Alo­ha

De Ca­me­ron Crowe, avec Em­ma Stone, Brad­ley Coo­per, Ra­chel McA­dams, Bill Mur­ray, Alec Bald­win, Dan­ny McB­ride.

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

La sor­tie en France du film de Ca­me­ron Crowe, Alo­ha ( Welcome Back en « fran­çais » ) , a été an­nu­lée par la Fox suite à de mau­vais ré­sul­tats au box- of­fice amé­ri­cain, et une po­lé­mique stu­pide sur le cas­ting d'Em­ma Stone pour in­car­ner une Ha­waïenne à 25 %. Ou­bliez tout ça : c'est une mer­veille. Une tri­po­tée de films ins­pi­rés des emo­jis, des bon­bons PEZ, de Bar­bie. Dix-huit pro­duc­tions Mar­vel par an. Un block­bus­ter, Pixels, qui re­prend un très beau court mé­trage fran­çais de 2010 pour le dé­na­tu­rer de A à Z. Des re­makes de Ju­man­ji, Stuart Lit­tle, et même de Jack Bur­ton dans les griffes du man­da­rin, pro­duit par The Rock. Sans ou­blier ceux, dé­jà ou­bliés, de Ro­bo­Cop ou To­tal Re­call. Pour au­tant, il n'est pas ques­tion de jouer les Cas­sandre ou les No­stra­da­mus. Après tout, chaque époque a son lot de for­ma­tage et d'inertie in­tel­lec­tuelle, ce­la fait par­tie du jeu et n'a ja­mais em­pê­ché les ma­ve­ricks, les francs-ti­reurs, les ci­néastes en co­lère, de sor­tir du lot pour pro­po­ser une al­ter­na­tive. Au contraire : l'in­dus­trie do­mi­nante a tou­jours eu son en­vers contes­ta­taire, le tout s'ali­men­tant se­lon un prin­cipe d'ac­tion-ré­ac­tion bien connu, très ex­ci­tant, sti­mu­lant et fi­na­le­ment as­sez confor­table. Le flop d'Alo­ha outre-At­lan­tique, sui­vi de l'an­nu­la­tion de sa sor­tie en France par la Fox, fait en re­vanche beau­coup moins sou­rire. Et in­quiète. Ca­me­ron Crowe n'est pas un type à la Car­pen­ter, à la Pe­ckin­pah, qui sort les armes pour hur­ler sa vi­sion du monde et de ses contem­po­rains. Ce n'est pas un ci­néaste iden­ti­fié comme re­ven­di­ca­tif, al­lant à l'en­contre du sys­tème. Ce que des­sine Crowe, c'est une troi­sième voie, peut-être la plus dif­fi­cile d'ac­cès : un che­min pé­rilleux et es­car­pé, qu'il faut em­prun­ter sans cy­nisme, sans craindre la can­deur, la naï­ve­té, le plus grand ro­man­tisme mis à nu ; un che­min qui mène à la ré­sur­rec­tion d'une femme et mère de fa­mille en une coupe (l'in­croyable Nou­veau dé­part), à la fin de l'ado­les­cence par l'en­tre­mise d'un voyage ini­tia­tique ( Presque cé­lèbre), au cou­ron­ne­ment de l'amour via la play­list d'un road mo­vie ( Ren­contres à Eli­za­be­th­town).

« TELL ME YOU DON'T BE­LIEVE IN THE SKY… »

Alo­ha est donc le der­nier de ces bi­joux. L'his­toire d'un an­cien sol­dat (Brad­ley Coo­per) de retour à Ha­waï, qui re­trouve son idylle de jeu­nesse – ma­riée à un autre – et qui tombe par ailleurs amou­reux d'une mi­li­taire (Em­ma Stone). Der­rière ce qua­tuor se joue l'his­toire d'une en­tre­prise, al­liée à l'ar­mée, qui veut trom­per les au­toch­tones en ins­tal­lant des sa­tel­lites de com­mu­ni­ca­tion qui me­nacent le ciel ha­waïen. On pour­rait croire à un MacGuf­fin à la Hit­ch­cock, un pré­texte qui sert de base au dé­ve­lop­pe­ment des per­son­nages. C'est vrai, mais pas en­tiè­re­ment. Car le sym­bole est fort : les per­son­nages, en tom­bant amou­reux, s'unissent contre la firme et, lit­té­ra­le­ment, sauvent le ciel. Les étoiles ha­waïennes, certes, mais aus­si et sur­tout une per­cep­tion du monde : ma­gique, mys­té­rieuse, avec une in­fi­ni­té de pos­sibles et de poé­sie. « Tell me you don't be­lieve in the sky… » , dit au tout dé­but du film Em­ma Stone, désa­bu­sée, à un Brad­ley Coo­per en­core trop terre à terre, alors qu'ils conduisent, de nuit, sur une pe­tite route mal éclai­rée. Lit­té­ra­le­ment, ils tâ­tonnent, ap­prennent à se connaître sur fond d'en­jeux qui les dé­passent. Tout le ci­né­ma de Ca­me­ron Crowe est à cette image. En ap­pa­rence ba­nal, peut-être même niais ; en réa­li­té, ber­cé d'une dou­ceur ex­trême, chaque plan ren­voyant à une mul­ti­tude de sen­sa­tions et fei­gnant l'ano­din pour tou­cher au coeur des sen­ti­ments. C'est aus­si à un jeu de fausses pistes que s'adonne le ci­néaste, à l'image de ses men­tors James L. Brooks ou Billy Wil­der. Il fait mine de prendre une di­rec­tion puis en em­prunte une autre, sans cesse, et mé­lange les genres. Comme dans cette scène où Em­ma Stone se cache, pour mieux pleu­rer, der­rière un cha­peau ab­so­lu­ment ri­di­cule. Il y a là un dé­ca­lage qui peut faire ver­ser quelques larmes. Fi­na­le­ment, pour contrer l'en­tre­prise de sa­tel­lites qui me­nace un ciel en­core vierge, trois forces vont se conju­guer : l'amour ( Coo­per et Stone), le ci­né­ma (via un en­fant et sa ca­mé­ra ama­teur) et la mu­sique po­pu­laire, qui, par son flot in­in­ter­rom­pu, fait dé­railler la ma­chine hui­lée de la grande firme. C'est un sacré trip­tyque, une belle for­mule qui, chez Ca­me­ron Crowe, peut dé­pla­cer des mon­tagnes. Et si les ba­rons de Hol­ly­wood n'en veulent pas, de cette vi­sion du monde et du ci­né­ma, nul doute que nous irons la cher­cher par d'autres moyens. Axel Ca­dieux

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