Ce­me­te­ry of Splen­dour

Un film de Api­chat­pong Wee­ra­se­tha­kul, avec Jen­ji­ra Pong­pas, Ja­rin­pat­tra Ruen­gram, Ban­lop Lom­noi. En salle le 2 sep­tembre.

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

Votre Thaï pré­fé­ré est de retour, avec un film éton­nam­ment dis­cret et lé­ger. Sur­tout qu'il s'agit de son pre­mier long mé­trage de fic­tion de­puis la Palme d'or d'Oncle Boon­mee. Sous ses airs de pe­tit trip oni­rique, Ce­me­te­ry of Splen­dour est aus­si « une grande séance de mé­di­ta­tion et de rêve » . Alors qu'il était l'un des ci­néastes asia­tiques les plus dé­sta­bi­li­sants qui soient, la Palme d'or at­tri­buée (non sans po­lé­mique) à son Oncle Boon­mee a eu un ef­fet ras­su­rant sur l'ac­cueil du ci­né­ma d'Api­chat­pong Wee­ra­se­tha­kul. Avant Boon­mee, al­ler voir un film d'Api­chat­pong était une ac­ti­vi­té en­tou­rée de toute sorte de soup­çons : ci­né­ma pour in­tel­los, truc de snobs, éli­tisme fes­ti­va­lier… Des pré­ju­gés tous azi­muts. Une ré­ponse au be­soin plus ou moins conscient de trou­ver en per­ma­nence de nou­veaux au­teurs, tou­jours plus ra­di­caux, tou­jours plus rares, tou­jours plus énig­ma­tiques. Mais le ju­ry pré­si­dé par Tim Bur­ton a per­mis de ba­layer d'un re­vers de Palme d'or toutes ces dis­cus­sions sté­riles. Au­jourd'hui, on peut al­ler voir un film d'Api tran­quille : les adeptes du ci­né­ma du Thaï à lu­nettes ne se font plus at­ta­quer et ses dé­trac­teurs ont moins peur d'y al­ler, en se di­sant qu'il doit for­ce­ment y avoir quelque chose à en ti­rer. C'est pré­ci­sé­ment dans cet état d'es­prit qu'il faut en­trer dans Ce­me­te­ry of Splen­dour : en étant prêt à cueillir quelque chose et ac­cep­ter cette in­vi­ta­tion ori­gi­nale vers le fan­tas­tique.

Les sol­dats du bois dor­mant

Si dans Boon­mee, ce fan­tas­tique te­nait à la ré­sur­gence des vies an­té­rieures dans le pré­sent des per­son­nages, sous forme d'ap­pa­ri­tions ou de fla­sh­backs fan­tasques, ce nou­veau film baigne dans l'uni­vers du rêve. Le dé­cor prin­ci­pal du film est une école trans­for­mée en hô­pi­tal pour des sol­dats frap­pés par une étrange ma­la­die, proche de la nar­co­lep­sie, qui les plonge dans de très longues pé­riodes de som­no­lence pro­fonde. Une dame d'un cer­tain âge, in­ter­pré­tée par Jen­ji­ra Pong­pas (cette ac­trice qui boite et qui est de­ve­nue une es­pèce de muse dans le ci­né­ma de Wee­ra­se­tha­kul), vient s'oc­cu­per bé­né­vo­le­ment des ma­lades. Elle s'at­tache à l'un de ces sol­dats du bois dor­mant (Ban­lop Lom­noi, dé­jà sol­dat dans Tro­pi­cal Ma­la­dy). Très vite, comme pour com­plé­ter la struc­ture en triangle si chère au ci­néaste, dé­barque une deuxième fille, plus jeune. Il s'avère qu'elle pos­sède des fa­cul­tés de mé­dium : elle peut voir ce dont rêvent les sol­dats. Et de ce triangle se dé­gage toute la charge éro­tique et fan­tas­tique du film. À pro­pos de cette pré­sence mi­li­taire as­sou­pie, Wee­ra­se­tha­kul dé­ve­loppe : « Le plus gros bud­get de l'État va à l'ar­mée alors que nous ne sommes en guerre avec per­sonne. Il y a un grand be­soin de re­struc­tu­rer ce­la. Donc, j'ai gran­di avec cette pré­sence des sol­dats, comme un sym­bole du pou­voir, mais en réa­li­té pour moi c'est

aus­si un sym­bole sexuel, avec cet uni­forme as­so­cié à la force. J'ai une re­la­tion très forte avec ces hommes en vert. Et je les uti­lise dans mes films comme un pou­voir en­som­meillé. » Ce pou­voir des sol­dats est contre ba­lan­cé par ce­lui de la mé­dium : avec elle, si Jen­ji­ra ouvre bien ses yeux, elle pour­ra voir les rêves des sol­dats. Le film dé­rive alors vers une suite de sé­quences où Wee­ra­se­tha­kul fait son Coc­teau : on se ba­lade avec les per­son­nages dans un jar­din et ils dé­crivent, comme un jeu d'en­fants, les murs d'un énorme pa­lais an­cien en dé­si­gnant un arbre. L'une pointe un ob­jet ano­din et l'autre y voit le pré­cieux tis­su des ha­bits d'une prin­cesse. Le pou­voir des­truc­teur de l'ar­mée est an­ni­hi­lé par le som­meil, cé­dant aux puis­sances créa­tives, lu­diques et ré­pa­ra­trices des rêves. Ces rêves éveillés donnent éga­le­ment corps à un pas­sé aus­si abî­mé que la jambe de l'ac­trice, l'hô­pi­tal étant si­tué sur les lieux de l'an­cien royaume qui nous est dé­crit. Api­chat­pong pré­cise : « Pour moi, le corps est ma­gique, j'en ai presque peur. Il fait par­tie de ces choses qui vous en­voûtent, comme la lu­mière, le vent… Tout ce­la est ma­gique, au quo­ti­dien. C'est aus­si pour cette rai­son que lorsque je filme des rêves, je n'ai pas be­soin d'en faire des tonnes : il est sim­ple­ment ques­tion de cadre, d'am­biance, de la nature qui s'y dé­ploie. »

Eyes Wide Shut

En dé­tour­nant la culture de son pays, « très in­fluen­cée par l'hin­douisme et l'ani­misme et où on croit à l'in­vi­sible » , pour l'ame­ner dou­ce­ment sur le ter­rain du dis­cours his­to­rique, Api­chat­pong s'ap­pro­prie toute la force po­li­tique du ci­né­ma fan­tas­tique. Gar­der les yeux bien ou­verts, même pour vi­sua­li­ser les rêves, est une pos­ture qua­si ré­vo­lu­tion­naire. Non seule­ment les per­son­nages at­teignent une sorte de clair­voyance, mais sur­tout parce qu'une telle in­jonc­tion pousse les spec­ta­teurs à une at­ten­tion per­ma­nente. Le ca­drage, as­su­ré par Die­go García, chef opé­ra­teur ha­bi­tuel de Carlos Rey­ga­das, pro­pose une suite de ta­bleaux dans les­quels on peut tou­jours re­pé­rer des sur­prises. Et de la même fa­çon que les per­son­nages voient des pa­lais là où il n'y a qu'un jar­din, on dé­couvre des ob­jets et autres dé­tails épa­tants dans les plans les plus ano­dins : un che­val de bois per­du dans un parc à thème au mi­lieu de ré­pliques de di­no­saures, d'étranges ma­nèges en guise de mou­lins dans une ri­vière, des sacs en plas­tique qui pro­tègent des fleurs dans une fo­rêt… On dé­am­bule au rythme du ci­néaste. Un rythme qu'il com­pose de ma­nière tou­jours lu­dique : jouant avec les va­ria­tions de lu­mière des tuyaux qui éclairent la pièce où dorment les sol­dats, ou in­tro­dui­sant l'image de syn­thèse d'une créa­ture uni­cel­lu­laire sur une sur­face qui pour­rait être le ciel ou le ciel re­flé­té dans l'eau… Ce genre d'am­bi­va­lence se re­trouve par­tout dans le film, se ma­ni­fes­tant aus­si dans des dia­logues truf­fés d'ex­pres­sions co­casses (« ce fruit est en­core plus dé­li­cieux que le nec­tar de la ten­ta­tion », ou « cette pom­made a l'odeur de ce fluide qu'on ap­pelle le “foutre” ») . Ce­me­te­ry of Splen­dour est peut-être son film le plus mo­deste et le plus lé­ger, le plus drôle et le plus amu­sant. Mais il ne faut pas s'y trom­per : en gar­dant les yeux grands ou­verts, Api­chat­pong n'est pas si loin du Car­pen­ter d'Invasion Los An­geles, où le hé­ros, en en­fi­lant ses lu­nettes de soleil, dis­cerne des extraterrestres qui veulent do­mi­ner l'es­pèce hu­maine, et réa­lise que les pan­neaux pu­bli­ci­taires sont en réa­li­té des mes­sages de sou­mis­sion. Au­tre­ment dit, Wee­ra­se­tha­kul, comme Car­pen­ter, nous rap­pelle que le re­gard est l'ou­til le plus ré­vo­lu­tion­naire dont on dis­pose. Et avec ses jeux vi­suels, hyp­no­tiques et mo­destes en ap­pa­rence, il ac­com­plit ce que tout le fan­tas­tique low cost fai­sait à sa ma­nière dans l'âge d'or de la série Z : s'ap­pro­prier la force de pro­duc­tion du ci­né­ma pour en­voyer un mes­sage sub­ver­sif. Il suf­fit de gar­der l'es­prit ou­vert pour l'en­tendre. Fer­nan­do Gan­zo. Pro­pos re­cueillis par Sa­bri­na Boua­rour et Axel Ca­dieux, au fes­ti­val de Cannes.

“Pour moi, le corps est ma­gique, j'en ai presque peur” Api­chat­pong Wee­ra­se­tha­kul

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.