L'échap­pée Bell

So Film - - ~ Portrait~ - Par Fran­çois Cau, au NIFFF (Neu­châ­tel In­ter­na­tio­nal Fan­tas­tic Film Fes­ti­val)

Com­ment une gosse néo- zé­lan­daise hy­per­ac­tive s'est re­trou­vée égé­rie ta­ran­ti­nesque, cas­ca­deuse em­blé­ma­tique de cette caste or­di­nai­re­ment ban­nie des fastes hol­ly­woo­diens ? Les conseils de Zoë Bell sont simples. Ca­na­li­ser son éner­gie, pré­fé­rer un mau­vais choix à l'ab­sence de choix. Mais sur­tout, grim­per aux arbres. AT­TA­BLÉE AVEC SES CA­MA­RADES de ju­ry du der­nier Neu­châ­tel In­ter­na­tio­nal Fan­tas­tic Film Fes­ti­val, Zoë Bell do­mine la si­tua­tion par sa taille, sa pré­sence et un rire so­nore qui en­va­hit la pièce. À peine le temps de se dire que la scène fait in­évi­ta­ble­ment pen­ser au plan-sé­quence cen­tral de Bou­le­vard de la mort dans le res­tau­rant qu'elle se lève, prend les de­vants et mène la danse pour dé­mar­rer l'in­ter­view. Un tour­billon en robe lé­gère, avec une bonne lam­pée d'ac­cent ki­wi qui re­vient dès que l'en­thou­siasme dé­borde – au­tant dire sou­vent. « Le dé­pas­se­ment m'a tou­jours at­ti­rée. J'ado­rais la vi­tesse, la gym­nas­tique… j'étais très ath­lé­tique, à l'école, on me met­tait dans toutes les équipes, s'il man­quait un joueur, ça tom­bait sur moi. Je pé­tais la forme. Mon truc, c'était de grim­per aux arbres, être en hau­teur. Ce n'était pas par amour du risque, je ne me vois tou­jours pas comme une jun­kie de l'adré­na­line parce que… je n'ai vrai­ment pas en­vie de mou­rir ! » De toute fa­çon, en cas de mau­vaise chute, An­drew Bell, son père mé­de­cin, veille au grain. Ce sta­tut d'ange gar­dien per­met­tra par deux fois d'évi­ter la ca­tas­trophe. Dans ses jeunes an­nées, le pré­ve­nant An­drew sauve Zoë de la noyade, puis la des­cend d'un arbre de douze mètres où elle était al­lée se coin­cer.

Hé­ros ba­dass des an­nées 1980

Jus­qu'à l'ado­les­cence, Zoë est à mille lieux de se dou­ter qu'elle peut ga­gner sa vie en ris­quant son in­té­gri­té phy­sique. Elle vit sur l'île de Wai­heke en Nou­velle-Zélande, 8 000 ha­bi­tants, au­cune salle de ci­né­ma à l'ho­ri­zon. La té­lé­vi­sion na­tio­nale de l'époque ne compte que deux chaînes, avec in­ter­rup­tion des pro­grammes à 23 h. De toute fa­çon, elle pré­fère cra­pa­hu­ter en ex­té­rieur, mais ça ne lui suf­fit bien­tôt plus. Elle s'ins­crit à des cours de gym­nas­tique, en­quille jus­qu'à dix-huit heures d'en­traî­ne­ment heb­do­ma­daires. À l'âge de 15 ans, sa fa­mille dé­mé­nage à Au­ck­land, où Zoë dé­couvre la culture des arts martiaux et les vi­déo­clubs. Les jours de pluie, elle court avec son frère louer tout ce qui leur passe sous la main, avec une pré­di­lec­tion par­ti­cu­lière pour les « hé­ros ba­dass des an­nées 1980 » . Le reste du temps, elle as­si­mile tant bien que mal la dis­ci­pline in­hé­rente à la pra­tique du taek­won­do. En cours, elle croise des cas­ca­deurs pour la pre­mière fois. Cette pro­fes­sion est faite pour elle, rien n'en­tame son en­thou­siasme vo­lu­bile, quitte à cou­rir sur les nerfs de ses proches : « Mon père tra­vaillait aux ur­gences. Il a soi­gné un cas­ca­deur pour une bles­sure à la tête et il est re­ve­nu à la mai­son avec son nu­mé­ro. Il m'a dit : “Au lieu de par­ler à tort et à

“J'au­rais été in­ti­mi­dée si j'avais su que j'étais en face de Quen­tin Ta­ran­ti­no. La pre­mière chose que je me suis dite, c'est : ‘Tiens, il res­semble à ce mec en pei­gnoir dans Pulp Fic­tion.” Zoë Bell

tra­vers, tu de­vrais ap­pe­ler ce type”, mais je trou­vais ça em­bar­ras­sant. Il a fi­ni par m'en­fer­mer de­hors, avec le nu­mé­ro et le té­lé­phone, et la pro­messe de ne pas me lais­ser ren­trer tant que je ne l'au­rai pas fait. “Au pire, tu te ré­veilles de­main et rien n'a chan­gé. Ou alors, tu te ré­veilles et tu es cas­ca­deuse. Mais si tu n'ap­pelles pas, tu n'as au­cune op­tion.” Ce conseil m'a ser­vi tout au long de ma vie. »

Et Zoë de se ré­veilleur cas­ca­deuse à 17 ans. Son pre­mier contrat se­ra pour le pi­lote d'Ama­zon High, spin-off avor­té des shows Xe­na et Her­cule. Suivent la mi­ni-série The Cho­sen puis une par­ti­ci­pa­tion au soap-ope­ra Short­land Street. « Je m'y fai­sais per­cu­ter par une voi­ture. Je me suis quand même de­man­dé ce qui m'avait ame­né à me re­trou­ver de mon plein gré en face d'une voi­ture en marche… J'étais no­vice ; la gym et les arts martiaux m'ont don­né la base né­ces­saire, mais les pre­miers jours, j'étais per­due. Je ne sa­vais pas où me te­nir, quand bou­ger, quand ne pas bou­ger… j'avais un peu peur de me faire en­gueu­ler… Mais dans notre culture, nous sommes na­tu­rel­le­ment de gros bos­seurs. On ne prend rien pour ac­quis et on fait ce qu'on nous de­mande. Donc cette ex­pé­rience a été très ef­fi­cace. Tu te lèves, tu ap­prends, tu re­com­mences. » Zoë fran­chit un cap dé­ci­sif en se fai­sant em­bau­cher sur Xe­na, la série my­tho­lo­gique pas­sée au sha­ker et pro­duite par Sam Rai­mi. En quelques mois à peine, elle de­vient la dou­blure de l'ac­trice prin­ci­pale, Lu­cy Law­less. « Sa dou­blure de­puis le dé­but vou­lait par­tir, créant un vide qu'il fal­lait com­bler im­pé­ra­ti­ve­ment pour res­pec­ter les dé­lais de pro­duc­tion, pré­cise-t-elle. Il y avait des contraintes spé­ci­fiques pour dou­bler ce per­son­nage, et en Nou­velle-Zélande, ce n'est pas comme s'il y avait beau­coup de choix donc j'ai eu le job. J'étais juste leur meilleure op­tion… »

Le mec en pei­gnoir de Pulp Fic­tion

Une meilleure op­tion qui va tout de même gar­der sa place au sein de la série pen­dant trois ans. Lors du tour­nage de la der­nière sai­son, elle est ap­pro­chée par la do­cu­men­ta­riste Aman­da Mi­che­li. Ob­jec­tif de cette der­nière : lui faire intégrer le tour­nage de son film Double Dare consa­cré aux cas­ca­deuses. La réa­li­sa­trice se rap­pelle de leur pre­mière ren­contre : « Elle avait 22 ans, c'était une ga­mine surfeuse aux pieds nus dé­bar­quée d'une pe­tite île de Nou­vel­leZé­lande, et c'est pour ça que je l'ai tout de suite ado­rée. Elle était d'une sin­cé­ri­té to­tale, et à l'époque, elle ne se voyait pas du tout par­tir à Hol­ly­wood, ce qui est plu­tôt amu­sant vu la suite de son par­cours. » L'autre vi­sage du do­cu­men­taire est Jean­nie Ep­per, 60 ans à l'époque du tour­nage, dou­bleuse de Lyn­da Car­ter sur la série Won­der Wo­man. La ma­triarche d'une fa­mille en­tière de cas­ca­deurs, en lutte pour conti­nuer à exer­cer un mé­tier ma­jo­ri­tai­re­ment mas­cu­lin jus­qu'à la fin des an­nées 1960, et en­core peu en­clin à consi­dé­rer les femmes comme leurs égales. C'est bien simple, à Hol­ly­wood, l'ob­so­les­cence des cas­ca­deuses est en­core pire que celle des ac­trices. De­vant et der­rière la ca­mé­ra, Jean­nie de­vient la mar­raine d'une Zoë ex­ta­tique de se re­trou­ver à Los An­geles… avant le dé­li­cat retour du réel. Une au­di­tion in­fruc­tueuse et plu­sieurs mois de chô­mage après son retour en Nou­velle-Zélande lui at­taquent un tan­ti­net le men­tal. Avec le sou­tien de sa fa­mille, Zoë prend sur elle de par­tir s'ins­tal­ler dé­fi­ni­ti­ve­ment aux États-Unis, faute de trou­ver du tra­vail chez elle. Grand bien lui en prend : elle dé­croche le rôle de dou­blure d'Uma Thur­man sur Kill Bill.

Le se­cret de son au­di­tion ? De l'aveu de Ta­ran­ti­no, qu'elle ne se soit pas pliée aux stan­dards po­li­cés d'un tel exer­cice, qu'elle se soit éner­vée contre elle-même, qu'elle ait mon­tré sa hargne. Ne pas avoir re­con­nu le réa­li­sa­teur a sans doute ai­dé : « J'au­rais peut-être été in­ti­mi­dée si j'avais su que j'étais en face de Quen­tin Ta­ran­ti­no. La pre­mière chose que je me suis dite, c'est : “Tiens, il res­semble à ce mec en pei­gnoir dans Pulp Fic­tion”, je n'avais au­cune idée de qui il était. Le ci­né­ma, c'était pas mon rayon. Ça m'a sou­vent com­plexée dans ce mi­lieu. Moi, je suis en­trée dans ce monde-là en grim­pant aux arbres… » Le tour­nage dé­bute en Chine, sous la tu­telle du cho­ré­graphe mar­tial Yuen Woo-ping. Zoë dé­ve­loppe une re­la­tion de confiance avec Quen­tin Ta­ran­ti­no, livre ses meilleures per­for­mances… Quand

sou­dain, l'ac­ci­dent. En pleine ré­pé­ti­tion d'une scène de Kill Bill 2 où Mi­chael Mad­sen tire au shot­gun sur le per­son­nage d'Uma Thur­man, Zoë chute sa­le­ment. Bi­lan : plu­sieurs côtes frac­tu­rées et une vi­laine rup­ture des li­ga­ments croisés du poi­gnet. Une frac­ture sur le pla­teau de Xe­na l'avait dé­jà im­mo­bi­li­sée pen­dant quelques se­maines mais là, les mé­de­cins pré­fèrent lui im­po­ser un an d'ar­rêt. Non né­go­ciable pour le coup. « Je peux gé­rer la dou­leur, mais c'est l'as­pect psy­cho­lo­gique qui m'a échap­pé, ra­tio­na­lise au­jourd'hui l'in­té­res­sée. Je mar­chais sur les mains de­puis que j'avais 5 ans et là, je ne pou­vais même plus ram­per… Alors dans ce cas, com­ment ga­gner ma vie ? » Der­rière l'an­goisse, les signes avant-cou­reurs d'une crise exis­ten­tielle : « J'étais seule à LA, li­vrée à moi-même pour la pre­mière fois, sans pou­voir bos­ser… Bon, je vi­vais près de la plage, avec de l'ar­gent de cô­té, donc je me for­çais à être heu­reuse de cette si­tua­tion, pour ne pas voir que j'étais triste et ter­ri­fiée. J'au­rais dû ren­trer chez moi en Nou­velle-Zélande, avoir le sou­tien de ma fa­mille et de mes amis. Toute cette his­toire, le do­cu­men­taire Double Dare, l'au­di­tion pour Kill Bill, Quen­tin qui m'adore… c'était tel­le­ment par­fait, le conte de fée idéal, et tout à coup cette bles­sure, cette plon­gée dans un trou noir… Un an plus tard, le retour a été très dur, j'ai mis du temps à m'y re­mettre, en me de­man­dant si j'avais tou­jours le ni­veau ou pas… »

« Mon truc, c'est de me ca­cher »

Comme la pres­sion n'est pas as­sez forte, Zoë opère son grand retour sur le pla­teau du Cat­wo­man de Pi­tof, grosse pro­duc­tion à 100 mil­lions de dol­lars hu­mant à plein nez l'ac­ci­dent in­dus­triel en marche. « C'était un com­bat entre un ar­tiste vi­suel su­per créa­tif en­ga­gé par un stu­dio, et un cas­ting d'ac­teurs de ta­lents qui ne se sen­taient pas à leur place. Je me rap­pelle m'être dit sur le pla­teau que c'était l'exact op­po­sé d'un tour­nage de Quen­tin… » Ta­ran­ti­no, jus­te­ment, lui pré­pare dans son coin une sur­prise de taille : un rôle sur me­sure, lar­ge­ment ins­pi­ré d'elle-même, au coeur de son Bou­le­vard de la Mort/Death Proof. « Ma pre­mière ré­ac­tion a été de dire à Quen­tin : “Qu'est-ce que tu veux que je fasse de 40 pages de dia­logues ?! Je n'ai même pas l'ha­bi­tude de me mon­trer à l'écran, mon truc, c'est de me ca­cher !” Le fait que je joue plus ou moins mon propre rôle n'a pas ren­du les choses plus fa­ciles, à l'époque, je n'avais au­cun point de com­pa­rai­son, j'au­rais aus­si bien pu jouer un ma­fieux russe, la pres­sion au­rait été la même. » Pas­sée cette évo­lu­tion « tech­ni­que­ment na­tu­relle » , Zoë Bell ap­pa­raît mon­tée sur rol­lers dans Bliss, en treillis dans Ul­ti­mate Game, en­chaî­née dans Lost. Des ap­pa­ri­tions fu­gaces, ga­lops d'es­sai pour son vrai pre­mier rôle dans Raze, qu'elle co­pro­duit. « Cette ex­pé­rience m'a ou­vert les yeux sur les ques­tions du fé­mi­nisme et du sexisme, com­mente-t-elle. Je ne vou­lais pas que ce film soit pu­re­ment d'ex­ploi­ta­tion, avec une hy­per sexua­li­sa­tion des per­son­nages fé­mi­nins ou de leurs com­bats. Le but n'était même pas mi­li­tant, nous vou­lions mon­trer que nos ca­pa­ci­tés égalent celles des hommes, sans les imi­ter, avec notre propre… sen­si­bi­li­té, si vous vou­lez. » Si la note d'in­ten­tion convainc dans Raze, ce ne se­ra mal­heu­reu­se­ment pas le cas de Mer­ce­na­ries, ver­sion fé­mi­nine des Ex­pen­dables pro­duite par le re­dou­table stu­dio The Asy­lum, que Zoë tourne dans la fou­lée. De l'ex­ploi­ta­tion, dans tous les sens du terme. À l'ap­proche de la qua­ran­taine, Zoë Bell tra­vaille tou­jours au­tant, à la fois comme cas­ca­deuse et comme ac­trice – on la re­trou­ve­ra bien évi­dem­ment dans The Hateful Eight de Quen­tin Ta­ran­ti­no. La très ma­ter­nelle Aman­da Mi­che­li ne peut pas s'em­pê­cher de s'in­quié­ter pour elle, non sans don­ner au pas­sage le meilleur ré­su­mé de son par­cours. « Quand je l'ai ren­con­trée, elle évo­quait sou­vent cette ex­pres­sion ty­pique des pays de l'an­glo­sphère, le “tall pop­py syn­drom” : dans un champ, dès qu'une fleur est plus grande que les autres, on la coupe. Quand tu viens d'une pe­tite île comme la sienne, per­sonne ne tient à se faire re­mar­quer. Elle ne vou­lait pas s'af­fir­mer par rap­port aux autres, avoir l'air meilleure. Mais elle est am­bi­tieuse, et elle a du ta­lent. Son iden­ti­té est ti­raillée entre sa nature humble et ce be­soin que nous avons tous, dans le mi­lieu hol­ly­woo­dien ou non, de nous pro­mou­voir. Et je trouve que Zoë gère ce­la avec une grâce in­fi­nie. » Pro­pos re­cueillis par FC

“Elle avait 22 ans, c'était une ga­mine surfeuse aux pieds nus dé­bar­quée d'une pe­tite île de Nou­vel­leZé­lande, et c'est pour ça que je l'ai tout de suite ado­rée.” Aman­da Mi­che­li, réa­li­sa­trice d'un do­cu­men­taire sur les cas­ca­deuses

Des filles épi­cées

Xe­na et une col­lé­gienne en co­lo

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