a pas si long­temps que ce­la, que c'est un drôle de mé­tier, une drôle d'in­dus­trie que le ci­né­ma. Ça te pompe ton éner­gie. Constam­ment. Et entre vous et cette drôle d'in­dus­trie, il faut sa­voir pla­cer des bar­rières de pro­tec­tion, si­non on n'y ar­rive pas. On peut som­brer.

Pro­pos re­cueillis par JVC

“Pen­dant le tour­nage de Vir­gin sui­cides', ce que je trou­vais le plus dé­gueu­lasse, c'étaient ces scènes sur le ter­rain de foot­ball du ly­cée où on s'em­brasse avec Josh Hart­nett.”

Une fausse blonde se cache sur cette photo

Avec sa co­pine Liz­zy Ca­plan à gauche et Is­la Fi­sher à droite dans Ba­che­lo­rette

Avec son frère

"Cou­cou, tu veux voir ma b...ouche ?"

Avec ses pa­rents, son pe­tit frère et son grand-père

En­tre­tien avec un vam­pire avec Tom Cruise

Sur le tour­nage de Marie-An­toi­nette avec Sofia Cop­po­la

Kirs­ten Dunst dans Eter­nal Sun­shine

Lars Von Trier : "Et donc, là, tu vois, c'est le plus beau jour de ta vie ! Ouais."

Vir­gin sui­cides avec Josh Hart­nett

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.