The Look of Si­lence

Un do­cu­men­taire de Jo­shua Op­pen­hei­mer. En salle le 23 sep­tembre 2015.

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

In­dis­pen­sable bi­nôme de The Act of Killing, le nou­veau re­gard de Jo­shua Op­pen­hei­mer sur le dou­lou­reux pas­sé de l'In­do­né­sie se fond dans ce­lui de son pro­ta­go­niste prin­ci­pal, simple ci­toyen en quête de ré­ponses face au ré­vi­sion­nisme gé­né­ra­li­sé.

Rem­bal­lez vos Saw, vos Hos­tel, vos In­si­dious. En 2013, le meilleur film d'hor­reur de l'an­née se nom­mait The Act of Killing. Le do­cu­men­taire de Jo­shua Op­pen­hei­mer sui­vait d'an­ciens bour­reaux du gé­no­cide indonésien de 1965, par­ta­geait leurs mé­moires tout sauf re­pen­tantes, al­lait jus­qu'à re­cons­ti­tuer, avec leur gra­cieux concours, les atro­ci­tés com­mises au nom du pou­voir po­li­tique et de sa chasse aux « com­mu­nistes ». Rares sont les ci­néastes à avoir tou­ché cette au­ra de dé­cré­pi­tude mo­rale sans perdre pied, sans que le projet ne leur échappe ou ne les en­glou­tisse. Si le film est co­pro­duit par Wer­ner Herzog et Er­rol Mor­ris, la com­pa­rai­son la plus évi­dente s'opère avec le Gé­né­ral Idi Amin Da­da : Au­to­por­trait de Bar­bet Schroe­der, en par­ti­cu­lier sa ter­ri­fiante sé­quence de ba­lade en barque avec le dic­ta­teur ou­gan­dais. À la fois parce que ques­tion malaise, The Act of Killing agit comme une pro­lon­ga­tion sur plus de deux heures de cette fa­meuse scène, et parce que Jo­shua Op­pen­hei­mer par­tage avec Schroe­der son sens du cadre si­gnifiant, sa science du mon­tage et sur­tout son ap­proche du su­jet à bonne dis­tance. Le réa­li­sa­teur est un nar­ra­teur, ja­mais un per­son­nage. Il ne sur­joue pas sa stu­pé­fac­tion de­vant des faits qu'il connaît dé­jà, n'in­ter­vient que pour re­mettre l'His­toire sur les rails. Il sait que ce qu'il ra­conte n'a pas be­soin d'être dra­ma­ti­sé au­tre­ment que par ses su­jets eux-mêmes. Ma­ni­pu­la­teur ? Oui, évi­dem­ment, puis­qu'en fil­mant des re­créa­tions de ces évé­ne­ments, Op­pen­hei­mer ex­pose la mise en scène comme ou­til de ré­écri­ture de la pro­pa­gande. La beau­té des plans, le trai­te­ment des per­son­nages, la pré­ci­sion chi­rur­gi­cale du mon­tage, tout de­vient fa­ta­le­ment sus­pect. Com­plai­sant ? Non, tant l'ef­fet d'ac­cu­mu­la­tion est au coeur du projet, de sa ré­ponse rhé­to­rique au pro­blème po­sé par le trai­te­ment de l'hor­reur. Le film écrase sous le poids de ses atroces ré­cits en­tre­mê­lés, ra­con­tés avec al­lant par des tor­tion­naires dé­bon­naires. L'en­vie d'y re­ve­nir sonne comme du pur ma­so­chisme de spec­ta­teur, et pour­tant, ce se­cond vo- let, dans son ad­mi­rable bas­cule de point de vue, in­fuse ce qu'il faut d'hu­ma­ni­té en quête de di­gni­té pour don­ner du sens au chaos.

« HEL­LO DARK­NESS MY OLD FRIEND… »

The Act of Killing re­dé­fi­nis­sait la place du réa­li­sa­teur, The Look of Si­lence s'oc­cupe de celle du spec­ta­teur. Le fa­meux re­gard si­len­cieux du titre, c'est ce­lui d'Adi, op­to­mé­triste indonésien d'une qua­ran­taine d'an­nées. Son grand frère a pé­ri dans les mas­sacres. Ses pa­rents gra­ba­taires pré­fèrent re­fou­ler tout sou­ve­nir, l'école en­seigne à son fils la ver­sion of­fi­cielle ; l'His­toire est tou­jours écrite par les vain­queurs, l'autre camp n'a d'autre choix que de re­joindre la co­horte des contributeurs « ano­ny­mous » , dont le gé­né­rique de fin de The Look of Si­lence est rem­pli. Dès la pre­mière mi­nute, le re­gard d'Adi scrute un écran hors-champ. La voix en off, puis le con­tre­champ, nous dé­voilent des rushs d'in­ter­views fil­mées par Jo­shua Op­pen­hei­mer, où un an­cien bour­reau s'épanche li­bre­ment sur son rôle dans les mas­sacres. Le pro­cé­dé se ré­pè­te­ra tout au long du film. Au fil de ses mul­tiples ren­contres, de l'ex­po­si­tion de son in­ti­mi­té fa­mi­liale, le re­gard d'Adi face à ces images et ces pa­roles in­dignes se­ra de plus en plus dur à sou­te­nir. Par em­pa­thie, évi­dem­ment, mais sur­tout pour son ren­voi sans ap­pel à la pas­si­vi­té du spec­ta­teur, d'une pe­ti­tesse in­fi­nie face aux tor­rents d'émo­tions qu'Adi contient avec pu­deur. Ce film est avant tout le sien, l'écho de sa voix re­ve­nant sans cesse à la charge mal­gré les me­naces. Le réa­li­sa­teur ne peut que s'ef­fa­cer du mieux pos­sible, tendre vers la plus grande so­brié­té pos­sible. Tout n'est qu'af­faire de prise de res­pon­sa­bi­li­tés : Jo­shua Op­pen­hei­mer doit as­su­mer jus­qu'au bout l'in­fluence du do­cu­men­ta­riste sur son en­vi­ron­ne­ment, cap­ter son im­pact, res­pec­ter la pa­role don­née. Le spec­ta­teur, quant à lui, doit dé­pas­ser le stade de la si­dé­ra­tion face à l'in­di­cible, pour se his­ser à la hau­teur du par­cours bou­le­ver­sant qui lui est mon­tré. De toutes les pro­vo­ca­tions im­pu­tées aux deux films, cette der­nière est de loin la plus puis­sante. Fran­çois Cau.

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