Show Me A He­ro

So Film - - ~ Cahier Critique~ -

Une série de Da­vid Simon et William F. Zor­zi, réa­li­sée par Paul Hag­gis, avec Os­car Isaac, Al­fred Mo­li­na et Ca­the­rine Kee­ner. Dif­fu­sion fran­çaise sur OCS. Après The Cor­ner, The Wire, Treme et Ge­ne­ra­tion Kill, Da­vid Simon pour­suit son ana­lyse sans conces­sions de la so­cié­té amé­ri­caine avec Show Me A He­ro. L'his­toire d'un jeune édile de Yon­kers qui doit faire face à la dif­fi­cul­té de gou­ver­ner, sur fond de ra­cisme so­cial. Ré­sul­tat ? Un sens du ré­cit tou­jours bien af­fû­té. Dire de Da­vid Simon qu'il pos­sède un sta­tut à part au sein du pay­sage té­lé­vi­suel amé­ri­cain re­lève de l'eu­phé­misme. En plus d'être un sho­wrun­ner loué par la cri­tique mal­gré des suc­cès pu­blics re­la­tifs, il est l'un des seuls à pour­suivre la même ob­ses­sion dans tout son oeuvre sur pe­tit écran : aus­cul­ter les maux d'un grand pays ma­lade, ron­gé de l'in­té­rieur par sa vio­lence et ses dys­fonc­tion­ne­ments. Après Bal­ti­more, la Nou­velle-Or­léans ou en­core l'Irak, c'est la ville de Yon­kers, dans l'État de New York, qui passe sous la loupe de Simon le na­tu­ra­liste. Au tra­vers du par­cours du maire dé­mo­crate Nick Wa­sics­ko, la mi­ni-série dresse le por­trait d'une Amé­rique en proie aux ten­sions ra­ciales, quelques an­nées avant que l'af­faire Rod­ney King n'éclate au grand jour. Du­rant son man­dat de deux ans, le plus jeune maire de l'his­toire des États-Unis se re­trouve contraint de construire des lo­ge­ments so­ciaux au mi­lieu de lo­tis­se­ments middle class, afin de fa­vo­ri­ser la mixi­té so­ciale et, par ex­ten­sion, ra­ciale, alors que son élec­tion était es­sen­tiel­le­ment ba­sée sur le re­jet de ce projet. Dans un pays où le com­mu­nau­ta­risme est roi et où cha­cun tient à son pe­tit lo­pin de terre, toute la classe moyenne blanche tombe sur le dos de Wa­sics­ko.

You can't be he­roes

Comme à l'ac­cou­tu­mée, l'au­teur de The Wire s'en re­met à des ré­cits jour-

na­lis­tiques pour bé­ton­ner le réa­lisme de sa mi­ni-série avec l'ou­vrage Show Me A He­ro, ré­di­gé par Lisa Bel­kin, du New York Times, en 1999. Et comme à l'ac­cou­tu­mée, il s'at­tarde sur la par­tie bu­reau­cra­tique pour dé­mon­trer que toute per­sonne, aus­si pro­fon­dé­ment bonne soit-elle, peut être bri­sée par les en­jeux de pou­voir et l'en­fer ad­mi­nis­tra­tif qui va avec. C'est là le tour de force de Simon : au lieu de pré­sen­ter les consé­quences du mal comme n'im­porte quel au­teur pam­phlé­taire sans ar­gu­ment, il en dé­cons­truit les causes. D'un cô­té, une classe qui re­fuse de re­non­cer à ses pri­vi­lèges au point de ver­ser dans le ra­cisme pri­maire ; de l'autre, une caste de po­li­ti­ciens qui ne font que dé- fendre leur place dans le trom­bi­no­scope pu­blic. Le tout pre­nant des airs de film de pro­cès à la nar­ra­tion in­croya­ble­ment maî­tri­sée et éton­nam­ment lim­pide sur un thème qui s'an­non­çait plu­tôt com­plexe. Si l'on y ajoute les ac­teurs im­pec­cables, au pre­mier rang du­quel Os­car Isaac (qui dé­fi­ni­ti­ve­ment ne per­dra ja­mais notre amour éter­nel), on ne pas­sait pas loin du nou­veau chef-d'oeuvre du sho­wrun­ner de Bal­ti­more. Au dé­tail près que les per­son-

nages is­sus des mi­no­ri­tés, qui font of­fice d'in­trigues al­ter­na­tives à Wa­sics­ko, sont trop ab­sents et lé­gè­re­ment bour­sou­flés de bon­té, entre la mère cé­li­ba­taire la­ti­no qui se tue au tra­vail pour éle­ver son ga­min ou en­core l'in­fir­mière afro-amé­ri­caine qui perd fa­ta­le­ment la vue. Il pour­rait s'agir là d'un coup de gé­nie de Simon : illus­trer la su­pré­ma­tie blanche dans la ville par la ré­duc­tion comme peau de cha­grin du nombre de minutes à l'écran des autres com­mu­nau­tés, mais l'au­teur de Treme verse dans une forme de ma­ni­chéisme que l'on res­sen­tait seule­ment par pe­tites touches dans ses pré­cé­dentes sé­ries. Cô­té hé­mi­cycle, seul Nick Wa­sics­ko est pré­sen­té comme un homme vic­time du sys­tème, dé­lais­sé par son propre camp. À la vue de ce trai­te­ment, on peut se dire que Da­vid Simon a lé­gè­re­ment per­du son mo­jo de­puis The Wire. Mais une moi­tié de Simon fe­ra tou­jours plus qu'un Hag­gis en­tier, dont les mou­ve­ments de ca­mé­ra res­tent tou­jours un peu sur l'es­to­mac. Mais les faits sont là : avec Show Me A He­ro, Da­vid Simon n'avait dé­fi­ni­ti­ve­ment pas en­vie de nous mon­trer un hé­ros. Mat­thieu Ros­tac.

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