Les Fils de Bruce :

So Film - - Édito - Par Da­vid Alexan­der Cas­san ~ Illustration : Sandrine Pa­gnoux

ils sont spé­cia­listes d'arts martiaux et se sont re­trou­vés dans des sé­ries B tes­to­sté­ro­nées. Ces hommes sont avant tout des com­bat­tants et ils doivent beau­coup aux films et aux en­sei­gne­ments du plus fu­rieux d'entre tous. Ga­ry Da­niels, Jé­rôme Le Ban­ner et Lo­ren­zo La­mas ra­content « leur Bruce Lee ».

Pre­mière icône glo­bale de l'his­toire des arts martiaux, Bruce Lee a mar­qué l'his­toire du ci­né­ma d'ac­tion et chan­gé la vie de pas mal d'ado­les­cents, un peu par­tout dans le monde. Nous en avons re­trou­vé trois. Le pre­mier, Ga­ry Da­niels est un cham­pion de kick-boxing an­glais, vieux rou­tard de la série B d'ac­tion. « Le Brit », dans Ex­pen­dables, c'est lui. Le se­cond, Jé­rôme Le Ban­ner, est un fils de rou­tier nor­mand de­ve­nu lé­gende vi­vante du K-1 (équi­valent ja­po­nais de l'Ul­ti­mate Figh­tingC­ham­pion­ship), qui in­vite dans une bras­se­rie près des Champs-Ély­sées pour par­ler de son idole. Le der­nier, Lo­ren­zo La­mas, est l'iné­nar­rable star de la série LeRe­belle (dif­fu­sée sur TF1 dans les an­nées 1990). De­ve­nu lé­gende vi­vante du na­nar, il nous a par­lé de « Maître Lee » entre deux vols d'hé­li­co­ptère au-des­sus de Los An­geles.

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Ga­ry Da­niels : Quand j'étais jeune, je dé­pen­sais tout mon ar­gent de poche dans les co­mics Mar­vel, et j'étais fou de su­per-hé­ros. Mais à 8 ans, j'étais au ci­né­ma, et j'ai vu la bande-an­nonce d'Opé­ra­tion Dra­gon, ça m'a souf­flé. J'ai cou­ru chez moi pour par­ler du film à mon père. La se­maine sui­vante, il m'a fait ren­trer dis­crè­te­ment dans une salle et dans la fou­lée, je me suis ins­crit à mon pre­mier cours d'arts martiaux. J'étais tel­le­ment ner­veux que j'ar­ri­vais même pas à en­fi­ler mon pan­ta­lon élas­tique. Ce­la a été le dé­but d'une vie pas­sée à étu­dier Bruce Lee, l'ac­teur, le com­bat­tant, l'en­sei­gnant et l'homme lui-même.

Jé­rôme Le Ban­ner : C'était à la té­lé­vi­sion, sur la Cinq. C'était La Fu­reur de Vaincre, ou plu­tôt La Fu­reur du Dra­gon. J'avais 13 ans et de­mi, j'ai vu ce mec et je suis res­té comme un point d'ex­cla­ma­tion ! Je me suis re­con­nu dans son per­son­nage parce qu'il jouait un type un peu seul, qui ne parle pas beau­coup, et j'étais un peu pa­reil : pas de co­pains, pas de co­pines, le car­table et tou­jours tout seul, dans la lune. Je don­nais à man­ger aux four­mis pen­dant que les autres jouaient au foot­ball. (rires)

Lo­ren­zo La­mas : Pe­tit gar­çon, à 8 ou 9 ans, je ne ra­tais pas un épi­sode de The Green Hor­net (série TV des an­nées 1960 adap­tée au ci­né­ma par Michel Gon­dry en 2011, ndlr). Je me sou­viens en­core de Bruce Lee à la té­lé­vi­sion, il fai­sait des trucs in­croyables qu'on n'avait ja­mais vus au­pa­ra­vant. On en avait en­ten­du par­ler, les GI avaient ap­pris les bases du ju­do pen­dant la se­conde guerre mon­diale, mais per­sonne ne me­su­rait le ca­rac­tère ath­lé­tique de ces gestes.

TROU­VER LA VOIE DU DRA­GON

GD : Tous ses en­sei­gne­ments ont for­mé la co­lonne ver­té­brale de mon en­traî­ne­ment de­puis que je suis un pe­tit gar­çon. Uti­li­ser l'ab­sence de li­mite comme li­mite, éco­no­mi­ser ses mou­ve­ments, prendre ce qui est utile et né­gli­ger ce qui ne l'est pas, trou­ver sa propre voie, sa propre vé­ri­té, sim­pli­fier, être comme l'eau… J'ai uti­li­sé tout ça pour fa­çon­ner ma vie. En avan­çant, j'ai pu vé­ri­fier et re­con­naître la sa­gesse de ses mots. De­puis j'ai trou­vé « ma propre voie », mais Bruce Lee reste mon guide spi­ri­tuel.

JLB : Ma mère m'avait mis au ju­do à 6 ans parce que j'étais très to­nique ; on m'ap­pe­lait « Mon­sieur Cent Mille Volts ». Puis je me suis mis au ka­ra­té à 14 ans, à cause de Bruce Lee et d'une pe­tite voix qui m'a dit : « Va au bout de ce que tu as en­vie de faire. » Au ka­ra­té, on com­mence à por­ter des coups, sur­tout des coups de pied, j'étais dé­jà grand et lourd pour mon âge, j'avais trou­vé ma voie. Je vi­vais mon truc dans mon coin, je par­lais tout seul, j'avais mon co­pain ima­gi­naire : je par­lais à Bruce, à Jun Fan Lee (un des noms chi­nois du Bruce, ndlr).

LL : Après avoir vu Bruce Lee à la té­lé, j'ai tout de suite vou­lu ap­prendre le ka­ra­té. Je l'ai dit à mon père Fer­nan­do La­mas, qui était ac­teur et réa­li­sa­teur mais avait aus­si été cham­pion de boxe pan­amé­ri­cain dans son pays na­tal, l'Ar­gen­tine. Il m'a ré­pon­du : « Mais pour­quoi tu vou­drais faire du Ka­ra­té ? Je peux t'ap­prendre la boxe. » Il avait un sac de frappe dans le jar­din sur le­quel il s'en­traî­nait, alors il m'a mis des gants et m'a ap­pris les jabs, quelques fon­da­men­taux. Je n'en dé­mor­dais pas : « Mais Pa­pa, je veux uti­li­ser mes jambes. » Pour lui, un bon boxeur pou­vait af­fron­ter n'im­porte qui, sans uti­li­ser ses jambes. J'ai conti­nué à l'em­bê­ter, à l'em­bê­ter, à l'em­bê­ter, jus­qu'à ce qu'il me conduise à la YMCA de San­ta Mo­ni­ca, sur Sal­tair Ave­nue, qui était alors un quar­tier ja­po­nais. Ils n'avaient pas de cours de Ka­ra­té en 1968, alors j'ai com­men­cé le ju­do. J'ai été jus­qu'à la cein­ture verte avant que ma mère (Ar­lene Dahl, ndlr) ne nous amène vivre à New York.

SUIVRE LA VOIE DU DRA­GON

GD : Pour les films, dé­jà c'était pas fa­cile parce qu'ils étaient clas­sés X à l'époque en An­gle­terre, donc il fal­lait avoir au moins 18 ans. Mais heu­reu­se­ment, mon père me fai­sait ren­trer. À la fin des an­nées 1970 et dans les an­nées 1980, il y avait tel­le­ment de livres et de ma­ga­zines sur la vie et les films de Bruce Lee. Mon père en ache­tait plein et j'éco­no­mi­sais pour al­ler à Chi­na­town où je pou­vais trou­ver les ma­ga­zines im­por­tés et les VHS de kung-fu. J'ai col­lec­tion­né tous les sou­ve­nirs de Bruce Lee pen­dant plus de trente ans, dans le monde en­tier. Mes murs étaient ta­pis­sés de ses pos­ters, il n'y avait pas un seul cen­ti­mètre sans Bruce Lee. En gran­dis­sant, ma chambre est de­ve­nue à la fois son sanc­tuaire et mon do­jo mai­son. Quand je m'en­traî­nais, je pas­sais tou­jours les mu­siques de ses films.

JLB : Je re­gar­dais ses films ou ses cas­settes de dé­mons­tra­tions au ra­len­ti pour dé­cor­ti­quer le moindre de ses mou­ve­ments. J'avais aus­si des pos­ters, mais sur­tout en ver­sion jeet kun do, pas trop de ses films. J'avais Bruce Lee et Jean-Claude Van Damme sur la porte du ga­rage, qui me ser­vait de salle d'en­traî­ne­ment. Mais le plus im­por­tant, c'était le Tao du jeet kun do, toute la phi­lo­so­phie : com­ment vivre en tant qu'ar­tiste mar­tial en oc­ci­dent, trou­ver sa voie. Moi, mon che­min, c'était d'être un com­bat­tant, pas de faire des films comme Van Damme. Ma mère m'em­pê­chait de suivre mon père et faire de la boxe an­glaise parce que lui, il fai­sait sou­vent le dou­zième round dans la rue… Mais à 18 ans, j'ai pu me mettre à la boxe amé­ri­caine

et je fai­sais ma pre­mière com­pé­ti­tion quelques se­maines après, à Deau­ville.

LL : J'ai été dans une école très tra­di­tion­nelle, où chaque cours était comme une cé­ré­mo­nie à l'église : on ne fai­sait que s'en­traî­ner, de fa­çon très mé­tho­dique et ré­pé­ti­tive. Je suis content d'avoir com­men­cé les arts martiaux dans les an­nées 1970, avant que ce­la ne de­vienne si com­mun, qu'il y ait un do­jo dans chaque centre com­mer­cial. J'ai réus­si à conser­ver les exer­cices men­taux, la mé­di­ta­tion, et ça m'a ai­dé toute ma vie, y com­pris dans les mo­ments dif­fi­ciles. En­trer dans le do­jo et lais­ser les pro­blèmes de la vraie vie der­rière soi pour se consa­crer à un art ins­crit dans une culture, une his­toire… Ce­la a été un pri­vi­lège de s'en­traî­ner avec les meilleurs maîtres, et on es­sayait tou­jours de plaire aux cein­tures noires. Au­jourd'hui, je ne m'en­traîne plus au­tant que je vou­drais, trop oc­cu­pé par ma se­conde car­rière de pi­lote d'hé­li­co­ptère.

LE FILM PRÉ­FÉ­RÉ

JLB : Opé­ra­tion Dra­gon. Mais je les aime tous, même Le Jeu de la mort, pour les vingt minutes où il est à l'écran.

GD : Je crois que La Fu­reur de Vaincre – Chi­nese Connec­tion sui­vant son titre US – reste ma per­for­mance pré­fé­rée de Lee. C'était tel­le­ment brut, puis­sant et émou­vant. Si­non, Opé­ra­tion Dra­gon m'est en­core très cher, car c'est le pre­mier que j'ai vu. La scène d'ou­ver­ture et la mu­sique res­tent gra­vées dans ma mé­moire.

LL : Opé­ra­tion Dra­gon !!! (Il le dit en chan­geant sa voix, ndlr) Parce que c'est la quin­tes­sence. C'est ce­lui qui a la meilleure his­toire : vous aviez vrai­ment en­vie que son per­son­nage gagne, qu'il sauve l'hon­neur de sa fa­mille… Les per­son­nages sont ex­cen­triques et les com­bat­tants sont ex­cel­lents. Au­cun de ses films n'a vieilli, ils tiennent tou­jours le coup. Vous re­gar­dez ses films et vous sou­riez du dé­but à la fin.

LES MEILLEURS GESTES DU MAÎTRE

JLB : Moi, j'ai re­pris la garde du jeet kun do dé­jà, lé­gè­re­ment de pro­fil, parce que tout part de là. Au dé­but, comme lui, je ne lan­çais que le poing gauche en avant ; c'est en com­men­çant la boxe amé­ri­caine que j'ai com­men­cé à faire tour­ner les poings et les pieds, à les faire ve­nir de der­nière. Lui va tel­le­ment vite que tout est pos­sible.

LL : Ses coups de pieds re­tour­nés cir­cu­laires et ses coups de pieds la­té­raux sau­tés étaient vrai­ment phé­no­mé­naux. Il avait une car­rure qui lui per­met­tait de mon­ter très haut tout en gé­né­rant une puis­sance ter­rible… Per­sonne ne s'est ja­mais ap­pro­ché de ce qu'il ar­ri­vait à faire phy­si­que­ment.

GD : En fait, je pense que sa grande force était sur­tout psy­cho­lo­gique. L'homme avait une énorme confiance en lui, qui lui per­met­tait de sur­mon­ter n'im­porte quel obs­tacle. Dans la vie et dans les arts martiaux, il était ou­vert d'es­prit et ex­trê­me­ment dé­ter­mi­né, le genre de choses qui ne s'en­seignent pas. Ces ca­pa­ci­tés men­tales, c'est ce qui l'a ai­dé à ar­ri­ver à la per­fec­tion phy­sique qu'il a at­teinte.

ET SI VOUS DE­VIEZ LE COM­BATTRE?

LL : Wow, vous al­lez me don­ner des cau­che­mars… (rires) Bien sûr, sa force était ses pieds. Je ne sais pas com­ment on pour­rait mettre au point une tech­nique ef­fi­cace pour contrer sa vi­tesse. C'était comme s'il li­sait dans les pen­sées des gens avec qui il se bat­tait : il pou­vait voir un coup ar­ri­ver au mo­ment où son ad­ver- saire y pen­sait. Il sa­vait dé­jà que ça al­lait être un coup de pied cir­cu­laire ou un coup de pied re­tour­né, alors il bou­geait pour se mettre hors de por­tée. C'est ce don de voir ce qui ar­ri­vait avant tout le monde qui a fait que per­sonne n'au­rait pu se me­su­rer à lui « livre pour livre », à poids égal.

JLB : Je me pros­ter­ne­rais à ses pieds. Je lui de­man­de­rais son nu­mé­ro de té­lé­phone ! J'ai tel­le­ment d'ad­mi­ra­tion pour lui que c'est comme si tu de­man­dais à un ca­tho­lique de se battre contre Jé­sus. Ce se­rait fou, je se­rais anéan­ti. Si j'en suis là au­jourd'hui, c'est grâce à lui ; si le jour de La Fu­reur du dra­gon, j'avais re­gar­dé la Deux…

SES HÉ­RI­TIERS ?

JLB : Le plus proche, c'est Jet Li : pe­tit, ra­pide. Mais je pense que c'est juste un ac­teur, là où Bruce Lee était tout au­tant un spor­tif de haut ni­veau et un com­bat­tant. Ja­ckie Chan a trou­vé le bon cock­tail, avec de l'hu­mour et de la gym­nas­tique plu­tôt que du com­bat. Il y a eu Van Damme quand même : un mec avec une gueule d'Eu­ro­péen qui fai­sait le grand écart avec les pec­to­raux gon­flés, c'était nou­veau. Je me suis en­traî­né avec lui quelques fois et je me suis ren­du compte qu'il avait quand même du ré­pon­dant, que c'était pas une dan­seuse, quoi. J'au­rais ja­mais cru qu'il au­rait dé­mar­ré sans qu'on dise « ac­tion » ou « mo­teur » . J'ai bossé avec Vin Die­sel et « prout » quoi, « prout » ! Même si j'ai pas en­vie d'en dire du mal parce qu'il y a beau­coup de gens qui l'aiment et que ça m'au­rait pei­né qu'on dise du mal de Bruce Lee à l'époque.

LL : Ja­ckie Chan. Maître Chan et Jet Li sont chi­nois tous les deux, très doués en kung-fu et tout de même ca­pables d'in­cor­po­rer des élé­ments plus oc­ci­den­taux, comme Maître Lee. Puisque j'en suis res­té au taek­won­do et au ju-jit­su, les mou­ve­ments du kung-fu m'ont tou­jours pa­ru très beaux et mys­té­rieux…

GD : Jean-Claude Van Damme aus­si a eu une fan base énorme en Eu­rope grâce à son phy­sique et son jo­li coup de pied. De nos jours, il y a des ath­lètes in­croyables qui ont com­bi­né arts martiaux, acro­ba­ties et par­kour, tel que To­ny Jaa en Thaï­lande, qui a in­fu­sé le muay-thaï dans son propre style de com­bat à l'écran. Per­son­nel­le­ment, je crois que Don­nie Yen a fait un su­per bou­lot en in­cor­po­rant le style du MMA dans sa pra­tique du kung-fu chi­nois pour in­ven­ter un style hy­per-dy­na­mique au ci­né­ma.

SI VOUS DE­VIEZ DEFIER BRUCE LEE

GD : J'uti­li­se­rai son jeu de jambe pour le gar­der à dis­tance. Comme nous sommes tous les deux gau­chers j'en­chai­ne­rais les coups droits et les coups de pieds dans les jambes, jus­qu'à trou­ver des ou­ver­tures. En com­bat de rue ça se­rait dif­fé­rent car Bruce au­rait l'avan­tage de la vi­tesse. Il pour­rait m'at­ta­quer aux yeux, aux ge­noux, à la gorge donc il fau­drait que j'es­saie d'en fi­nir vite. Au risque de me prendre des coups je me rap­pro­che­rais ra­pi­de­ment de lui. En­suite je ten­te­rais une prise de muay thai. où la force de la par­tie haute de mon corps se­rait plus ef­fi­cace. Dans cette po­si­tion, je peux lui faire perdre l'équi­libre ou, au moins, l'af­fai­blir suf­fi­sam­ment. Et en­suite je passe der­rière lui et je l'étrangle. Evi­dem­ment tout ça est très hy­po­thé­tique. Comme Bruce nous l'a en­sei­gné : "Il faut que tu sois le mi­roir des tech­niques de tes ad­ver­saires, sois dans l'ins­tant". Tous pro­pos re­cueillis par DAC.

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