Fun­ny People

De Judd Apa­tow, avec Adam Sand­ler, Seth Ro­gen, Les­lie Mann, Jo­nah Hill.

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

Judd Apa­tow n'était pas re­mon­té sur scène de­puis ses dé­buts dans la co­mé­die, ce se­ra chose faite cet au­tomne, à New York, avant la sor­tie de son pro­chain film, Cra­zy Amy. Le pré­cé­dent, Fun­ny People, ra­con­tait à la per­fec­tion les dé­boires d'un co­mé­dien de stan­dup qui voit la mort ar­ri­ver à grands pas. L'oc­ca­sion où ja­mais de re­voir ce grand film dé­pres­sif. Être drôle, être fun­ny, c'est quoi ? Une qua­li­té ou un mé­tier ? Loi­sir ou tra­vail ? Job ou hob­by ? Et people, com­ment pour­rait-on le tra­duire ? « Gens » ou « cé­lé­bri­tés » ? Quand Judd Apa­tow dit Fun­ny People, pense-t-il à Ira Wright, l'ap­pren­ti co­mique cam­pé par Seth Ro­gen ? Ou plu­tôt à George Sim­mons, la ve­dette in­ter­na­tio­nale de la co­mé­die in­ter­pré­tée par Adam Sand­ler ? Fun­ny People est un film fa­cile : tout est dans le titre. Il suf­fit de s'y pen­cher deux se­condes pour com­prendre : le troi­sième long mé­trage de Judd Apa­tow traite des rap­ports entre mecs mar­rants ( fun­ny people) et stars du rire ( fun­ny people). Il traite des rap­ports du co­mique et de la vie quo­ti­dienne, du co­mique et de la réus­site, du co­mique et de l'exis­tence, or­di­naire ou ex­tra­or­di­naire, pri­vée ou pu­blique. Des rap­ports ? Des écarts, et sur­tout des proxi­mi­tés. Une fois qu'on a dit ça, tout roule, on n'a plus qu'à se lais­ser glis­ser. La pla­ti­tude du film dé­coule de l'am­bi­va­lence de son titre : c'est la to­na­li­té d'un monde où le rire cir­cule ai­sé­ment, et pla­te­ment, du ca­na­pé des mâles entre eux aux tré­teaux du stand-up ; c'est la pâ­leur d'un monde où il y a tant de scènes, tant d'oc­ca­sions de faire le ma­lin et d'épa­ter les co­pains, qu'il n'y a plus de théâtre à pro­pre­ment par­ler, au­cune es­trade digne de ce nom. (In­ver­se­ment, quand vous chan­tez au pia­no votre mort pro­chaine, le pu­blic conti­nue à trou­ver ça dé­ca­lé, ri­go­lo.) La fa­deur vient aus­si de là : c'est celle d'une Amé­rique dont les stars ne vont pas de sun­lights en par­touzes, mais se pro­mènent en short, po­lo et cas­quette, vaquent dans leur vil­la au mi­lieu de do­mes­tiques qui leur rendent bien leur in­dif­fé­rence, contemplent à lon­gueur de jour­née la nul­li­té fas­ci­nante et ter­rible de leur gloire. La vul­ga­ri­té des dia­logues, leur in­croyable lit­té­ra­li­té sexuelle se com­prennent de la même fa­çon en­core : dans un uni­vers di­lué, il faut bien s'en­ivrer d'un ul­time ex­cès, d'une ou­trance der­nière. En­core un autre exemple : George, Ira et les autres, tous les ac­teurs du film parlent entre guillemets. Ils s'af­frontent par ré­pliques fa­meuses, se ba­lancent des noms d'ac­teurs à la fi­gure, évoquent Jude Law, Ca­me­ron Diaz, Paul Rudd… Pour com­prendre ce que si­gni­fie cette fièvre du name-drop­ping, il faut dé­pas­ser l'im­pres­sion de com­plai­sance et ren­ver­ser la sen­tence ha­bi­tuelle. Ce n'est pas la vie qui est de­ve­nue un mau­vais film, une imi­ta­tion du spec­tacle, une chi­mère de plus. C'est le ci­né­ma qui est de­ve­nu une vie quo­ti­dienne. Une au­rore grise dans le ciel de Ca­li­for­nie, pas da­van­tage. Les noms et les frasques des stars, les dia­lo- gues et les scènes cultes, tout ce­la nous parle conti­nu­ment, ces voix sont les nôtres. Le se­cond de­gré est re­pas­sé pre­mier, la citation est un idiome de plus, une nou­velle langue ma­ter­nelle. De­puis l'en­fance, Judd Apa­tow a une am­bi­tion : consa­crer sa vie à la co­mé­die. Il y a mis du temps, mais il y est par­ve­nu à tous égards, en tant que pro­duc­teur, scé­na­riste et réa­li­sa­teur. Dans les films qu'il met en scène lui-même, il s'y em­ploie d'une ma­nière spé­ciale, la plus di­recte et peu­têtre la plus dé­con­cer­tante : en mon­trant pré­ci­sé­ment ce que ce­la fait, de consi­dé­rer la co­mé­die comme un prin­cipe d'exis­tence qui se­rait aus­si, as­sez in­ex­pli­ca­ble­ment, un mé­tier. En­core une fois, il ne fau­drait sur­tout pas confondre : cette for­mule-là est l'in­verse d'une autre, qui n'a rien à voir. Apa­tow ne dit pas que la vie est une co­mé­die, que tout est dé­ri­soire, in­utile, va­gue­ment gro­tesque… Il dit que c'est la co­mé­die qui est une vie. Il fait ain­si d'une pierre deux coups : oeuvre d'en­ter­tain­ment et de réa­lisme. Em­ma­nuel Bur­deau. Fun­ny People se­ra dif­fu­sé le di­manche 20 sep­tembre 2015 à 20h45, sur Ci­né+ Club.

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