Les Se­crets des autres

Un film de Patrick Wang, avec Wen­dy Mo­niz, Tre­vor St John, Oo­na Lau­rence. Ac­tuel­le­ment en salle.

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

Dif­fi­cile de cer­ner ce qui fait la force du ci­né­ma de Patrick Wang, nou­veau pro­dige im­pres­sion­niste du ci­né­ma in­dé US. Il n'est pas beau­coup plus évident de cer­ner l'homme dis­cret qui se cache der­rière In the fa­mi­ly et dé­sor­mais ce très beau Les Se­crets des autres. Mais ça vaut la peine d'es­sayer. « Si au­jourd'hui je de­vais le pré­sen­ter, je di­rais qu'il est té­mé­raire, confiant, to­ta­le­ment unique, jouis­seur, sans com­plexe. » Tre­vor St John a une fa­çon, di­sons, hu­mide de s'en­thou­sias­mer au su­jet de Patrick Wang, l'homme qui vient de lui of­frir ce qui pour­rait res­ter les deux plus beaux rôles de sa car­rière : dans In the Fa­mi­ly (2011, sor­ti en France en 2014) d'abord, puis dans Les Se­crets des autres, l'his­toire d'une fa­mille qui perd un nou­veau-né et cherche à se re­cons­truire, au­tant que faire se peut. Ce genre d'il­lu­mi­na­tion à la li­mite du phé­no­mène d'ado­ra­tion n'est pas iso­lé. « Il sait très pré­ci­sé­ment ce qu'il veut, c'est la tête pen­sante de A à Z » , confie El­wal­do Bap­tiste, son mon­teur sur les deux films. « Du script au ré­sul­tat fi­nal tout est mil­li­mé­tré, et du coup ses tour­nages sont gé­né­ra­le­ment tran­quilles. » Matt Miller, un des pro­duc­teurs du Se­cret des autres, pousse l'adu­la­tion en­core plus loin, en jouant la carte du name-drop­ping : « J'ai tour­né avec Gus Van Sant, Clint East­wood, pas mal de ci­néastes… Avec les autres, chaque étape est une fin en soi, des ré­pliques peuvent chan­ger au tour­nage, des scènes peuvent être cou­pées au mon­tage… Avec Patrick, c'est ri­gou­reu­se­ment im­pos­sible, il a le film en tête dès le dé­part. On a es­sayé de lui faire cou­per In the Fa­mi­ly, qui fait 2 h 50. On n'a pas réus­si, et il a eu rai­son. »

MIT ET NOIR ET BLANC

Dif­fi­cile de sa­voir si Patrick Wang est une sorte de nou­veau Gus Van Sant, ou sim­ple­ment un shot de zen at­ti­tude ti­ré à bout por­tant dans une pro­duc­tion in­dé­pen­dante amé­ri­caine de plus en plus oc­cu­pée à du­pli­quer des formules qui fonc­tionnent pour les fes­ti­vals de Sundance ou de Tel­lu­ride. Ce qui est cer­tain, c'est que le Wang en ques­tion ne res­semble pas exac­te­ment à l'image co­ol et fré­né­tique que l'on peut se faire d'un jeune réa­li­sa­teur amé­ri­cain. Avec sa dé­gaine de pre­mier de la classe, ce débit de pa­role co­ton­neux et ces ori­gines taï­wa­naises, le ci­néaste agit da­van­tage comme un gou­rou sur ses dis­ciples. En­suite il y a le lieu de ré­si­dence : un pe­tit ap­par- te­ment dis­cret dans le Mid­town New York. Mais com­ment de­vient-on Patrick Wang ? Sans doute en res­tant en re­trait dans un pre­mier temps. Ses pre­mières armes, l'homme les a faites entre une ado­les­cence texane dans une fa­mille d'im­mi­grés taï­wa­nais, puis en in­té­grant le cur­sus du pres­ti­gieux Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy à Bos­ton. Fraî­che­ment di­plô­mé, il ob­tient un bou­lot à Wall Street en tant qu'éco­no­miste. Avant de se consa­crer, presque ex­clu­si­ve­ment, au théâtre. Quand on l'in­ter­roge sur ce par­cours, le réa­li­sa­teur y voit ce qui res­semble, si ce n'est à une vraie sin­gu­la­ri­té sur ses contem­po­rains, au moins à une au­baine : « Je m'es­time très chan­ceux de ne pas avoir été ci­né­phile plus tôt, de ne pas avoir fait d'école de ci­né­ma. Ce­la me per­met d'être un peu plus libre dans ma ma­nière d'en­vi­sa­ger mon mé­tier, car je suis com­plè­te­ment au­to­di­dacte, je n'ai ja­mais bai­gné dans ce monde. » De ses an­nées de théâtre, Patrick Wang a conser­vé cette sen­si­bi­li­té dans l'écri­ture de ses per­son­nages et y a même ad­joint des trou­vailles de mise en scène, par­fois ef­fa­rantes, par­fois émou­vantes. Dans Les

“On a es­sayé de lui faire cou­per In the Fa­mi­ly, qui fait 2h50. On n'a pas réus­si et il a eu rai­son.” Matt Miller, pro­duc­teur de Patrick Wang

Se­cret des autres, ce­la prend la forme de l'in­tru­sion sou­daine d'une pro­jec­tion men­tale d'un per­son­nage dans un en­vi­ron­ne­ment réa­liste, ou la su­per­po­si­tion de plans dans un même cadre. Ain­si va l'évo­lu­tion de Patrick Wang : si In the Fa­mi­ly était for­mel­le­ment froid, presque cli­nique, Les Se­crets des autres baigne dans cette lu­mière à la fois chaude et in­quié­tante, proche du fan­tas­tique. Wang : « Comme c'est très vi­suel, on dit que c'est ci­né­ma­to­gra­phique, mais à mes yeux ce que je filme se­ra tou­jours in­trin­sè­que­ment théâ­tral. » Vrai. Et le rap­port qu'en­tre­tient Patrick Wang avec le spec- ta­teur est dé­ter­mi­nant dans son tra­vail. S'il re­fuse de cou­per In the Fa­mi­ly, c'est parce qu'il croit en la ca­pa­ci­té d'écoute du pu­blic. S'il se per­met des ex­pé­ri­men­ta­tions vi­suelles au sein du drame fa­mi­lial Les Se­crets des autres, c'est qu'il se sent ca­pable de s'af­fran­chir des codes d'un genre. Matt Miller, son pro­duc­teur : « Il fait énor­mé­ment confiance au pu­blic, il veut que les spec­ta­teurs co­lo­rient le film avec leurs propres émo­tions, comblent les trous, soient ac­tifs. C'est une marque de confiance dont peu de ci­néastes sont ca­pables, loin de toute forme de condes­cen­dance. » « Rien n'est noir ou blanc, pré­fère avan­cer le ci­néaste dans un mur­mure. De toute fa­çon, je dé­teste ca­ta­lo­guer les gens. » Tous pro­pos re­cueillis par AC

Patrick Wang

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