BRUCE TOUT PUIS­SANT

So Film - - Édito - Par Axel Ca­dieux, à Seat­tle ~ Photos : Axel Ca­dieux & Col­lec­tion Ch­ris­tophe L

Der­rière le mythe – le cos­tume jaune et le nun­cha­ku – se cache un jeune ado dé­bar­quant aux États-Unis pour faire ses preuves. Il est pe­tit et myope, mais de­vien­dra sans doute le plus grand com­bat­tant de tous les temps. Com­ment ? Ceux qui ont gran­di avec lui se sou­viennent.

Dès qu'il est ques­tion d'évo­quer Bruce Lee, beau­coup d'images font leur ap­pa­ri­tion. Celle d'un ac­teur au cri stri­dent, sau­tillant en per­ma­nence, nun­cha­ku au poing. Celle d'une com­bi­nai­son jaune rayée de noir. Mais avant de de­ve­nir ce mythe pas­sé dans le ci­né­ma d'arts martiaux à la vi­tesse d'une co­mète, Lee Jun Fan a fait ses armes aux USA. À Seat­tle, plus exac­te­ment, où son corps re­pose dé­sor­mais. En­traî­ne­ment à la bas­ton sur des man­ne­quins en bois dans l'ar­rière-cour d'un res­tau­rant, dé­mons­tra­tions de force quand on lui man­quait de res­pect et ap­pren­tis­sage sans fi­let de la vie oc­ci­den­tale : tout ce­la a du­ré entre 1959 et 1964. Vite et vio­lem­ment. Au­jourd'hui, les té­moins di­rects de la jeu­nesse du dra­gon ra­content cette pé­riode de la vie d'un Bruce dé­jà tout puis­sant.

De loin, ce­la res­semble à un iP­hone 6 de cou­leur gre­nat. Voire, si l'on est de nature à ro­man­ti­ser les choses, au mo­no­lithe de 2001 : L'Odys­sée de l'es­pace. Des­sus, une photo prise de pro­fil, mo­no­chrome orne. Plus bas l'ins­crip­tion « Bruce Lee, Nov 27. 1940 – Ju­ly 20. 1973 Foun­der of Jeet Khun Do » . Une poi­gnée de fleurs fa­nées, des brins d'herbe en­core hu­mide. À cô­té de cette stèle, quelques cen­ti­mètres plus à gauche, re­pose aus­si le fils de Bruce, Bran­don Lee, vingt-huit an­nées d'exis­tence avant qu'un coup de feu ti­ré en plein tour­nage du film The Crow, ne vienne in­ter­rompre l'as­cen­sion. Si le La­ke­view Ce­me­te­ry de Seat­tle peut s'en­or­gueillir de comp­ter par­mi ses « ré­si­dents per­ma­nents » deux gé­né­ra­tions de « dra­gons », pas évident de les trou­ver sans se perdre plu­sieurs fois dans les al­lées. Quand les tou­ristes de pas­sage s'ar­rêtent en haut de cette pe­tite col­line où se trouve la tombe de Bruce Lee, ils sortent sou­vent la perche à sel­fie et miment, face à la tombe, un coup de pied sau­té, une at­taque vi­cieuse au nun­cha­ku. C'est un pré­sup­po­sé connu par celles et ceux qui cé­lèbrent en­core au­jourd'hui l'hé­ri­tage de Bruce Lee : une par­tie de l'his­toire courte du dra­gon s'est jouée à Seat­tle. À 150 et quelques ki­lo­mètres de la fron­tière ca­na­dienne. Dans une ville connue prin­ci­pa­le­ment pour son taux de pré­ci­pi­ta­tions très au des­sus de la moyenne na­tio­nale (sur­nom : Rai­ny Ci­ty) ses usines Boeing et ses am­biances de hip­pies dé­pri­més ayant ser­vi de cadre à la scène rock grunge et à son fleu­ron, Nir­va­na. « Nous avons connu de nom­breuses villes et plu­sieurs pays, se rap­pelle au­jourd'hui Lin­da Lee Cad­well, sa veuve.

“Eh, ga­min, on ne se bat pas comme des in­sectes ici, les arts martiaux ne sont pas une danse, c'est sé­rieux et les gens se blessent, par­fois…”

Mais Seat­tle est tou­jours res­té son en­droit pré­fé­ré. » Pour­quoi ? Lin­da Lee Cad­well ne sau­rait exac­te­ment l'ex­pli­quer. Cer­tai­ne­ment parce que c'est là que le jeune Bruce s'est vrai­ment réa­li­sé, en tant qu'homme et com­bat­tant.

Un peu d'élec­tri­ci­té dans l'air

Lors­qu'il pose le pied dans la ci­té éme­raude, en 1959, Bruce Lee n'est rien ni per­sonne. Un simple ado si­noa­mé­ri­cain, né à San Fran­cis­co dix-neuf ans plus tôt, mais éle­vé à Hong Kong dans une fa­mille plu­tôt ai­sée. Il est myope, af­fu­blé d'une jambe plus pe­tite que l'autre, mais aus­si d'un tes­ti­cule non des­cen­du. Le père est un chan­teur d'opé­ra re­nom­mé, tan­dis que la mère s'oc­cupe du foyer. Grâce aux contacts du pa­ter­nel, il joue dans plu­sieurs films lo­caux dès son plus jeune âge, d'abord en tant que fi­gu­rant puis avec des rôles de plus en plus consis­tants. Pro­gres­si­ve­ment, Bruce Lee de­vient ce que l'on ap­pelle com­mu­né­ment un en­fant star, ce qui ne l'aide en rien à se ca­na­li­ser. Le ga­min est in­gé­rable, agres­sif, ne sup­porte pas la pré­sence de « l'oc­cu­pant » bri­tan­nique sur le ter­ri­toire et fi­nit même au cours de son ado­les­cence par prê­ter sa science de la pe­tite dé­lin­quance à un gang hong­kon­gais, les Huit Tigres de Junction Street. Il s'es­saie aux com­bats de rue, sur les toits, dans les par­kings ou les sou­ter­rains, et ap­prend en pa­ral­lèle les ru­di­ments du wing chun, un dé­ri­vé du kung-fu, avec ce­lui qui va de­ve­nir son men­tor : le cé­lèbre et vé­né­ré maître Yip Man. Sauf que le pa­ter­nel de Bruce, qui tient à la bonne ré­pu­ta­tion de la fa­mille dans la haute so­cié­té, ne l'en­tend pas de cette oreille. Ré­sul­tat : alors qu'il vient à peine de fê­ter sa ma­jo­ri­té, le gosse est en­voyé par ba­teau aux ÉtatsU­nis pour cou­per les liens avec ses mau­vaises fré­quen­ta­tions et, sur­tout, le for­cer à s'en sor­tir sans l'ap­pui de ses pa­rents. Di­rec­tion Seat­tle, donc, et le Ru­by Chow's Res­tau­rant, te­nu par une amie de la fa­mille Lee. Chan­ge­ment de dé­cor et d'état d'es­prit : la dé­nom­mée Ru­by est une femme à la poigne de fer. Si elle ac­cepte d'hé­ber­ger Bruce, c'est à la seule et unique condi­tion que ce­lui-ci obéisse aux règles de la mai­son et tra­vaille pour le res­tau­rant, comme tout le monde. « For­cé­ment, il y a eu un peu d'élec­tri­ci­té dans l'air, se sou­vient Mark Chow, fils de Ru­by dé­sor­mais juge à la Cour du com­té de King, qui en­globe

“Quand il était éner­vé, il cour­bait lé­gè­re­ment son ma­jeur et vous frap­pait avec la pointe sor­tie du poing, juste sous l'ais­selle. Vous en pis­siez de dou­leur. Tu joues avec le feu, tu te brûles.”

Seat­tle. Ma mère n'al­lait pas se lais­ser faire par un gosse de 19 ans, pas for­cé­ment tou­jours ai­mable avec les clients. Il y a eu des fric­tions, c'est le moins qu'on puisse dire. Et puis dans sa tête, on voyait qu'il était dé­jà ailleurs. » Vrai. Même s'il reste en­core un peu confus quant à ses in­ten­tions, le jeune Bruce a bien l'in­ten­tion de de­ve­nir quel­qu'un. Et les arts martiaux, pour le mo­ment, c'est en­core ce qu'il sait faire de mieux. Tous les ma­tins à l'aube, il mar­ty­rise son man­ne­quin en bois dans l'ar­rière-cour du res­tau­rant. Si l'en­traî­ne­ment est idéal pour par­faire ses mou­ve­ments, il contri­bue aus­si à ré­veiller au pas­sage l'en­semble de la mai­son­née. Mais le ré­sul­tat est là : tout le monde dans le quar­tier sait dé­sor­mais qu'un adolescent ren­fro­gné se livre à une d'exer­cices de com­bat en so­lo. Dès lors, une pe­tite foule rap­plique pour as­sis­ter aux en­traî­ne­ments que s'im­pose le fu­tur Bruce Lee. Le juge a en mé­moire quelques ses­sions aux­quelles il a par­ti­ci­pé, avec Bruce et les ga­mins chi­nois du quar­tier : « Le jeu était as­sez simple. Il consis­tait à se réunir en cercle au­tour de lui et à es­sayer de le tou­cher, alors qu'il était aveu­glé par un ban­deau noir au­tour des yeux. » Mark Chow marque la pause et es­quisse un sou­rire dé­so­lé qui veut dire beau­coup. « For­cé­ment, on n'y ar­ri­vait ja­mais. Il n'était pas en­core ex­cep­tion­nel, mais quand même as­sez im­pres­sion­nant. » En plus de se per­fec­tion­ner sans le sa­voir dans ce qui se­ra sa fu­ture ac­ti­vi­té prin­ci­pale, Bruce évite les ba­garres de rue dont il était pour­tant cou­tu­mier à Hong Kong. Même si ses pro­grès dans l'art de pa­rer et dis­tri­buer les coups de pied sau­tés sont réels, il lui manque néan­moins un pro­fes­seur équi­valent à Yip Man et, sur­tout, des par­te­naires de com­bat plus proches de son ni­veau. Des brutes, ca­pables de le chal­len­ger, de le pous­ser dans ses re­tran­che­ments. Les man­ne­quins en bois, pra­tiques et bien éle­vés, ont pour in­con­vé­nient de ne pas rendre les coups.

Ce pe­tit homme m'a ri­di­cu­li­sé

Alors, Bruce se met en chasse. Il écume les cam­pus de la ville et fait plu­sieurs dé­mons­tra­tions, sous les re­gards éber­lués des Amé­ri­cains. La plu­part des étu­diants qui as­sis­te­ront à ces hap­pe­nings im­pro­vi­sés n'avaient ja­mais vu de tels mou­ve­ments. Si le ju­do com­mence à peine à per­cer, tout comme le ka­ra­té, le kung-fu est lui un art to­ta­le­ment in­con­nu des Oc­ci­den­taux, jus­qu'à son nom. Pire : les Chi­nois qui l'en­seignent à des étran­gers sont sé­vè­re­ment ré­pri­man­dés, la pra­tique étant cen­sée res­ter une botte secrète pour se dé­fendre des en­va­his­seurs. Bruce, même s'il en a par­fai­te­ment conscience, ne s'em­bar­rasse pas des conven­tions et se fiche de la na­tio­na­li­té de son pu­blic. Un jour, alors qu'il exerce le style de la mante re­li­gieuse de­vant un pe­tit groupe dans un am­phi­théâtre de l'Edi­son Tech­ni­cal School, il aper­çoit une mon­tagne de muscles, au fond de la salle. Cette der­nière, cou de tau­reau et bi­ceps de la taille d'un so­lide jam­bon­neau, ri­cane et lui lance : « Eh, ga­min, on ne se bat pas comme des in­sectes ici, les arts martiaux ne sont pas une danse, c'est sé­rieux et les gens se blessent, par­fois… » Bruce de­mande à l'im­pé­tueux de s'ap­pro­cher et l'in­vite à le frap­per, avec son bras avant. Alors que l'homme s'exé­cute, il se trouve anéan­ti en moins d'une se­conde, in­ca­pable de bou­ger, les mains im­mo­bi­li­sées contre sa poi­trine. « Il y a quel­qu'un là-haut ? » , de­mande Bruce en lui ta­po­tant deux fois le front pour par­faire l'hu­mi­lia­tion. « Je fai­sais plus de cent ki­los, j'était in­vain­cu dans l'Air Force avec 120 com­bats de boxe poids lourd à mon ac­tif, je n'étais vrai­ment, vrai­ment pas un ri­go­lo » , ra­conte au­jourd'hui l'étu­diant en ques­tion, James DeMile. « Et ce pe­tit homme d'1 m 70, d'à peine 60 kg, m'a ri­di­cu­li­sé en quelques se­condes. Nor­ma­le­ment on at­taque le corps, mais lui il s'en est pris aux mains et c'était fi­ni. Dès qu'il met­tait ne se­rait-ce que le pe­tit doigt sur vous, le com­bat était ter­mi­né. Il était trop ra­pide, trop agile, il vous em­pê­chait de faire quoi que ce soit. » James DeMile est bien pla­cé pour le sa­voir : à la suite de la dé­mons­tra­tion, il est si im­pres­sion­né qu'il de­vient l'un des tous pre­miers étu­diants de Bruce Lee, l'ori­gine d'une sorte de dream team qui va per­mettre au « Lit­tle Dra­gon » de s'amé­lio­rer sans cesse. DeMile, is­su d'une fa­mille dys­fonc­tion­nelle et éle­vé dans un or­phe­li­nat – son grand-père membre du Ku Klux Klan a es­sayé de se pendre avec sa ca­puche blanche en ap­pre­nant que sa fille cou­chait avec un Phi­lip­pin, le fu­tur père de James, qui la frap­pait et abu­sait d'elle –, est un com­bat­tant de rue re­dou­té. Un pe­tit cri­mi­nel qui, au-de­là de ses prouesses dans l'ar­mée, traîne dé­jà un sacré ca­sier et a échap­pé à la pri­son à la seule condi­tion de re­prendre ses études et de se te­nir à car­reau. D'autres éner­gu­mènes du même type, une dou­zaine, vont vite s'agré­ger au clan : Jesse Glo­ver, Skip Ells­worth, Ed Hart, Leroy Gar­cia, Pat Hooks, Char­lie Woo, Ta­ky Ki­mu­ra… Tous lut­teurs, boxeurs, ka­ra­té­kas de haut vol, cein­tures noires de ju­do ou com­bat­tants de rue, la gueule ci­saillée par les ci­ca­trices et les poings dé­jà bos­se­lés, à même pas 20 ans pour la plu­part. Tous fas­ci­nés par Bruce Lee. Il y a aus­si Patrick Strong et Doug Pal­mer, deux jeunes boxeurs aguer­ris, plus jeunes de six ou sept ans, qui traînent au­tour du groupe et les re­gardent pra­ti­quer, ad­mi­ra­tifs. « On s'est en­traî­nés en­semble pen­dant trois ou quatre ans, quo­ti­dien­ne­ment, deux à trois heures par jour, dé­marre au quart de tour DeMile. En tout ce temps, je n'ai pas tou­ché Bruce une seule fois. Il au­rait suf­fi d'un coup et je l'au­rais dé­mo­li, j'étais beau­coup plus puis­sant. J'au­rais ado­ré l'avoir, et il le sa­vait, donc il était tou­jours sur ses gardes. En ce­la, la pé­riode à Seat­tle a été ex­trê­me­ment for­ma­trice pour lui : il s'est en­traî­né au contact des meilleurs, qui le chal­len­geaient en per­ma­nence. Sans ce­la, il ne se­rait ja­mais de­ve­nu le Bruce Lee que l'on connaît. On avait donc une re­la­tion étrange, pas vrai­ment ami­cale, plu­tôt ba­sée sur le dé­fi et la per­for­mance. Je crois que ses deux seuls amis, dans le groupe, étaient Leroy Gar­cia et Ta­ky Ki­mu­ra. »

En­san­glan­té en onze se­condes

Avec DeMile, et peut-être Pat Hooks, qui a dis­pa­ru, ces deux-là sont les der­niers de la bande en­core vi­vants. Gar­cia vit au­jourd'hui dans la ville de Mon­roe, à soixante ki­lo­mètres au nord de Seat­tle. Dans l'ar­rière-pays, entre les chaînes de mon­tagnes et les fo­rêts par­mi les plus denses du pays, Leroy est tran­quille, apai­sé et mène enfin la vie dont il a tou­jours rê­vé : culti­ver ses fruits, ses lé­gumes, éle­ver son bé­tail et sub­ve­nir à ses be­soins en au­to­suf­fi­sance. Il n'en a pas tou­jours été ain­si : « Les cin­quante pre­mières an­nées de ma vie, j'ai été gui­dé par l'agres­si­vi­té, la vio­lence et la cri­mi­na­li­té » , confie l'homme in­croya­ble­ment mas­sif, tout droit sor­ti d'un ro­man de Jim Har­ri­son, che­veux blancs ti­rés en ar­rière et énorme bouc. En échauf­fe­ment à une plon­gée dans sa mé­moire, il offre une vi­site de courtoisie dans sa grange. Ici, plu­sieurs fu­sils, mais aus­si les cou­teaux qu'il fa­brique, l'arc avec le­quel il chas­sait l'ours et la batte de ba­se­ball sur­mon­tée d'une boule de billard noire qu'il garde sous le siège de sa voi­ture. Tous ces ob­jets té­moignent cer­tai­ne­ment d'un pas­sé agi­té. Ce que Leroy confirme quand il se lance dans

un dis­cours fé­brile : « Je n'ai pas be­soin du monde, mais il court à sa perte. On est de plus en plus nom­breux avec de moins en moins de res­sources, et le jour où ça n'ira plus du tout, je se­rai là pour dé­fendre les miens. L'homme est fé­roce. J'ai vé­cu des choses qu'il vaut mieux ne pas ra­con­ter, j'ai vu des Por­to­ri­cains ré­gler leurs comptes et j'ai en­core les marques de balles sur ma peau, mais là est la vé­ri­té : la seule per­sonne qui m'ait vé­ri­ta­ble­ment ef­frayé, à part ma femme Wan­da, c'est Bruce Lee. » La pre­mière fois qu'il en­tend par­ler de lui, c'est dans le jour­nal lo­cal : un jeune Chi­nois s'est fait vo­ler son cha­peau de cow­boy, un Stet­son, a rat­tra­pé le mal­frat et l'a dé­mo­li, ain­si que ses cinq aco­lytes. Dans une Amé­rique en­core mar­quée par la sé­gré­ga­tion ra­ciale, c'est la stu­pé­fac­tion. Gar­cia, lui, part ren­con­trer le phé­no­mène. « Je n'ai pas été déçu, dit-il. Il avait pris le meilleur de chaque art mar­tial pour at­teindre un ni­veau in­éga­lé, qui lui per­met­tait d'être ab­so­lu­ment im­bat­table. Et il était tel­le­ment ra­pide que votre es­prit ne réa­li­sait pas ses mou­ve­ments, c'était comme un train vous fon­çant des­sus à toute vi­tesse. Mo­ha­med Ali est mon idole, mais à l'époque j'au­rais pa­rié ma mai­son, tout mon ar­gent sur Bruce. Moi, j'étais un lut­teur, un boxeur, j'avais été dans plus de 200 ba­garres de rue, je fai­sais cin­quante ki­los de plus que lui, mais il me dé­vo­rait, il me pro­je­tait en l'air. Au lieu de nous frap­per, il nous pin­çait, juste pour dire : “Tu vois, si je veux, je peux t'avoir.” À la fin de la jour­née, vous aviez le corps re­cou­vert de points rouges. Deux jours plus tard, c'étaient de gros bleus. Et quand il était éner­vé, il cour­bait lé­gè­re­ment son ma­jeur et vous frap­pait avec la pointe sor­tie du poing, juste sous l'ais­selle. Vous en pis­siez de dou­leur. Tu joues avec le feu, tu te brûles. » Bruce, fa­ta­le­ment, voit sa ré­pu­ta­tion gran­dir pe­tit à pe­tit, jus­qu'à éveiller la cu­rio­si­té d'autres maîtres. Un ka­ra­té­ka ja­po­nais, no­tam­ment, pe­tite som­mi­té à Seat­tle, ne sup­porte pas l'émer­gence d'une nou­velle fi­gure et lui pro­pose un com­bat libre, dans un sous-sol. Gar­cia a as­sis­té à la scène : « On a chro­no­mé­tré, ça a du­ré onze se­condes. Le mec était en­san­glan­té, os du vi­sage fra­cas­sés et lèvres fen­dues, comme s'il s'était fait dé­fon­cer par une batte de ba­se­ball. La mi­traillette Bruce Lee, en pleine poire. Après la ra­clée, on a été man­ger tous en­semble au Tai Tung res­tau­rant, comme d'ha­bi­tude, et il a commandé son plat pré­fé­ré : du boeuf à la sauce d'huîtres avec une root beer. Les meilleurs mo­ments. »

« C'était un hu­main, avec des amis et des gens qui l'ai­maient. Ceux-là ap­pré- ciaient Bruce Lee le pote et pas for­cé­ment l'ar­tiste mar­tial » , s'émeut Leroy. Il ne s'en cache d'ailleurs pas : au Bruce Lee co­gneur lé­gen­daire, il pré­fère l'homme. Au com­bat­tant, il pré­fère le gosse de plus en plus à son aise dans la pop culture amé­ri­caine de l'époque. « C'était un ex­cellent cuis­tot, un très bon coif­feur, un fan de bos­sa no­va et un dan­seur hors du com­mun, il connais­sait cent vingt pas de cha­cha­cha et s'en van­tait beau­coup, sur­tout lors­qu'il in­vi­tait ma femme sur le dan­ce­floor. La vé­ri­té est plus simple que le mythe : on était juste une bande de potes, on se mar­rait, on fai­sait des conne­ries, on al­lait au ci­né­ma voir les films de sa­mou­raïs qu'il ado­rait, on dra­guait les filles. Le soir, avec Bruce et Jesse Glo­ver, qui était noir, on sor­tait avec à notre bras une pé­pée qui n'était pas de notre cou­leur, on in­ter­chan­geait. On était pro­vo­ca­teurs, on ai­mait cho­quer, comme tous les jeunes. Sauf que par­mi nous, il y avait un gé­nie et quelques écor­chés vifs. » DeMile confirme : « À nos yeux, Bruce n'était pas en­core Bruce Lee. C'était juste l'un d'entre nous, le meilleur, qui al­lait très vite et très fort. »

Ce cos­mo­po­li­tisme lui plai­sait

Sauf que dans ce ta­bleau en ap­pa­rence idyl­lique, un dé­tail dé­tonne : la pré­sence, par­mi tous ces ga­mins, d'un homme plus âgé. Ta­ky Ki­mu­ra, le doyen de la bande, 36 ans à l'époque, 91 au­jourd'hui. Re­tran­ché à Woo­din­ville, bour­gade de la ban­lieue de Seat­tle, il en­seigne en­core et tou­jours les pré­ceptes de Bruce Lee, dans une grange amé­na­gée à quelques mètres de sa mai­son, au bout d'un sen­tier ca­ho­teux et à l'ombre de sa­pins gi­gan­tesques. À l'ex­té­rieur, rien ne l'in­dique, au­cun pan­neau, au­cune di­rec­tion. Mais le lieu est for­cé­ment unique, gor­gé d'his­toire : au mur, les af­fiches à l'ef­fi­gie de Bruce cô­toient des photos d'époque, le dra­peau amé­ri­cain et des ca­rac­tères chi­nois. Dans la pe­tite salle, les man­ne­quins en bois suc­cèdent aux sacs de frappe et poires de vi­tesse. Chaque lun­di et mer­cre­di soir, à la nuit tom­bée, c'est là que se re­trouvent une dou­zaine de fi­dèles tous trop jeunes pour avoir connu le maître, mais avides d'ap­prendre au contact d'un de ses amis les plus proches. Trente minutes d'échauf­fe­ment in­tense, quatre-vingt-dix de spar­ring et de coups échan­gés. Ce soir, c'est stu­dieux : on pré­pare une dé­mons­tra­tion, pré­vue le mois pro­chain dans le Chi­na­town de Seat­tle. Ta­ky passe l'es­sen­tiel de la séance as­sis sur une chaise, ob­ser­va­teur, mais in­ter­rompt de temps à autre les com­bats pour pro­di­guer ses conseils. Le phy­sique est là. La mé­moire im­mé­diate, un peu moins. Mais le sou­ve­nir de son frère Bruce reste plus vi­vace que ja­mais : « J'étais as­sez vieux pour être son père, mais d'une cer­taine ma­nière, j'étais plu­tôt comme son fils. J'étais en lam­beaux à l'époque, un moins que rien, je pen­sais que je ne mé­ri­tais pas de vivre et que j'étais un pauvre “Jap”. Il m'a ai­dé à pen­ser différemment et à re­prendre confiance en moi. Il a chan­gé ma vie. » Bruce Lee par­tage avec Ta­ky Ki­mu­ra quelque chose que les autres étu­diants ne peuvent qu'ef­fleu­rer : la sen­sa­tion d'être un étran­ger dans son propre pays. Ta­ky, d'ori­gine ja­po­naise, est en­fer­mé dans un camp de concen­tra­tion, aux ÉtatsU­nis, après l'at­taque de Pearl Har­bor en 1942. Bruce, né à San Fran­cis­co et donc amé­ri­cain, souffre quo­ti­dien­ne­ment du ra­cisme. De cette fê­lure naît une mo­ti­va­tion sup­plé­men­taire : celle de prou­ver aux Amé­ri­cains, sur leur propre sol, que ce­lui qu'ils consi­dèrent comme un Chi­nois est ca­pable de tous les ter­ras­ser. « Dans notre groupe, il y avait des Noirs, des jaunes, des Blancs, des roux, rap­pelle DeMile. Bruce se fou­tait de vos ori­gines, ce cos­mo­po­li­tisme lui plai­sait, tant que vous vou­liez vous en­traî­ner et que vous étiez qua­li­fié, ça al­lait, c'était tout ce qui lui im­por­tait car vous al­liez l'ai­der à pro­gres­ser. Il avait une am­bi­tion in­croyable et une vo­lon­té dé­mo­niaque. Pour ça, je le res­pec­tais énor­mé­ment. Car il ne par­tait pas avec les meilleures cartes au dé­part. » Outre le fait de ne pas être cau­ca­sien, il fait face à une mul­ti­tude de dé­fauts phy­siques, comme il le confie à l'époque à l'un de ses élèves : « Je me suis trans­for­mé en ar­tiste mar­tial mal­gré mes li­mites. Ma jambe droite est 2,5 cm plus courte que la gauche. C'est ce qui m'a don­né une meilleure garde. Et je porte des lentilles de contact. De­puis en­fant je suis myope, ce qui si­gni­fie que j'avais des dif­fi­cul­tés pour voir un ad­ver­saire qui était un peu éloi­gné. » Pour trans­for­mer les lentilles en avan­tage, et aus­si pour s'amu­ser avec Leroy, Jesse Glo­ver et les autres, il se fait faire des lentilles spé­ciales rouges et blanches afin de ter­ri­fier ses ad­ver­saires. Et comme sym­bole de cette mo­ti­va­tion sans faille, qui lui per­met de dé­pla­cer des mon­tagnes, Bruce a tou­jours gar­dé, dans un ti­roir de sa table de che­vet, ses vieilles lu­nettes d'en­fant. Les branches sont te­nues avec du fil de fer et les verres, scot-

chés et re­scot­chés. Mais elles tiennent de­bout. « Bruce était pé­tri de com­plexes, de peurs et d'in­cer­ti­tudes, re­prend DeMile. Donc il vou­lait être le meilleur, dans tout ce qu'il en­tre­pre­nait, et c'était dur à vivre, il pou­vait être as­sez mé­pri­sant avec ses par­te­naires de com­bat. Du coup, ce n'était pas vrai­ment mon ami. Il ai­mait beau­coup trop Bruce Lee, ou ce­lui qu'il al­lait de­ve­nir. »

La tech­nique du « one inch punch » Et pour cause : Bruce n'est pas un en­sei­gnant dans l'âme, ne par­tage pas tout son sa­voir sans ré­serve et pa­raît sur­tout vou­loir s'amé­lio­rer au contact des meilleurs. L'en­tre­prise est, avant tout, per­son­nelle. Patrick Strong, ce­lui-là même qui ob­ser­vait le groupe quand il avait une quin­zaine d'an­nées, pra­tique au­jourd'hui les arts martiaux au plus haut ni­veau. Il entre dans le dé­tail de ce qui a ren­du Bruce Lee hors du com­mun : « Il a at­teint le plus haut ni­veau d'ac­com­plis­se­ment pour un com­bat­tant, qui est la non in­ten­tion­na­li­té. C'est-àdire que votre corps agit, frappe, sans que votre es­prit ne l'or­donne. Bruce di­sait : “Je ne frappe pas, ça frappe.” Qu'est-ce qui frappe ? Le corps, in­dé­pen­dam­ment de la conscience. C'est comme quand une idée vous vient sous la douche, sans même que vous y pen­siez. At­teindre ce stade aus­si jeune, à 21 ans, c'est com­plè­te­ment fou. Il y est par­ve­nu en li­sant des mil­liers de livres de phi­lo­so­phie, sa bi­blio­thèque en était rem­plie, mais pas seule- ment. Il avait quelque chose en plus. S'il avait vé­cu plus long­temps, oh mon Dieu… » Pour Patrick Strong, cette « non in­ten­tion­na­li­té » qui re­lève d'un tra­vail in­tros­pec­tif et phi­lo­so­phique « mons­trueux », dé­cuple la vi­tesse et la puis­sance. Doug Pal­mer, le com­père de Patrick Strong lors­qu'ils épiaient les plus grands, dans les gym­nases de Seat­tle, est au­jourd'hui un avo­cat ré­pu­té. De­ve­nu proche de Bruce Lee au dé­but des an­nées 1960, il re­vient sur une anec­dote illus­trant cette force sur­hu­maine : « Ce de­vait être à l'hi­ver 1962, Bruce fai­sait une dé­mons­tra­tion de­vant une classe de mecs dif­fi­ciles, stars de basket ou de foot amé­ri­cain, qui se mo­quaient de lui. Alors Bruce a choi­si le plus gros, le plus grand d'entre eux, qui se ba­lan­çait sur sa chaise au fond de la salle, et lui a de­man­dé de le re­joindre. Il lui a dit de se te­nir droit, bien cam­pé sur ses pieds, et a pla­cé une chaise deux mètres der­rière lui. Là, les étu­diants étaient at­ten­tifs. Il a po­si­tion­né son poing à 2,5 cen­ti­mètres de la poi­trine du bo­dy­buil­dé et a frap­pé. Le gars a été pro­pul­sé en ar­rière, il a dé­mo­li la chaise et s'est re­trou­vé KO au sol. C'est la tech­nique du “one inch punch”. Dès lors, tout le monde a écou­té le pe­tit Chi­nois. » De l'avis de tous, à cette époque, Bruce Lee est tout proche de la per­fec­tion et in­éga­lé de­puis. DeMile : « J'ai voya­gé dans le monde en­tier, j'ai ren­con­tré les meilleurs, des gars qui pra­tiquent le com­bat libre, de vrais dan­ge­reux. Bruce les au­rait bat­tus. Il était net­te­ment au-des­sus. »

“Bruce était pé­tri de com­plexes, de peurs et d'in­cer­ti­tudes. Il vou­lait être le meilleur, et c'était dur à vivre, il pou­vait être as­sez mé­pri­sant avec ses par­te­naires de com­bat.”

Che­mise : Ta­ti, Robe : De­si­gual, Chaus­settes : De­cath­lon

En com­bats rap­pro­chés, très pro­ba­ble­ment. À dis­tance, c'est beau­coup moins sûr. Bruce en a bien conscience et craint comme la peste sa kryp­to­nite à lui : les armes à feu. Leroy Gar­cia, qui en pos­sède alors un sacré pa­quet, l'em­mène chas­ser, lui ap­prend à ti­rer et offre même un ca­libre à Bruce, pour Noël, qui va alors s'exer­cer en dé­gom­mant les pi­geons dans l'ar­rière-cour du Ru­by Chow's Res­tau­rant. « Il di­sait sou­vent que Sa­muel Colt nous avait tous ren­dus égaux, et il n'avait pas tort, ra­conte Leroy en par­tant de son grand rire to­ni­truant. Il avait très peur des armes, car il sa­vait que contre ça, sa vi­tesse ne ser­vait pas à grand­chose. Mais il es­sayait quand même, et s'en­traî­nait pour. Il se pla­çait à deux mètres de moi, et de­vait se pré­ci­pi­ter pour me désar­mer avant que je n'aie le temps de ti­rer. Il y ar­ri­vait. Le plus sou­vent, je n'avais même pas le temps de sor­tir l'arme de son étui que j'étais dé­jà au sol. » En quatre ans, Bruce a to­ta­le­ment chan­gé de di­men­sion. Il im­pres­sionne à Seat­tle évi­dem­ment, où il est même in­vi­té à la té­lé lo­cale, mais aus­si à Hong Kong, terre de kung-fu. À l'été 1963, il re­vient dans la ré­gion qui l'a vu gran­dir, ac­com­pa­gné du si­no­phile et dé­sor­mais ami Doug Pal­mer, af­fec­tueu­se­ment sur­nom­mé « Doug ma­melles de porc » par la fa­mille Lee. « J'ai été très bien ac­cueilli, ils étaient ado­rables avec moi, se sou­vient-il. Mais sur­tout, ils ont été éba­his par les pro­grès de Bruce. Quand il est par­ti, il était juste bon. Main­te­nant, ils re­con­nais­saient tous qu'il avait quelque chose de spé­cial. Sur­tout, son tem­pé­ra­ment n'était plus du tout le même : le ga­min tu­mul­tueux était ma­ture, se­rein. » Du­rant ce sé­jour, alors qu'il rentre seul chez ses pa­rents, Bruce est pris à par­tie par deux voyous, qui se moquent de sa te­nue très chic. Il com­mence par les igno­rer, puis perd pa­tience et se contente de frap­per d'un coup de pied le ti­bia de l'un d'entre eux. L'autre, ef­frayé, part en cou­rant. Doug Pal­mer ra­conte que le pe­tit frère de Bruce, Robert, n'en re­ve­nait pas en en­ten­dant l'his­toire : « Mais Bruce, tu as gran­di, il y a de ce­la cinq ans tu les au­rais pul­vé­ri­sés tous les deux et bien plus tôt ! » Même Yip Man, son vieux men­tor, re­con­naît les pro­grès de son pro­té­gé.

Dan­seuse et jeet kune do À son retour aux États-Unis, Bruce passe en­core la vi­tesse su­pé­rieure. Il quitte sa chambre chez Ru­by Chow pour s'ins­tal­ler un temps chez Doug Pal­mer, avant d'avoir son propre ap­par­te­ment qu'il par­tage, la plu­part du temps, avec sa fu­ture épouse Lin­da. « C'était une gen­tille femme, ad­met James DeMile. Mais le vé­ri­table amour de Bruce s'ap­pe­lait Amy Sam­bo. » Amy Sam­bo, d'ori­gine ja­po­naise, est la pre­mière idylle de Bruce. Celle qui lui a tou­jours ré­sis­té et a re­fu­sé de de­ve­nir sa femme mal­gré ses de­mandes très ap­puyées. « Amy avait de l'am­bi­tion, c'est pour ça que ce­la n'a pas marché, re­prend James. Pour vivre avec Bruce, il fal­lait être en­tiè­re­ment dé­voué à ses ob­jec­tifs, et ses ob­jec­tifs uni­que­ment. Il pre­nait, for­cé­ment, énor­mé­ment de place. Amy vou­lait de­ve­nir dan­seuse, elle avait une car­rière à me­ner, et elle sa­vait que pour Bruce, c'était to­ta­le­ment se­con­daire. Lin­da, elle, a ac­cep­té. » L'am­bi­tion du « Lit­tle Dra­gon » est telle que tout y est su­bor­don­né, sans ex­cep­tion, au point d'aga­cer ses plus proches amis : « Il avait dé­jà tout, mais en vou­lait en­core plus, se re­mé­more Leroy. L'ar­gent, la fa­mille, la beau­té, les ca­pa­ci­tés phy­siques, ce­la ne lui suf­fi­sait pas. Il vou­lait être le meilleur. Point fi­nal. Il n'y avait rien d'autre. » Fin 1963, il ouvre son pre­mier ins­ti­tut Jun Fan Kung Fu, où l'on en­seigne le jeet kune do, l'art mar­tial qu'il a créé. Un mé­lange de dif­fé­rentes pra­tiques, vi­sant à l'ef­fi­ca­ci­té pure en si­tua­tion de com­bat de rue et à l'éli­mi­na­tion simple et di­recte, le plus ra­pi­de­ment pos­sible, de son ad­ver­saire. L'af­faire marche mais Bruce fi­nit, fa­ta­le­ment, par se sen­tir un peu à l'étroit à Seat­tle. Sa courbe de pro­gres­sion est ar­ri­vée à son som­met et, sur­tout, son ob­jec­tif avoué est d'ou­vrir des ins­ti­tuts sur l'en­semble du ter­ri­toire amé­ri­cain. Il voit plus grand, plus haut, tou­jours plus. Alors, après avoir épou­sé Lin­da, il s'en­vole pour la Ca­li­for­nie et l'ou­ver­ture pro­gram­mée d'autres écoles de kung-fu. Au loin, c'est aus­si Hol­ly­wood qui com­mence à se des­si­ner, même si ses amis d'alors ne le prennent pas en­core au sé­rieux quand il en parle. À l'été 1964, c'est le grand dé­part. « Ça m'a fait du mal qu'il parte, mais c'était né­ces­saire pour lui, pour sa pro­gres­sion » , es­time Leroy, em­pli de nos­tal­gie, le pe­tit ca­niche lo­vé dans ses énormes bras de lut­teur au coeur tendre. « Il de­vait de­ve­nir Bruce Lee, aux yeux du monde. Son ego l'a pous­sé à ce­la. Mais quoi de plus nor­mal ? Ça ne vous fe­rait pas perdre la tête, vous, de sa­voir que vous pou­vez phy­si­que­ment dé­truire n'im­porte qui sur la pla­nète ? » À l'époque, per­sonne ne se dou­tait que Bruce Lee de­vien­drait une star mon­diale, à l'af­fiche de cinq films et presque au­tant de sé­ries té­lé. Per­sonne ne se dou­tait non plus qu'il se­rait de retour à Seat­tle moins de neuf ans après l'avoir quit­tée et éta­bli­rait ses quar­tiers éter­nels au La­ke­view Ce­me­te­ry. C'était il y a qua­rante-deux ans, mais Leroy rêve en­core ré­gu­liè­re­ment de son ami d'en­fance : « Le plus sou­vent, il est sur un fer­ry, en­tou­ré de deux grands léo­pards. Il me re­garde, sou­rit, puis tourne la tête. Et là, je me rends compte que la moi­tié de son vi­sage est pleine d'hor­ribles ci­ca­trices. Comme s'il y avait quelque chose, chez lui, que

“Il de­vait de­ve­nir Bruce Lee, aux yeux du monde. Son ego l'a pous­sé à ce­la. Ça ne vous fe­rait pas perdre la tête, vous, de sa­voir que vous pou­vez phy­si­que­ment dé­truire n'im­porte qui sur la pla­nète ?”

l'on n'avait ja­mais réus­si à per­cer. » Face à la tombe de Bruce se dé­ploie l'im­men­si­té du lac Washington, pai­sible et se­rein, au bord du­quel il ai­mait ve­nir mé­di­ter alors qu'il construi­sait sa lé­gende. Au loin, une chaîne de mon­tagnes du grand Ouest amé­ri­cain se des­sine entre les nuages. Lé­gè­re­ment en contre­bas, Jesse Glo­ver et Ed Hart sont là, eux aus­si, un jour re­joints par leurs amis Leroy, James et Ta­ky. Bruce, lui, n'est pas seul dans sa tombe : ses pe­tites lu­nettes ra­fis­to­lées l'ac­com­pagnent, en­core et tou­jours. Tous pro­pos re­ceuillis par AC.

Ta­ky Ki­mu­ra, en­tou­ré de ses "dis­ciples"

Tai Tung res­tau­rant, QG de Bruce avec ses potes

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